RÊVE D'UN PATRIOTE ITALIEN
foule de n'y entrer pas, et en effet elle n'y entre pas: mais l'église est bâtie, le prêtre l'occupe, Dieu y descend; quelques pauvres femmes viennent le recevoir, les enfants sont amenés aubaptême.
En vérité, Dieu ne sert pas si mal ceux qui l'aiment ! Des millions pour qu'une pauvre femme prie à couvert dans son village mécréant ; le prêtre pour lui dire la messe; l'évêque pour que son petitfils reçoive la confirmation; le Pape pour que son évêque soit légitime! — Toute la force du monde est en arrêt devant cette vieille qui sert Dieu.
Expliquez cela comme vous l'entendrez, voilà le fait. Et si vous voulez vous affranchir du fait, abattre l'église ou seulement la laisser tomber, alors le problème est d'empêcher que l'église en tombant n'écrase les maisons voisines, et le village, et la ville, n'écrase l'art, la science, la société, la civilisation, n'écrase le monde.
RÊVE d'un patriote ITALIEN
Un révolutionnaire italien de 1848, un de ceux qui
se crurent maîtres de Rome, eut l'idée de prendre
les grands moyens et de délivrer enfin l'humanité.
Il le dit avec cette belle ingénuité que chacun met
en ce temps-ci à proclamer ce qu'il estime avoir
fait de bien:
« Qu'ai -je vu à Rome? J'ai vu qu'au-dessus des catacombes, au milieu des basiliques, à côté du Vatican, il n'y avait pas place pour les tribuns, encore moins pour un roi.
i6 LE PARFUM DE ROME
« Révolté contre ces prodiges de l'art qui avaient fait de Rome la ville des Pontifes, désespéré de patriotisme, une pensée de Vandale me traversa l'esprit: Miner Saint- Pierre, faire crouler cette coupole qui abrite la Papauté, imiter les chrétiens, détruire pour édifier. Je voulais Rome.
« Depuis ce jour, les années et la réflexion m'ont dévoilé de cruelles réalités. J'ai appris que tant que les deux grands empires, dont les Alpes seules nous séparent, se proclameront catholiques, ils refuseront Rome à l'Italie.
« Dans le milieu monarchique qui l'entoure, l'Église est encore puissante. Romaine, elle veut rester romaine; elle ne veut pas émigrer. Elle était faible pour conserver ses provinces; renfermée dans Rome, elle est défendue par les baïonnettes de la politique catholique. »
Ce père conscrit de l'ancienne Rome est intéressant! Il s'abuse, s'il croit à l'existence d'une politique catholique munie de baïonnettes. Il n'y a dans le monde, en ce moment, ni baïonnettes ni politique catholiques.
Et s'il croit que la politique qui entretient aujourd'hui des baïonnettes à Rome fait ce qu'elle veut et sait ce qu'elle fait, cela ne m'est pas démontré. Je croirais plus volontiers que cette politique fait ce que veut la dévote assise sur le pavé de Saint- Pierre.
Rêver de faire sauter la coupole « pour imiter les chrétiens, » c'est donner une juste idée de la manière dont le Capitole peut imiter le Vatican. Néanmoins le patriote qui fit ce beau rêve ne manque pas de bon sens, puisqu'il voit que le Vatican est encore solide.
S'il peut reconnaître un jour que Dieu aussi est solide, son patriotisme sera d'une qualité supérieure, — et son bon sens aussi.