UN HISTORIEN. — UN POÈTE
L'honnête mais pauvre J.-J. Ampère, dans son Histoire Romaine à Rome, fait cette remarque profonde à l'occasion de la bataille de Constantin et de Maxence, qu'il nomme l'avenir et le passé :
« L'avenir, comme toujours, triompha. L'élu de l'avenir battit le défenseur du passé; la cavalerie de Constantin, emportée par un élan irrésistible, culbuta les troupes de Maxence; elles s'enfuirent vaincues par cette impétuosité. »
0 Coquelet, ramassez cela, gardez-le bien sur vos calepins ! Vous le citerez à ceux qui osent parler du Labarum: et votre éloquence, emportée par un
élan irrésistible, culbutera les défenseurs du passé; ils s'enfuiront, vaincus par cette impétuosité.
Le sieur Jacques Grevin,de Clermont enBeauvoisis, protestant, poète et médecin, fournit un parfait modèle des païens de notre temps, qui déplorent l'avènement du christianisme. Étant venu à Rome dans la seconde moitié du seizième siècle, Grevin se mit à rimer furieusement sur ce grand spectacle de ruines ; car de voir la Rome vivante, il s'en garda bien. Vingt-quatre sonnets furent par lui destinés à peindre son étonnement aux races futures. Il y en a un qui va au fond des choses. Grevin, devançant Gibbon, trouve que l'état présent de Rome est très consolant pour Cléopâtre.
Tu te dois contenter, ô grand royne d'Egypte, Cléopâtre, excellente en richesse et beauté, Tu te dois contenter de voir cette cité Du chef au fondement piteusement détruite.
Tu la vois aujourd'huy, et chétive et réduitte En un malheur si grand, que sa principauté Se couvre du manteau de froide pauvreté Qui a quitté le ciel et la terre séduitte.
Or, contente-toi donc, bien qu'Auguste jadis T'aye arraché des mains le sceptre que perdis Pour avoir trop aimé le valeureux Antoine.
Car le temps plus puissant que ne sont les humains, Afin de te venger, te fait voir les Romains Réduits piteusement sous le pouvoir d'un moyne.
Telles étaient à Rome les pensées du sieur Grevin, de Clermont en Beauvoisis. Il trouvait les Romains trop malheureux de n'obéir plus au valeureux Antoine, aimé de la belle Cléopâtre, et
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d'être réduits sous le pouvoir d'un moine. Beaucoup aujourd'hui pensent de même; Grevin est un ancêtre. C'est chose bien merveilleuse que l'appétit de certaine espèce pour le bâton ... ; pas le bâton pastoral, bien entendu !
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NÉRON, artiste universel, protégea fort le théâtre. Assidu aux pièces nouvelles, il donnait le signal des applaudissements. On ne produisait plus de comédies ni de tragédies, mais l'art du machiniste fit un grand pas; l'histrion devint un personnage, en dépit des préjugés. Ainsi furent compensées la décadence de la poésie et celle du patriciat.
Grand progrès de la cuisine. Il devint possible de dépenser six cent mille francs en un seul repas. On conserva d'ailleurs la loi somptuaire qui défendait au citoyen romain de mettre plus de quarante sous à son dîner.
Pacuvius avait mangé la Syrie. Quand ses esclaves l'emportaient de table, ivre, les convives chantaient : // a vécu ! C'est-à-dire, il a connu les joies de ce monde. Et du plafond tombaient des ondées odoriférantes, pour masquer l'odeur du sang répandu par les gladiateurs qui s'étaient chargés d'amuser le banquet.
Liberté de mœurs parfaite. Chez César, les matrones coudoyaient les prostituées. Les arts aussi étaient libres. Le grand Mécène les avait efféminés.
8o LE PARFUM DE ROME
c'est ce que font très volontiers les grands Mécènes; ensuite, les Mécènes affranchis les avaient débridés et avilis. Les arts se permettaient tout, et même des chefs-d'œuvre.
Le stoïcisme était la philosophie florissante. Il est vrai que le stoïcisme est une révolte de l'orgueil plutôt qu'une philosophie; une révolte contre Dieu, bien entendu ! L'orgueil humain ne se révolte pas contre César. Les Stoïciens se disaient plus forts que la douleur. L'un d'eux, Sénèque, je crois, pour consoler une mère pleurant son enfant, la prie de considérer que la vache à qui l'on a pris son veau ne mugit pas plus de deux jours.
Avec tout cela, avec ces jeux, cette cuisine, ces curiosités, ces arts charmants, cette facilité de relations et cette philosophie, la mort était le plus invoqué des dieux : Toties invocata morte, ut nullum freqtientius sit votum ; et le poète plaignait les dieux de ne pouvoir mourir. Pour couronnement de ses délices, cette civilisation brillante avait le suicide. Beaucoup se tuaient, par seul besoin de ne plus vivre.
Ils ne voulaient pas vivre parce qu'ils n'avaient rien à faire, parce qu'ils n'aimaient rien; et s'ils aimaient, ils soufïraient sans que rien les consolât. Le Christ nous a apporté le travail et l'amour; et alors, la douleur, revêtue de l'onction du Christ, s'est transfigurée: devenue à la fois le comble du travail et le comble de l'amour, elle verse des sueurs et des larmes qui seront des étoiles dans l'éternité.
On nous fait apprendre le latin et le grec. Les
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Romains savaient ces langues. Ils savaient mieux que nous ce que nous apprenons, et n'ignoraient que ce que la trahison moderne nous oblige d'ignorer: la seule, l'unique chose que nous possédions de plus que les Anciens, le Christ.
Nous chassons le Christ, tout le paganisme renaît. Il ramène ses histrions, ses cuisiniers, ses curiosités misérables, tout l'attirail de ses mœurs et de son art avilis. Et le stoïcisme, relevant sa tête inepte, nous insulte de ses infâmes consolations; et l'ennui et le suicide redeviennent les derniers mots du plaisir et de la douleur.
Au Vatican, Raphaël, à l'aurore du Paganisme renaissant, a fait ces deux incomparables fresques, l'École d'Athènes et la Dispute du Saint Sacrement, qu'il faudrait nommer l'École de Rome, c'est-à-dire l'école du Christ.
Il a mis en regard le Paganisme et le Christianisme. Il a donné au Paganisme toute sa beauté, il a dissimulé ses infections, caché ses laideurs; il ne montre que ses sages et ne les montre que dans un temple. Néanmoins, il proclame que cette splendeur est ignorance et cette force mensonge, et que tout cela va périr.
Mais nous ne comprenons plus ces choses. Nous sommes devenus si savants! En face de l'irrémédiable division des écoles de la sagesse humaine d'où n'émerge que la nuit, d'où ne peut naître que la mort, Raphaël a montré le ciel et la terre unis autour de l'Eucharistie, unis dans la lumière, unis dans la vérité, unis par l'amour.
Expliquant cette scène sublime, un docteur es
beaux-arts, et qui doit bien avoir touché quelques gages de quelque gouvernement, finit par découvrir que le peintre a voulu représenter le concile de. , . . Plaisance! — O docteur Coquelet, que vous êtes parfois plaisant !