VUE DU FORUM ROMAIN
De la fenêtre où je suis, sur le Forum, je vois l'arc de Sévère et le temple de Saturne. De cette fenêtre je jette des miettes aux moineaux qui sautillent dans les antres où nichaient les trésors de la République. Antres béants, cercueils vides.
Là dormirent, monnayés, la sueur et le sang de l'humanité. L'humanité mourait pour remplir ces coffres. Catalina voulut en prendre la clef; Cicéron le fit occire. Qu'il était affairé ce jour-là, le digne Cicéron; et de quel air, assuré qu'enfin Catahna et ses complices avaient la corde au cou bien serrée, il dut dire : Vixenmt !
Mais César demeurait; il regardait faire, il étudiait la serrure. Il eut enfin la permission de la
réparer. Pauvre Cicéron, si fort en rhétorique, et qui croyait si bien avoir sauvé Rome!
Le Capitole est assurément tragique et auguste: néanmoins l'élément comique, inséparable de l'humanité, même sanglante, n'y manque pas. Ici l'élément comique est fourni par cette grosse mouche de Cicéron, développant ses périodes et faisant sonner ses périphrases comme deux grandes ailes qui ne peuvent l'empêcher de toucher terre du ventre.
Oui, je l'avoue, Cicéron m'amuse, —amèrement toutefois. Joseph de Maistre le défend d'avoir rien écrit de plat; j'en suis étonné.
La voie Sacrée, dallée de lave, rampe comme un monstrueux serpent aux écailles sombres. Longtemps avant l'époque historique, un volcan des pays albains vomit une coulée de verre qui s'étendit en large et haute chaussée dans la campagne, et s'allongea jusqu'aux sept collines. Rome est pavée de ce feu refroidi.
Dans les corniches du temple de Saturne, les pigeons font leur nid; Et iurtur invenit nidum suiim. Depuis quand sont établies là ces tribus volantes ? S'il est vrai que Noé vint creuser ici son tombeau précurseur et attacha sa barque sur ces bords où Pierre devait jeter l'ancre, pourquoi la colombe de l'arche ne l'aurait-elle pas suivi, présage d'une réconciliation meilleure? Ah! Rome! toute chose y suggère une pensée qui s'agrandit, qui veut remonter à une origine et contempler une fin.
Les murs du Capitole se parent de touffes fleuries ; il y a des buissons verts sur les arceaux du temple de la Paix, le Colisée est une corbeille de riante verdure. Je connais une pierre plus auguste, où le genre humain puise une sève plus abondante. Nous vivons par cette pierre, nous vivons de cette pierre: Petra autem, Petrus est.
J'entends des sons de cloche et des bruits de tambours, voix de la prière et de la paix, voix du commandement et de la guerre, les deux voix de Rome qui parlent enmême temps. Je vois aller et venir des soldats et des prêtres. Ces deux forces du monde ne sont pas dans la même main. Se combattrontelles? Qui l'emportera, je ne dis pas à la fin des siècles, mais tout à l'heure ?
Coquelet acheva d'exposer ses idées, absolument comme s'il n'avait jamais rencontré la moindre contestation. Il s'animait fort, dans l'espoir de séduire le révérend don José, curé d'une paroisse à demi sauvage du Brésil; prêtre qu'il trouvait d'ailleurs intelligent.
Il expliqua comme quoi le Catholicisme touche à sa fin, va se transformer, s'élargir, devenir une morale aisée et parfaite où tous les cœurs entreront, car les obscurités du dogme n'en obstrueront plus le portique. — Ainsi, dit enfin don José, vous détrui-
rez l'Église? — Il le faut bien, répondit Coquelet avec un peu d'honnête tristesse.
— Savez-vous, reprit don José, que vous pourrier réussir, à force d'essayer? — A mon avis, continua Coquelet, c'est pour bientôt. L'édifice est vieux; sous l'effort persévérant de tout ce qui pense, l'Église disparaîtra. — Oh! dit don José, bornez- vous à croire qu'elle déménagera; c'est déjà grave!
« Je vous plains fort, vous autres gens d'Europe, ajouta don José; mais enfin, si vous avez la rage de tenter cette expérience, tant pis pour vous. Nous profiterons de votre folie.
« Ma paroisse a vingt lieues d'étendue ; j 'y suis seul, et il y faudrait vingt prêtres. Toute l'Amérique méridionale a de semblables besoins. Quant à l'Amérique anglaise, elle est civilisée; là les besoins sont immenses.
« Ces vastes contrées, peuplées par des sectaires protestants, n'ont offert aucune résistance à l'envahissement de l'incrédulité, de l'impiété, de l'inhumanité révolutionnaires. On tue le nègre et le sauvage, les sectes pullulent: le mormonisme n'est pas la plus hideuse.
« L'Amérique de langue anglaise commence à n'être plus chrétienne. On y compte par millions les non-baptisés. Là, l'Église catholique existe à titre de fantaisie de la liberté humaine ; et c'est la fantaisie pour laquelle la liberté d'Amérique a le moins de goût.
« Le catholicisme américain est américain comme tout le reste. Il donne peu à l'Église. Les prêtres
viennent d'Europe. S'il n'en venait plus, si le sacerdoce se recrutait uniquement dans "cette race aventureuse, je craindrais le résultat.
« Les révolutions jetteront en Amérique un renfort de prêtres et un corps d'émigrants véritablement chrétiens. Ce ne seront plus les coureurs d'aventures et les ignorants qui voudront brusquer fortune; il viendra des hommes de cœur, les hommes qui se font des foyers.
« Dans l'ancienne Amérique espagnole, ils remettront l'ordre. Dans l'Amérique anglaise, ils importeront la foi. Ma pauvre paroisse aura enfin des prêtres. Je vous assure que ma paroisse ne refusera pas le don de Dieu!
« Moi qui vois ces Amériques se prolonger dans une enfance maladive au midi, turbulente au nord, parce qu'elles manquent d'instituteurs sacrés, je sais quelle folie veut faire l'Europe. Encore une fois, nous en profiterons. Nous monterons et vous baisserez. »
Don José se retira ; les courts moments qu'il donne à la récréation étaient écoulés. Il rentra au séminaire, où il est venu, déjà mûr, se remettre aux études comme un petit enfant, afin de remporter dans son pays la science romaine.
Quelle irréflexion. Coquelet, de vouloir pervertir un curé brésilien âgé de quarante ans, qui a laissé sa paroisse et fait un si long voyage uniquement pour mieux servir l'Église!
Mais vous n'avez pas tout à fait perdu votre temps; vous voilà orné d'une vue nouvelle sur la manière dont le bon Dieu pourra se tirer des révolutions que vous lui ménagez.
LE PIÉMONTISTE
L'on m'a montré le Piémontiste important. Il a un grand nom et une figure basse qu'il couvre d'un chapeau crasseux.
Il est riche. Toutes les boues de Rome souillent le pantalon frippé de ce chiarissime. Ladre comme un patricien de Genève, mais moins digne, il trottine du Quirinal au Vatican pour économiser dix baïoques.
Voilà le lustre, le diamant, l'étoile des Romains qui aspirent au roi Vittorio. Il n'aime pas le roi Vittorio; il aime uniquement ce que le Vittorio lui pourrait prendre, son cher argent.
Il est traître par la même raison que malpropre, par économie. S'il pouvait se persuader que le Pape lui garantira mieux son coffre, il serait papalin.
Il ne voit pas cela; il voit seulement que le Pape ne prend rien et que le Piémont pourrait prendre. Plein d'angoisses, il se saigne pour le Piémont.
En gémissant, il achète l'opprobre plus cher que ne lui coûterait l'honneur.