LA BOURGEOISIE ROMAINE
dramatiques pour la peindre et la corrompre; les artistes qui naissent d'elle ne descendent pas au tableau de genre.
Le Romain lettré est prêtre, avocat, médecin, l'artiste fait du grand art, le musicien compose gravement. C'est bon ou c'est mauvais, mais c'est sérieux. L'espèce agile des amuseurs, si multipliée en Europe, ne se trouve point ici.
Sérieuse d'esprit et de mœurs, en grande majorité chrétienne, la bourgeoisie romaine s'occupe sérieusement et chrétiennement. Les grâces ne lui manquent point. De là jaillissent les pasquinades aiguës. Mais le bourgeois de Rome le plus entamé par l'esprit moderne rougirait d'être pasquin de profession.
Je visitais l'autre jour dans son cabinet un légiste considéré. J'ai jeté les yeux sur ses livres. Outre les Grecs et les Latins, outre la jurisprudence, la théologie et le droit canon, il y avait des Français, des Allemands, des Anglais, et tous bien choisis. J'admirais. En France aussi j'ai vu des bibliothèques d'avocat !
La maison du citoyen romain est murée. Non seulement l'étranger ne la fréquente pas, mais la vérité est qu'il n'y entre pas. Il ne franchit pas le vestibule. Même l'étranger qui loge chez l'habitant^ celui-là est encore à l'auberge.
Envahis par le flot perpétuel de l'Europe, les Romains lui ont fait une certaine place et restent chez eux. L'aristocratie seule a l'air d'ouvrir ses salons; en réalité, elle n'ouvre que des parloirs.
Quant aux « peintres de mœurs, » ces gens de
mérite ne sont pas invités, même au parloir. On se soucie peu de les voir, ils craindraient de se montrer.
La foule et même l'élite des parnassiens ne brille pas par la tenue. Il faut entendre très bien leur jargon, et qu'ils le parlent très bien, pour les trouver un peu amusants. Devant des yeux que cette sorte de génie ne peut éblouir, l'aigle fait mine d'oison.
Nos aigles en ont l'instinct. Ils se sentent empêtrés, ils tremblent d'être moqués, ils se tiennent à distance. Cela ne les empêche pas de peindre, et tout au contraire! Ils peignent ce qu'on leur a conté et ce qu'ils imaginent; c'est bien plus gai que s'ils avaient vu.
Seulement leur imagination, volontiers indécente, s'écarte fort de la vérité et s'interdit scrupuleusement la nouveauté. Jeunes filles, grandes dames, nobles cavaliers, tout prend sous leur main une tournure de vaudeville, exhale une odeur de casino. Inventer, c'est se souvenir; tout livre se ressent des lieux que fréquente l'auteur.
Au-dessous de la bourgeoisie, au-dessus du peuple proprement dit, il y a une classe intermédiaire où le Pape compte ses plus solides amis. Les habitudes religieuses s'y conservent; on y fait la prière en commun; c'est' la pépinière des vocations sacerdotales.
L'incomparable clergé de Rome est fils de cette race. « Rien nulle part, me disait le P. Ventura, n'égale le clergé romain. L'instruction, la modestie, la droiture, la foi y brillent au même degré. Le
clergé romain n'occupe guère que d'humbles postes. On ne le compte pas. Dans ses rangs, lorsque le moment viendra, l'ennemi trouvera des âmes invincibles. »
Une jeune fille de Rome a fait profession chez les sœurs del Bambin' Gesù, qui prennent soin des enfants. La cérémonie est touchante. La nouvelle religieuse, modeste et assurée, était charmante sous la couronne de fleurs. Sa voix douce sonnait le plus gracieux italien que j'ai entendu: bocca romana.
La fête était présidée par le cardinal sous-doyen du Sacré Collège; deux autres cardinaux y assistaient. Il y avait grand et noble auditoire de Français et de Romains, car la jeune religieuse appartient aux deux nations. On va croire qu'elle est au moins princesse. Oui, à présent, très grande princesse, épouse d'un très grand Roi. Mais, ce matin, elle était simplement mademoiselle Sauve, fille du propriétaire de la Minerve.
Après la cérémonie, collazione générale, présidée par les trois cardinaux. Jusqu'à midi, le monastère a tenu table ouverte de chocolat, café, glaces et bon bons. La prise d'habit est un baptême, la profession un mariage, le monastère une maison d'hospitalité. Pendant la collation, grande distribution de sonnets et autres poésies. A Rome, il est II * D
facile de se procurer des sonnets. Ceux-ci exprimaient des pensées délicates en vers fort bien tournés.
L'évêque de Tulle jette ses paroles au vent et ne les retire point à lui, après qu'il les a jetées. Elles sont recueillies ou elles ne le sont pas, peu lui importe. Un jour, expliquant le sens de la profession religieuse, il laissa tomber cet hymne enflammé:
« La grâce du baptême est un premier degré de vie supérieure. Quand une première fois l'enfant traverse les champs de la terre pour venir à l'église, sa nourrice porte un noble fardeau. Cependant une faute flétrit cette créature privilégiée.
« Ramené de l'église dans les bras de sa mère, l'enfant n'a pas cessé d'être son fils, mais, de plus, il est devenu le fils de Dieu; il a grandi, il est anobli, et cette noblesse lui était nécessaire.
« Nous connaissons une chose plus excellente encore, une vie plus haute et plus noble, un second baptême, L'Église le propose, mais ne l'impose pas; c'est un conseil, non un ordre. Aux plus généreux elle offre ce but, nul n'est contraint.
« Un jeune solitaire allait entrer dans cette forte milice ; il voit qu'on fait les apprêts d'un baptême, qu'on prépare un habit angélique; il s'étonne et dit à un vieillard : « Mon père, on ignore peut-être que je ne suis pas catéchumène. »
— «Non, mon fils, répond le vieillard. C'est un second baptême auquel on te convie. Ceux qui n'ont reçu que le premier sont grands sans doute, mais ils ne sont qu'au premier degré; ils sont
moindres, ils sont inférieurs, ils sont dans la vie \ailgaire et commune. »
« Je sais qu'il est possible, qu'il est facile même, en restant dans le siècle, de monter au ciel. Je connais la dignité des préceptes; toutefois ce sont des préceptes. Aussi l'Église commande, presse, insiste ; au besoin elle forcera : Compelle intrare.
« Mais le champ des conseils est libre, on y entre avec transport, on se présente avec des chants, des acclamations, des lumières. Cependant l'Église reste calme. Elle prend même un ton sévère. L'Évêque adjure qu'on lui dise vrai : — Est-ce Dieu qui vous amène? Êtes- vous digne? Êtes-vous en volonté de persévérer?
« — Oui, en me confiant à la miséricorde de Dieu! et l'Évêque, à son tour, s'écrie: Deo grattas, Grâces à Dieu! Et les chants recommencent. Avez- vous entendu cette voix forte d'une enfant? Avez-vous entendu?
« — J'ai vu, disait-elle, ce palais du monde, et sa pompe ne m'a pas éblouie; j'ai vu ce royaume, j'ai vu son sceptre, sa pourpre, ses parures, et je les ai méprisés, contempsi. » Et pourquoi ce mépris, disnous, mon enfant? pourquoi ce dédain?
« — C'est que Jésus-Christ est le vrai Roi et Seigneur. A lui désormais tous mes regards, toute ma tendresse, toute ma foi, tout mon amour: Quem vidi, quem amavi, in quem credidi, quem dilexi. »
« Donnez-lui donc le vêtement du nouvel homme, la ceinture des forts, la robe d'immortalité; mettez sur ses épaules le joug du Christ, suave et léger, et couronnez son front du voile. Ce voile, ont dit les
anciens, c'est la mitre de liberté, le signe de l'affranchissement, le casque du salut: Allez ainsi parée, ainsi armée, à votre Roi.
« Et maintenant, voyez battre cette poitrine, et ce cœur surabonder de joie. Les paroles échappent de ses lèvres. Douces et bonnes paroles : Eructavit cor meum verbtim bonum ! Elle veut parler au Maître, au Roi, et pourquoi ? Elle a des œuvres à lui raconter, de grandes choses à lui dire: Dico ego opéra mea Régi.
« Et quelles sont vos œuvres, ma fille ? vous êtes à l'écart, dans l'ombre, inutile. Les actifs sont ailleurs, les utiles sont dans le monde. L'un mènera ses troupeaux dans les herbes et remplira ses étables; l'autre fourbira son épée; un autre montera sur les rostres de l'éloquence. Mais vous, que serez-vous ?
« Soyez du moins la femme forte ; elle a choisi la laine et le lin, elle donne du butin à ses esclaves, des mets à ses servantes; elle mesure le champ et l'achète; elle tisse des étoffes et vend des ceintures aux Chananéens. Mais vous, que faites-vous et où allez- vous ?
« Je vais au Calvaire; une secrète harmonie m'y pousse, un écho m'y appelle ; je cours au Christ harmonieux. Christus musicus. Le luth est dressé, les cordes sont tendues, clouez, fixez-les: cordes vives sur un bois sanglant ! Frappez, frappez, bourreaux ! Quel son, quelle divine harmonie !
« Ce sont les sept paroles d'abord, puis les gémissements de l'Église, les voix de la solitude, les chants de la terre qui vont se mêler aux cantiques
des cieux. J'ai entendu, j'ai vu, j'ai cru, j'ai aimé! Et c'est pourquoi j'ai choisi d'être inutile et oubliée dans la maison de mon Seigneur Jésus-Christ; Elegi ahjecta esse in domo Domini met Jesu Christi.
« Non, vous ne serez pas inutile, ma fille; mais vous serez un supplément au monde, comme l'a dit un de vos pères, orhis supplementum. Le monde a de grandes défaillances, le péché y fait des brèches, le mal y creuse des vides, et c'est pourquoi les jours s'abrègent, les nuits ont moins de repos, les pluies tombent en torrents intempestifs, et des fléaux brûlent les sillons. C'est vous qui suppléerez à ces défaillances.
« De plus, vous êtes un complément delà création, et par vous le Ciel sera plus bénin, la rosée plus fraîche, la moisson plus abondante. . . .
« Mais j'oubliais ce monde moral qui a bien plus besoin que vous lui veniez en aide pour le suppléer et le compléter. Car là surtout sont les grandes défaillances; là sont des jours sans lumière, des nuits sans sommeil. Voyez tous ces vides, n'oubliez aucune souffrance, n'oubliez ni le monde, ni l'Eglise, ni les pasteurs, ni les troupeaux; répandez sur tous le trésor de vos prières. ...»