GODARD ET BIDARD
Sur la pente rapide de l'Aventin, j'étais suivi du caporal Godard, et le fusilier Bidard suivait le caporal Godard. Nous nous connaissons de vue.
Je les rencontre souvent. Le fusilier a quelque sou de poche, le caporal ne dédaigne pas de promener le fusilier. Ils boivent à la coupe de la civilisation.
Soit désir de me vexer, soit dessein de m'éblouir, dès qu'ils furent très près de moi, ils se mirent à parler très haut. Le fusilier Bidard dit au caporal Godard :
« — Voilà donc ce fameux Avant-train / Ils ont mis là-haut des églises comme partout, je le parie. Chez nous, ce serait la place d'un fort détaché.
« Autour du fort détaché, pousseraient naturellement des guinguettes. Le soldat pourrait s'y reposer et divertir. Il y viendrait des dames.
« On ouvrirait des boutiques, on établirait un omnibus. Peu à peu ça ferait une population. On aurait un quartier agréable, au Heur d'un sale désert. »
Le caporal répondit: « — Tu es bon, toi! Tu crois qu'ici l'on songe à l'utilité et à l'agrément. Ici, les curés gouvernent. Ils ont abruti le peuple.
« Cherche. Tu ne vois pas de bastringue chantant ni dansant, pas de casernes, pas même de sergents de ville. Ici, ils sont en retard de deux siècles au moins.
ii6 LE PARFUM DE ROME
« — Vous dites deux siècles, caporal? — Je dis deux siècles au moins. » Il y eut un silence. Bidard reprit :
« — Deux siècles, qu'est-ce que ça pourrait bien faire, caporal . . . sans vous commander? » Godard réfléchit à son tour:
« — Nous disons deux siècles ? — Oui, caporal ; vous l'avez dit. — Et je ne m'en dédis pas. Ils sont en retard de deux siècles au moins. — Et ça fait ?
« — Ah ! dame ! ce que ça fait ! ... ça fait pas mal de temps ! Et oblige-moi de ne pas questionner ton supérieur ! »