‹ Le parfum de Rome; (volume 2)Chapitre 44 sur 92 · COQUELET AUX CATACOMBES · texte numérisé non relu

COQUELET AUX CATACOMBES

chrétiens à sacrifier leur fortune et leur vie. Je crois que l'on se trouvait bien dans les catacombes. Je crois que si vous consentez d'y réfléchir un peu, vous en jugerez tout comme moi.

Imaginez que nous vivons en ce temps-là et que Dieu nous montre par mille exemples le fond des âmes; que nous lisons dans l'âme du convive de César; que nous lisons dans l'âme du convive du Christ, participant au banquet eucharistique, offert sur les reliques des martyrs.

Voyez d'un côté les ignominies, de l'autre les gloires; d'un côté les terreurs, de l'autre les espérances; entendez le beau gémissement de l'inextinguible dignité humaine, écoutez les conseils persévérants de la raison :

Je dis que, tels que nous sommes, vous et moi, simples honnêtes gens, pourvus de quelque fierté, de quelque droiture, de quelque humanité, considérant la réalité du bonheur, nous serions tentés de plonger dans les catacombes. Et, avec un peu d'aide, nous le ferions, par une sorte de sensualité.

Songez-y donc ! La joie de n'être plus de cette infâme troupe de courtisans, la joie de posséder notre âme, la joie d'avoir à nous un bien que César ne pourra jamais ravir; la joie de rompre avec des souillures, avec la haine, avec le mépris; la joie d'aimer! Or cette joie était dans les catacombes et ne se trouvait que là !

En vérité. Coquelet, vous sacrifiez trop au paradoxe! Une vaine satisfaction de ne point penser comme le monde chrétien, c'est-à-dire comme toute le monde, vous porte constamment à des excès

ii8 LE PARFUM DE ROME

d'injure et d'iniquité contre la nature humaine. Vous méconnaissez ce beau débris où s'attache la complaisance de Dieu.

La voie publique longe les ruines du Palatin. Une porte bâtarde s'ouvre au milieu d'un misérable mur. On y lit cette inscription : Ingresso al palazzo dei Cesari ; entrée du palais des Césars.

La porte s'ouvrit; nous vîmes descendre ou plutôt dégringoler du palais des Césars un vieillard chétif. Il gagna lentement sa modeste voiture arrêtée sur le chemin.

Enrico me dit: — «Voilà plus qu'il ne semble. Vous voyez Sa Majesté Frédéric-Guillaume, roi de Prusse. Il y a dix ans, on voulait le faire empereur d'Allemagne; il pouvait s'en passer la fantaisie. »

Ce roi nous fit songer. Il a régné, il règne encore nominalement sur une nation de seize millions d'hommes, qui se proclame essentiellement savante, et qui est assez ces deux choses-là.

L'armée prussienne se laisse dire, comme une autre, qu'elle est « l'armée la plus brave du monde; » les académies prussiennes ne se croient pas les moins illuminées.

Le roi que voilà est général de cette armée, président de ces académies; il est, en outre, pape de son Église. Mais il a une maladie fâcheuse. Il se croit sous-lieutenant.

Il a été fort savant, fort éloquent, fort érudit, vraiment fait d'une bonne pâte, excellent particulier prussien. Mais, pauvre homme, — protestant et pape — il est tombé en enfance.

Il se promène dans Rome, environné partout d'une compassion respectueuse. Ailleurs on le tiendrait prisonnier. Les rois devraient encore protéger Rome pour avoir une retraite en cas d'accident.

Quand il passait pour un sain d'esprit, ce roi avait acheté un palais sur le Capitole. Il y voulait établir un temple et un prêtre de sa religion. Il a eu toujours de certaines idées !

Néanmoins, dans la question de l'empire, il vit qu'on ne lui proposait rien de sérieux ni d'honorable. Il dit une loyale parole, bien forte pour un protestant.

C'était son « cher Arndt » qui lui offrait la couronne impériale, au nom du parlement de Francfort. Quel était ce cher Arndt, je l'ignore tout à fait. On savait cela en 1848, mais il y a longtemps.

Il répondit : « Mon cher Arndt, vous êtes mon vieil ami, et vos amis de Francfort, qui se disent assemblée nationale, sont tout ce qu'il y a de plus estimable en Allemagne. Je les considère beaucoup.

« De concert avec eux, vous me faites une proposition malhonnête. Quel mandat les autorise à mettre un roi au-dessus des autorités légitimes auxquelles ils ont prêté serment?

« Notifiez-leur cela doucement. Ils m'inspirent de l'orgueil et de la reconnaissance comme à toute l'Allemagne, et je serais désolé de leur faire de la peine. La vérité est qu'ils ne savent ce qu'ils disent.

lao LE PARFUM DE ROME

a Que m'offrent-ils ? Cet enfantement des révolutions de 1848 est-il une couronne ? Il ne porte pas la croix sainte, il n'imprime pas sur le front le sceau de la grâce de Dieu. Ce n'est pas une couronne.

« C'est le collier de fer qui réduirait au rôle d'esclave de la Révolution le fils de vingt-quatre princes, le chef de seize millions d'hommes et de l'armée la plus brave et la plus dévouée du monde.

« Pour prix de ce bijou, je devrais violer la parole que j'ai donnée, d'essayer de m'entendre avec les autres princes et avec l'assemblée sur la constitution de l'Allemagne. Je ne violerai ni cette promesse, ni aucune autre.

« Vous semblez croire que la Révolution n'est que la démagogie et le communisme. La Révolution est l'abolition de l'ordre divin, le renversement du droit et de la justice. Elle soufflera la mort tant que l'ordre divin ne sera pas rétabli. »

Voilà qui est noblement pensé, noblement dit. Le roi ajoute: Le Parlement n'a rien à offrir que des mains pures puissent toucher. Il termine par ces mots solennels: Dixi, et salvavi animam meam.

Mais, en même temps, pour rétablir « l'ordre divin, » il propose un congrès des puissances allemandes et de l'assemblée de Francfort afin de constituer l'Allemagne.

Il croit que les puissances allemandes, les unes catholiques, les autres protestantes de divers lainages, d'accord avec le Parlement, qui renferme tous les filaments d'antichristianisme, ourdiront l'unité!

Et alors la fabrication d'une couronne impériale | serpL l'opération la plus simple du monde; et cetteJ

couronne recevra naturellement de toutes ces mains divisées « la croix sainte qui confère la grâce de Dieu! »

Ou, peut-être, la couronne allemande pourra se passer de la croix et de la grâce de Dieu, puisque « l'ordre divin » sera rétabli. . . .

Merveilleuse déraison de ces bonnes têtes ! L'archevêque Salinis disait bien: Ce qui manque, c'est la théologie. Quoique érudit, le roi de Prusse n'a pas connu les conditions de l'empire. Il y a une érudition où parviennent difficilement les rois modernes.

L'Empire était institué pour être le bras de l'Église et la garantie des royaumes chrétiens. Ainsi les Électeurs l'ont eux-mêmes défini, lorsque Rodolphe de Habsbourg fit confirmer les actes de Pépin et de Charlemagne touchant l'inviolabihté des États du Saint-Siège.

Écoutons le langage de l'esprit qui fait les choses grandes et durables :

« La mère Église de Rome, embrassant depuis longtemps l'Allemagne d'un amour quasi paternel, l'a honorée d'une dignité terrestre dont le nom est au-dessus de tout nom parmi les pouvoirs temporels.

« Elle y a établi des princes comme des arbres choisis, elle a répandu sur eux des grâces particulières, afin que, soutenus par l'autorité de cette Église, ils fissent germer par leur élection, comme une semence précieuse, celui qui devait tenir les rênes de l'empire romain.

« C'est lui qui, comme l'astre secondaire à la voûte

de l'Église militante, reçoit la lumière de V astre suprême, le Vicaire du Christ. C'est lui qui, à la volonté de ce dernier, prend et dépose le glaive matériel, afin que, aidé par son secours, le Pasteur des pasteurs donne la paix et la vie aux brebis, en les protégeant de son glaive spirituel, et qu'avec le glaive temporel il réprime et corrige, punissant les coupables, honorant les bons et les croyants.

ï Afin donc que toute cause de dissension ou même toute occasion de froideur disparaisse entre cette Église et l'Empire, et que ces deux glaives établis dans la maison du Seigneur, unis par une juste alliance, puissent concourir à l'utile direction du gouvernement du monde, et afin que notre volonté et nos actes montrent que nous sommes des fils dévoués et pacifiques, nous qui sommes tenus à défendre ensemble dans notre amour l'Église et l'Empire, etc. »

Tel était donc l'esprit de l'ancien Empire, l'esprit qui l'avait fondé, qui l'animait ; l'esprit qui le ramenait dans la voie lorsque l'ambition des empereurs l'en avait écarté. L'Empire, éclairé de la lumière apostoHque, devait maintenir la paix, c'est-à-dire le droit et la justice dans le peuple de Jésus-Christ.

Si le roi de Prusse avait su cela, s'il avait eu ce qu'il faut de jour théologique pour voir clair dans l'histoire, il aurait compris que le pape prussien ne pouvait pas être empereur d'Allemagne, même avec l'adhésion des autres princes, même avec l'adhésion du Parlement.

Il aurait compris qu'il n'y a plus d'empereur ni d'empire d'Allemagne possible, ni même d'Aile-

magne vivante d'où puisse « germer comme une semence précieuse celui qui doit tenir les rênes de l'empire romain. » L'esprit qui faisait ces grandes choses n'est plus, et ces grandes choses ne sont plus que des noms sans vie, cadavera nominum.

Et quand même on décréterait des résurrections et l'on simulerait des couronnements, on ne parviendrait qu'à organiser de vaines pompes, tout au plus à évoquer des fantômes. Ces fantômes apparaîtraient comme des messagers funèbres, pour signifier que les sépulcres sont rouverts et demandent une grande proie.

Allemagne, Allemagne, à qui le ciel avait tant donné! quand tu verras reparaître un fantôme d'empereur qui ne sera ni l'élu de tes princes, ni l'oint du Christ, et qui ne tiendra pas le glaive pour protéger la justice et défendre le vieux droit, mais qui se dira l'empereur du peuple et le glaive du droit nouveau.

Alors, ce sera l'heure de la grande expiation.^

Les portraits antiques sont un charme instructif et singulier des musées de Rome. Il y a de ces figures qui surprennent, tant elles paraissent peu s'accorder avec la renommée; mais, en regardant plus près, on retrouve son personnage.

1 Je crois devoir rappeler que ce chapitre a été écrit en

Il y a des ressemblances amusantes avec les hommes du temps présent dans le même ordre de caractères, d'aptitudes et de vocations. Cicéron ressemble à quantité de nos avocats politiques; et ce n'est pas une physionomie de héros.

Le buste de Brutus, l'assassin, est le portrait d'un conspirateur de 1848. Le conspirateur s'arrange pour compléter la nature; il se tond à la Brutus. Sans doute, d'un gueux moderne qui conspire dans les échoppes et médite dans les prisons, à un seigneur comme Brutus, il y a loin ; et il y a loin aussi du ciseau antique à l'objectif du photographe. Néanmoins, c'est plus que la même espèce d'homme, c'est presque le même homme. Face pâle, crâne étroit.

Un buste qui déroute, c'est celui de César. Ce visage maigre, fatigué, attristé, ne laisse pas deviner l'officier brillant, le téméraire, l'orateur, l'écrivain, le rusé, le maître, le galant si parfaitement destiné à triompher partout. Où est le railleur qui soumettait ses soldats, encore soldats de la République, rien qu'en les appelant bourgeois? Où est l'homme d'exquise aménité qui mangeait brave^ ment des asperges à l'huile rance, de peur d'affliger son hôte, et qui prenait un vomitif avant d'aller dîner chez Cicéron pour faire honneur au festin de ce vieux traître ? Où est le cynique qui affectait de lire des lettres pendant que s'égorgeaient devant lui les gladiateurs dont il avait fait présent au peuple? Où est l'homme de cœur qui rendait si noblement à

Brutus son coup de poignard en lui disant : « Et toi aussi ! »

Le type césarien est davantage marqué dans les empereurs qui suivent. Les artistes officiels en ont rapproché le type napoléonien. La belle tête du César moderne n'était pas si romaine, surtout au commencement .

Quant à Caligula, c'est bien l'homme qui disait à ses amis étonnés : « — J'ai pourtant une qualité. — Et laquelle? — L'impudence! » Mot très profond et très politique de ce fou.

Claude, le grammairien, semble assez bonhomme. Un chef de bureau pourrait avoit cette figure. On y trouve pourtant quelque chose de malheureux. Claude offrait aux Romains des fêtes incomparables ; il y faisait tuer beaucoup de monde ; mais la pluie tombait à verse ces jours-là.

Les bustes de Néron ne donnent guère l'idée de cette bête féroce. Jeune, il était charmant. Il devient gros et massif, et il prend quelque chose de dur et d'hébété, avec une teinte marquée d'impudence; mais on se figurerait autrement Néron. Il n'était pas né ce qu'il est devenu. C'est la toutepuissance, c'est la constitution de Rome qui a créé Néron.

A dire vrai, je n'éprouve rien qui ressemble à la sympathie ni au respect, devant le buste de Marc- Aurèle. Même il m'est désagréable. Je sais combien était sage et doux le meilleur des Antonins, et

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