‹ Le parfum de Rome; (volume 2)Chapitre 45 sur 92 · II · texte numérisé non relu

II

j'ai lu ses belles sentences. Si sa statue le représente au vrai, il se tenait bien à cheval, il avait une belle attitude d'empereur philanthrope. Néanmoins, dans les traits de son visage, que ne démentent point ses livres, il y a du membre de la cinquième classe de l'Institut. Ce bonhomme faisait tuer les chrétiens qu'il savait innocents; ce sage se pliait à tous les rites du paganisme dont il méprisait la fausseté; cet humble voulait réduire l'Évangile à ses vues bornées et, confessant les ténèbres de sa raison, bâtissait des murs contre le jour; ce bienfaisant associait à l'empire son fils, l'abominable Commode ; il mourait tranquille en léguant à cette bête féroce Rome et le genre humain.

0 empereur, qui graciais si noblement les complices d'Avidius Cassius et qui ne permettais aux gladiateurs que des armes émoussées, que t'avait fait le monde pour le livrer à Commode, si bien connu de toi ? — Et pour finir. Coquelet ressemble beaucoup, mais beaucoup à Marc-Aurèle!

Sous la tête savamment ébouriffée et frisée de Lucius Verus, premier associé de Marc-Aurèle, mettez un col cassé; revêtez d'un frac son buste présomptueux, vous avez un membre distingué du Jockey-Club. Pendant que ses lieutenants battaient les Parthes, Lucius Verus s'exerçait aux jeux de la gladiature; la campagne finie, il commandait à l'historiographe Fronton de lui en assurer tout l'honneur. Il offrait même de faire les principaux articles: «Si tu veux que je te rédige quelques notes, je les écrirai. Ne néghge pas non plus mes discours au Sénat, ou mes allocutions à

l'armée. Je t'enverrai aussi mes conférences avec les barbares. Insiste longtemps sur les désastres éprouvés en mon absence. Il est nécessaire de faire ressortir toute la supériorité des Parthes avant mon arrivée. » Les bustes de Lucius Verus abondent; aucun statuaire ne l'a manqué, et tout ce caractère d'histrion est écrit sur la mine fière du faquin.

Commode était âgé de seize ans, lorsque son sage et vénérable père trouva bon de l'associer à l'empire. A douze ans, il avait fallu lui faire croire que l'on brûlait vif un étuviste coupable de lui avoir préparé un bain trop chaud. Du vivant de son père, il avait combattu, comme gladiateur, trois cent soixante fois; il combattit sept cent trente-cinq fois encore, et il tuait fort bien ses adversaires, dans ces combats où Marc-Aurèle ordonnait de n'employer que des armes émoussées. Il rassembla un jour quantité d'estropiés, les fit lier, les assomma à coups de massue et prit le nom d'Hercule. Ses débauches étaient immondes et publiques. Il se fit décerner la divinité de son vivant, en forme, et on lui rendit les honneurs divins. Il donna son nom au siècle, aux mois de l'année, au sénat, à l'armée, à Rome, qui s'appela Colonia Commodiana. Il mourut assassiné par une prostituée et par des esclaves favoris qu'il menaçait de proscrire, et le Sénat, qui l'avait applaudi jusque dans le cirque, ordonna de le dépecer dans le spoliaire, lieu où l'on traînait avec un croc les gladiateurs tués ou blessés à mort. — Sa figure longue, molle, hébétée et lâche, est celle de ces

jeunes drôles qui se font ruiner par les aigrefins et les filles; et tel est aussi le type d'Héliogabale.

En somme, dans ces figures d'empereurs, il y a plus de vulgarité que de monstruosité! pourtant ils étaient des monstres. Voilà l'épouvante et aussi la lumière. Ces hommes ne vivaient pas dans l'effroi de leurs crimes. Ils faisaient ce que l'on avait toujours fait, plus ou moins: ils tuaient, ils couraient la chance d'être tués; ils gouvernaient comme ils croyaient qu'on avait le droit et qu'on était dans la nécessité de gouverner.

On dit que Charles IX mourant voyait autour de son lit les fantômes des protestants massacrés durant la nuit de la Saint-Barthélémy. Le souvenir d'une pareille exécution dut en effet troubler un prince né chrétien et élevé chrétiennement, quelque raison qu'il ait eue de l'ordonner ou d'y consentir. Mais les penseurs qui veulent mettre la Saint- Barthélémy au compte de la religion catholique, sauraient-ils dire d'où venaient à Charles IX ses remords et ses terreurs ? Tibère, Néron et les autres, qui ordonnèrent tant de massacres, avaient peur d'être assassinés; ils ne voyaient pas de fantômes, ils n'éprouvaient point de remords. Après avoir signé un édit de persécution, ils dormaient, pourvu qu'ils se crussent bien gardés. Fouquier-Tinville était troublé comme Charles IX : la Seine lui semblait rouler du sang.

L'impératrice Salomine, femme de Gallien, patronne de Plotin, représente bien le tout petit objet

d'importance, la petite femme d'État ointe de littérature, la petite brebis de faux pasteur qui s'est fait inoculer des idées et qui jette avec une grande persistance son petit glapissement dans la dispute des doctrines. Oh! le petit être, et qu'il tiendra ferme à faire dominer son docteur!

Si j'étais introduit dans certains cénacles où j'espère ne mettre jamais le pied, je chercherais le t3'pe de Salomine: et je parierais bien que c'est cette maigrotte qui a fait, sans se montrer, ce mauvais petit bon livre honnête et faux que trois académiciens, dont deux de la cinquième classe, estiment l'un des sages programmes de la réconciliation de l'Église avec l'esprit moderne.

Que Sénèque serait bien Népomucène Lemercier et qu'aisément Népomucène eût été Sénèque!

Cet ingénieur, sorti premier de son école, qui fut saint-simonien, qui fut phalanstérien, qui fut républicain, représentant du peuple et membre du comité de Constitution, qui écrivit dans la Revue des Deux Mondes, qui est dans les affaires, qui ne croit pas en Dieu, qui tâchera d'insulter le Galiléen en mourant, — à moins qu'il ne meurt ministre, et alors il aura un entretien confidentiel avec son curé; — cette médiocrité, cette fatuité, cette insolence, c'est Julien l'Apostat.

Marins : figure renfrognée, gourmée et fermée de vieux soldat ; proprement ce que nous appelons

la « culotte de peau. » Sylla, qui faisait des vaudevilles, devait jouer et occire Marius.

Trois bustes de Socrate et un d'Aristide suggèrent des doutes sur ces grands hommes.

Le premier Socrate, c'est véritablement Silène, mais Silène fétiche et non pas dieu ; Silène ébauché et débauché, en pleine abjection, confinant au crétinisme. Le second présente une physionomie dégrossie, mais encore étrangement engagée dans la matière. Le troisième arrive à la beauté socratique; en le comparant au premier, on est en plein idéal. Lequel de ces trois bustes est le vrai Socrate ? Je parierais pour le premier.

Alors le Socrate historique serait de l'invention de Platon et des autres penseurs prudents qui l'ont passé à la postérité, après avoir provoqué la réaction qui le consacra demi-dieu ?

A simple vue, on se prend à penser que le maître des sages était tout simplement un disciple, un bourgeois d'Athènes, très sot et vaniteux, à qui de plus fins faisaient des mots pour appuyer leurs doctrines, dont ils ne voulaient pas eux-mêmes porter la responsabihté. On a vu de tout temps, on verra toujours de ces éditeurs responsables, qui finissent par se persuader qu'ils publient leurs propres conceptions, et qui le soutiennent jusqu'à la ciguë et jusqu'à l'enfer.

Le buste d'Aristide nous offre la physionomie toute moderne d'un homme arrivé, un viveur déjà mûr et encore élégant, demi-jeune, demi-chauve, demi-coquin, tout à fait fat. Ou ce n'est pas le

portrait d'Aristide, ou Aristide était le juste d'Athènes, exactement comme Dupont « le vertueux » fut trente ans le juste des Français. Cependant l'ostracisme dépose en faveur d'Aristide.

Les statues officielles sont pleines de majesté. L'Agrippine allongée sur sa chaise est bien la première dame du monde. Ces Romains entendaient l'attitude! La dignité, la majesté de l'attitude est indépendante de certaines lumières d'esprit, de certaines règles de cœur. Fenimore Cooper nous fait admirer l'élégance et les belles poses des Mohicans.

Une chose à remarquer parmi tous ces monuments de la société antique, c'est que l'Art, comme le monde, n'avait pas l'idée de la sainteté. L'Art antique a connu et formulé toutes les expressions de la beauté humaine, sauf celle-là. Il n'y a pas, dans toutes les œuvres de l'antiquité, une tête de saint, comme par exemple le saint Bruno qui est à Sainte-Marie des Anges, et « qui parlerait, a-t-on dit, si sa règle ne lui prescrivait le silence. »

« Le Colisée est devenu presque un temple ; il est tout entier à la Croix; il est à la confrérie, il en a les processions et les cantiques; le vendredi il en a les stations, il l'a au centre de son arène, il l'a au cœur. Les stations de douleurs, disposées de

distance en distance sur ce même terrain où tant de chrétiens ont été traînés devant le préteur, dépouillés de leurs vêtements, flagellés, livrés aux dérisions du peuple, abreuvés d'ignominie, attachés à des poteaux, sont, de tous les chemins de la Croix établis dans les différentes parties du monde catholique, celui qui reproduit le mieux la voie douloureuse du prétoire au Calvaire. » ^

Nous avons voulu assister à cet exercice du chemin de la Croix dans le Colisée. Il avait plu, le temps menaçait: néanmoins l'assistance était assez nombreuse. On y voyait des étrangers, du peuple, une douzaine de pénitents sous la cagoule, et principalement de la bourgeoisie.

Un rehgieux prêchait, ou plutôt exhortait l'assistance, sans faire aucun effort de voix, ni de geste. Il n'en avait pas besoin dans ce Heu, avec de tels auditeurs. La Croix parlait, les cœurs répondaient. Personne ne craignit de se mettre à genoux sur la terre mouillée; tout était sérieux et pathétique.

Les écrivains qui rapportent que l'on donne là des scènes extravagantes, n'ont pas eu le courage d'en affronter le spectacle. Ils parlent sur la foi de leurs amis, lesquels, je pense, n'y vont guère eux - mêmes. C'est leur excuse, s'ils peuvent être excusés de calomnier ce qu'ils ignorent. La perversité serait plus grande de mentir contre le témoignage de leurs yeux, je dirai même de leur cœur.

Je doute que l'on puisse assister à cet exercice pieux, entendre évoquer ces souvenirs, contempler * Esquisse de Rome chrétienne.

ces visages, voir couler ces larmes et ne pas sentir en son âme quelque mouvement de respect; je doute que l'on puisse avoir assez d'encre ou de boue dans les veines pour échapper à un frémissement d'amour.

Fra Gaudenzio avait mené là un honnête incrédule; il ne put l'y ramener. — «Non, disait-il; puisque je n'en suis pas, je n'irai pas. Je ne veux point aller là où je suis étranger, où je me sens de trop; je ne veux pas m'exposer encore à revenir tête basse, mécontent de moi-même, tourmenté. »

Mais quelle impudence pourtant, quelle méchanceté vile, de venir diffamer cette chose sincère! Quelle audace de prétendre que le « haut clergé » tolère que le chemin de la Croix soit l'occasion, et le Colisée le théâtre de parades indécentes, et, ne les pouvant empêcher, se contente d'en rire!

Et en même temps, quelle trahison du diffamateur envers son propre talent ! Il a tant de moyens de faire, sinon une noble guerre, du moins une guerre moins indigne. Il peut exciter la passion, exaspérer l'orgueil, les mettre en révolte contre Dieu. Cela devrait suffire. Non! il faut prendre la bricole et s'atteler au tombereau qui charrie l'impiété vulgaire dans les bas quartiers !

Il y a de certaines habitudes de pensée qui créent dans les âmes un besoin d'ignominie. Ah! mère Église, comme ces parricides eux-mêmes te vengent d'eux-mêmes! Comme ils prouvent l'impost sibilité de te haïr noblement! Comme il leur fauarriver vite à hurler, à descendre, à se vautrer !

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