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Justin, à l'âge de soixante - quatre ans. Mais, ces choses étaient dites, et le monde n'ignorait plus que l'empereur avait un juge.
Telles sont les origines de l'église de Sainte- Pudentienne qui s'élève entre le Viminal et l'Esquilin, au pied de Sainte-Marie Majeure.
« Ici, dit La Gournerie, l'on vit réunis pour la première fois dans un palais romain, le courage, la prière, la chasteté, l'humilité, la charité. Ici ont été affranchis les premiers esclaves. Ici, à côté des jardins de Sénèque trop riche, Senecœ prœdivitis, les trésors des consuls et des sénateurs devinrent le patrimoine des pauvres. De cette maison est sortie toute une civilisation nouvelle pour Rome et pour le monde. »
A piazza Navona, l'ancien cirque Agonal, s'élève, magnifique, l'éghse consacrée à Dieu sous le nom d'Agnès, vierge et martyre. Là, s'ouvrait l'antre d'infamie où les bourreaux traînèrent cette enfant qui venait de vaincre les supphces.
0 haine de l'enfer contre le Christ! O science de l'enfer à nous séparer du Christ ! O témoignage de l'enfer contre lui-même en faveur des enfants du Christ ! Les bourreaux se dirent entre eux : « Cette vierge ne craint pas la mort, mais elle craindra les souillures; souillée, elle abandonnera son Christ. »
Ils la jetèrent nue dans cette fange. Dieu lui fit un
voile. Un malheureux voulut insulter la vierge, il tomba mourant à ses pieds. C'était là, c'est le même emplacement, c'est le lieu même; le sol et les murs de l'antre forment la crypte du temple gracieux, dédié par excellence à la virginité.
Sous ces voûtes purifiées et sanctifiées, on se souvient des beaux vers qu'y trouva Prudence: « Agnès dit au juge: Le Christ n'est pas si oublieux des siens qu'il souffre de perdre le trésor de leur pureté. Que ton glaive se rougisse de mon sang; tu ne profaneras pas mon corps !
« Et lorsque, sortie sans tache, elle vit avancer le bourreau, elle s'écria: Voici celui que j'aime! Qu'il frappe, que ce glaive déchire ma poitrine !
« Alors, épouse du Christ, franchissant ces ténèbres, j'entrerai au plus haut des cieux. Roi éternel, ouvre tes portes ! Mon Christ, appelle à toi cette âme qui n'aspire qu'à toi! »
Rome toujours couronnée, dispose de tout en souveraine. Elle voit accourir tous les hommages, elle puise à tous les trésors. Les reliques des saints remplissent ses lieux sacrés ; les uns sont nés de ses entrailles, les autres sont venus de tous les points du monde.
Pour les glorifier, elle prend dans les Écritures, elle complète, elle éclaire, elle ajoute; ou le Saint- Esprit l'inspire, ou il lui donne de reconnaître son inspiration dans toute voix par laquelle il a parlé.
En l'office de sainte Agnès, Rome chante le doux panégyrique, écrit par saint Ambroise au livre de la Virginité. Quelles fleurs plus sereines lui eussent pu fournir un miel plus pur?
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« Agnès avait treize ans quand elle souffrit le martyre. La tyrannie n'épargne pas un âge si tendre, la foi trouve de tels témoins.
« A cet âge, la jeune fille tremble au regard irrité de sa mère; une piqûre d'aiguille la fait pleurer. Intrépide, Agnès affronte le glaive. Elle n'est pas mûre pour le combat, et déjà elle est capable de la couronne.
« On veut la contraindre d'allumer la torche aux autels d'un dieu sacrilège; elle répond: «Ce ne sont point ces flambeaux que portent les vierges du Christ. Votre feu éteint la foi, votre flamme éteint la lumière. Que mon sang éteigne vos brasiers! »
« Avant de recevoir le coup, elle s'enferme de ses vêtements. Elle est morte et la pudeur veille encore ; elle est tombée à genoux et sa main voile son visage. »
Après saint Ambroise, écoutons de nouveau Prudence :
« L'âme brillante s'élance libre à travers les airs; un groupe d'anges l'accompagne sur le sentier lumineux.
« En bas, elle voit la terre environnée de ténèbres ; elle dédaigne tout ce qui s'agite au sein du noir tourbillon, tout ce qu'emporte la mobilité du temps.
« Elle regarde en bas les empires, les dignités, les honneurs, tout ce qui enfle les mortels insensés ; elle sait ce que vaut la puissance dont leur soif veut s'emparer par tant de crimes ; elle sait ce que vaut la splendeur des palais, la vanité des parures.
« Elle domine la colère, les craintes, les désirs, les
SAINTE AGNÈS i6i
dangers renaissants; elle est préservée des joies rapides, des chagrins si longs, des torches de l'envie qui souillent de leurs fumées nos espérances et nos succès; elle est à l'abri du plus affreux des maux, l'idolâtrie, honteux nuage planant sur le monde.
« Le Dieu du ciel vient au-devant de la martyre, et ceint de deux couronnes son chaste front; sur l'une et sur l'autre, un chiffre de lumière exprime mystérieusement la perfection des mérites qu'Agnès a conquis.
« O Vierge heureuse, ô nouvelle gloire, noble habitante des cieux, incline vers nous ta tête ornée du double diadème. Le Dieu suprême te donna de rendre chaste un jour le lieu même de l'impureté.
« Inondant mon cœur de lumière, un regard de ta bonté le rendra pur. Ce que ton œil effleure, comme autrefois ce que ton noble pied toucha, participe aussitôt à la pureté qui réside en toi. »
Tel est l'enseignement de la bienheureuse Agnès vierge et martyre. Nous avons visité la crypte du cirque Agonal ; nous y avons trouvé la foule, nous la re verrons sur la voie Nomentane, où l'aimable vierge a son tombeau, merveilleuse fleur au miheu d'une catacombe.
Sainte Bibiane est connue et vénérée, mais sainte Agnès est populaire et chérie. Toute la journée, l'église et les cryptes ont regorgé de fidèles. Quelles prières s'épanchent sur ce sol transfiguré par le miracle !
Il en jaillit comme une source qui brûle, qui délivre et qui rafraîchit ; et un involontaire mouve-
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ment vous fait offrir le front et la poitrine au choc de ces ondes salutaires. J'avais là mes filles. . . . 0 saints de Dieu, qui dira les conseils dont vous fortifiez les âmes, et les clartés, et les sérénités, et l'amour qu'on emporte d'auprès de vos poussières vivantes !
Lorsque Agnès eut reçu la couronne, ses parents relevèrent son corps et l'emportèrent, disent les Actes, cum omni gaudio, en toute joie, dans un de leurs domaines sur la voie Nomentane. Là, ils l'ensevelirent.
En ce même lieu, Émérentienne, sœur de lait d'Agnès, non encore baptisée, reçut le martyre. Émérentienne priait sur le tombeau. Les païens la surprirent, et ne pouvant lui faire renier Dieu, ils la tuèrent là.
Le huitième jour après le martyre, revenus à ce tombeau deux fois saint, où l'on pouvait rencontrer la mort, mais cette mort qui est la porte assurée de la vraie vie, les parents d'Agnès priaient et pleuraient.
Agnès leur apparut, revêtue de lumière, entourée de vierges éblouissantes comme elle. A sa droite était un agneau d'une blancheur éclatante. Elle leur dit: Ne pleurez plus. Celui que j'ai uniquement aimé sur la terre, je vis auprès de lui dans le ciel.
C'est pourquoi l'Église fait une seconde fête d'Agnès. Elle chante: «A sa droite, l'agneau plus blanc que la neige, le Christ la consacrait son épouse et sa martyre. — Dans ton éclat, ô vierge ! et dans
ta beauté parfaite, — avance, marche et saisis la couronne! »
La basilique de Sainte - Agnès fut élevée par Constantin, à la prière de sa fille Constance, qui reçut le baptême près de là. Une vingtaine d'années s'étaient écoulées depuis qu'Agnès avait été condamnée à l'infamie et à la mort, lorsque la fille de l'empereur voulut être baptisée sous sa protection.
Les révolutions, les pillages, les incendies ont respecté la basilique Nomentane. Il semble que la main de Satan ne peut toucher à ce que le nom d'Agnès protège; les siècles n'y savent point laisser leur trace aussitôt effacée. La frêle fleur a plus résisté que les chênes, l'agneau a repoussé les lions.
Autour de l'église s'étend une glorieuse catacombe. Les reliques d'Agnès sont sous l'autel resplendissant, sa statue le couronne. Partout les marbres, les mosaïques et l'or fleurissent et sourient.
Tout est joie, amour, beauté, splendeur; grâce de l'enfant, gravité de la vierge, allégresse de la martyre, richesse et majesté de l'épouse du Christ.
Tous les ans, au jour de la fête, deux agneaux sont bénits sur l'autel, et confiés à des vierges consacrées qui en prennent soin.
De leur laine, on tisse les palliums que le Souve rain Pontife envoie comme signe de juridiction à tous les patriarches et métropolitains du monde catholique.
Cet ornement sera sur leurs épaules un symbole de la brebis du bon pasteur; don du Pontife romain, il figure en même temps la force de Pierre et la douceur d'Agnès.
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Sous l'empire d'Alexandre Sévère, Martine, vierge romaine, orpheline et possédant de grands biens qu'elle distribuait aux pauvres du Christ, reçut l'ordre d'adorer les faux dieux.
Ayant refusé, elle fut frappée de verges, déchirée avec des ongles de fer, puis enduite de graisse bouillante et exposée aux bêtes; mais les bêtes n'approchèrent point de la vierge du Christ.
Jetée sur un bûcher, elle sortit vivante des flammes. Quelques-uns de ses bourreaux, touchés de la grâce de Dieu, confessèrent le Christ et moururent fidèles dans les tourments.
Tantôt le corps sanglant de la martyre répandait une splendeur très brillante et une odeur très suave, tantôt elle apparaissait élevée sur un trône, chantant les louanges de Dieu.
Le juge lui fît trancher la tête. Aussitôt l'on entendit une voix d'en haut qui appelait la vierge triomphante. Toute la ville trembla; plusieurs adorateurs des idoles se convertirent au Seigneur.
Urbain VIII trouva le corps de la martyre dans une antique église sur le penchant du mont Capitolin. Ce Pape ayant restauré l'édifice, les reliques y furent solennellement replacées.
A cette occasion, Urbain VIII composa les hymnes que l'on chante au jour de sainte Martine et qui font partie des prières annuelles pour la déli-
vrance de Jérusalem. — C'est le dernier cri de la croisade.
Lorsque l'Europe s'endormit devant le péril, l'Église ne cessa pas de veiller. Non loin de l'arc de Titus, à deux pas de la prison où Pierre fut enchaîné, l'Église pousse encore son cri vigilant :
« O Martine, de tes autels sur lesquels l'encens s'élève, montent vers toi nos prières assidues.
« Rassemble tous les rois avec leurs hommes de guerre sous l'étendard de la croix, délivre Jérusalem et arrache à jamais le rempart de l'ennemi.
« Et Toi, éloigne de nous les joies mauvaises. Toi dont le bras soutient les martyrs. Dieu Un, Trinité! Qu'il te plaise donner à tes serviteurs cette lumière par laquelle, clément, tu fais le bonheur des âmes! »
Comme chez Bibiane et chez Agnès, nous avons recontré chez Martine cette foule grave qui se rend au jour de réception des saints. Même recueillement, même amour vivant, plus fort que la mort.
Mais pourquoi ici le nom de la mort ? Ici, il n'y a point de mort. Ces tombeaux sont des foyers d'où s'élance l'indestructible vie. Ici deux choses éclatent: l'amour immortel, la virginité féconde.
La crypte de Sainte-Martine est des premières entre les merveilles souterraines de Rome. Pierre de Cortone, artiste abondant et magnifique, en a été l'architecte, le décorateur et le donateur.
Dans ce travail somptueux, on sent l'amour qui croit n'avoir jamais fait assez. Pierre avait été nourri par l'aumône. Il s'éprit d'amour pour cette
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vierge martyre dont Dieu faisait reparaître les ossements.
Il prodigua les marbres, l'or et les pierres précieuses, sur les restes qui lui inspiraient ce noble amour; et il prit là son tombeau, à l'entrée de la crypte, comme un serviteur à la porte de son maître.
Du seuil de Sainte-Martine, quelle scène pour la pensée! Les murs du Capitole, la prison Mamertine, l'arc de Sévère, le temple de Faustine, les hauteurs du Palatin, tout le Forum!
Le mouvement était plus grand et plus recueilli qu'à l'ordinaire. Dans les conversations, les choses du moment éveillaient celles du passé. Appuyé au souvenir des saints, on regarde avec plus de fermeté l'avenir et celui qu'un incident ramène en luimême voit mieux dans son cœur.
Quelques arrivants nous donnèrent des nouvelles de Paris. Elles n'étaient pas bonnes. Hélas! peu de bonnes nouvelles viennent à Rome de Paris. Mais quoi! voici l'arc de Septime-Sévère, et il est moins vivant que l'église de Martine. L'Empereur dit: Omnia fui et nihil expedit ; la martyre dit : Gloria in excelsis Deo.
Des Polonais nous serrèrent la main. Les dernières lettres leur apportaient des édits de proscription et des relations de supplices. Parmi eux était une veuve, une mère: à son visage, nous devinons ce que ces lettres lui ont appris. Des blessures des mères et des vierges, jadis, maintes fois, on vit couler le lait avec le sang.
Ce lait miraculeux, les bourreaux s'en sont abreuvés, et ils ont été enfantés au Christ par ces vierges martyres, et ils sont devenus les fils de ces mères dont ils avaient égorgé les fils.
Nous vîmes des Anglais, non pas de ceux dont la piété ingénue et profonde édifie les plus chrétiens, mais de ceux qui promènent dans Rome, avec un surcroît d'orgueil, l'insolence de leur curiosité. Attendons, et regardons le Forum en ruine, et souvenons-nous de Tyr et de Babylone qui n'ont plus de lieu sur la terre.
Fra Gaudenzio me dit : « Pierre est captif pour la mort, et l'heure en est fixée : et qui se lèvera dans le monde afin de délivrer Pierre? » Il ajouta: « Mais l'Éghse prie comme elle priait aux jours d'Hérode. Sous le Capitole, voici la prison Mamertine ; au sommet du Capitole, voici la croix; là-bas, à l'extrémité du Forum, joignant le Colisée, nous voyons l'arc de Constantin. »
Sur la rampe du Capitole montaient et descendaient des groupes de moines et d'écoliers. Nous distinguâmes les prêtres polonais de la Résurrection. Fra Gaudenzio poursuivit : « Ceux-ci vivent et les martyrs ne sont pas morts. En vérité, j'aime à voir quelles ressources Dieu se ménage pour rompre les glaives de Satan! En vérité, si vous cherchez où est la vie, n'allez pas plus loin! Ici est le grain de sable qui borne l'océan de la mort; ici a pris naissance et s'est enracinée la vie. »
J'aperçus un homme que je croyais loin, dans une retraite où de grands chagrins l'avaient jeté. Son
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visage portait l'empreinte de la douleur vaincue ; on sentait que ces yeux n'auraient plus de larmes et cette lèvre plus de sourire.
Il m'embrassa. — « Oui, me dit-il, c'est moi, et tu me revois \dctorieux. Mais, ce que je n'avais osé espérer même après avoir reconquis la force, j'ai rencontré ici la consolation et la paix.
« J'avais tout perdu, même ce qui d'ordinaire reste à l'abri des coups du sort, même la bonne renommée. J'étais ruiné, trahi, calomnié, sans recours au dehors, sans espérance en moi.
« J'ai tout retrouvé ici. Il n'y a point de malheureux ici. J'ai trouvé Dieu, l'art, l'histoire. Tout m'a parlé, m'a consolé. J'ai revu la terre souriante et le ciel serein.
« Que de désastres pour m' adoucir mes désastres! Que de ruines devant lesquelles ma ruine disparaissait ! Mais surtout, que de grandes victimes de l'iniquité humaine, longtemps accablées, maintenant triomphantes !
« Courbé sur cette terre incomparable, j'ai respiré la miséricorde et la justice. En étudiant les œuvres des puissants, j'ai entendu le perpétuel soupir qui venge le faible.
« Aux vastes désirs les attentes trompées. Le conquérant a senti ses bornes; l'empereur a tremblé et s'est ménagé des cachettes inutiles; l'artiste a vu le nuage s'épaissir entre lui et l'idéal un instant aperçu.
« Le grand partage du bonheur, la vie heureuse a été le lot des petits. L'ouvrier qui déblaye le palais impérial, rit en mangeant son pain noir dans la salle de festin où César a craint le poison.
« Viens là-haut: tu n'y verras plus les aigles romaines ; mais la postérité des moineaux du Palatin chante encore sur ces sommets où tant de générations d'empereurs n'ont pu enfoncer leurs racines arrosées de tant de sang. Ni les rois, ni la république, ni l'empire, ni les Barbares n'ont pu déposséder les passereaux.
« Partout nous admirons des œuvres que l'artiste lui-même a trouvées imparfaites et qui n'ont laissé à son génie que l'intime amertume de se sentir vaincu. Virgile a voulu brûler l'Enéide ; Raphaël, au comble de la gloire, cherchait encore; je doute que Michel-Ange ait admiré sa Sixtine autant que je fais.
« Le saint lui-même, dans les entraves de son corps, expérimentant sa faiblesse, a gémi et pleuré, et il aurait perdu courage si Dieu l'avait permis. Mais c'est lorsqu'il pleure, qu'il se sent fort de la force de Dieu. Il exalte sa misère, il sourit aux tortures, et son espérance triomphe quand la moit lui apparaît.
« L'homme séparé de Dieu voit sous ses pieds le néant; néant des œuvres, néant du triomphe, néant de la vie, véritable néant. Pour l'âme chrétienne, l'abîme est en haut, le bel abîme d'azur, l'infini plein de Dieu: elle se réjouit et s'élance dans cotte lumière.
a Et c'est là, c'est là que sont mes regards; c'est de ce côté que Dieu les a tournés par ce coup violent qui est venu m' arracher de mes travaux, détruire ma fortune et, comme je le crus, anéantir ma vie.
« Loué soit Dieu, bénie soit sa Rome très belle et
très sainte, où quand je croyais avoir tout perdu, j'ai retrouvé plus que tout; car je n'avais perdu que la tranquillité, et j'ai retrouvé la paix. »
En ce moment, passait, gravissant le Capitole, une longue file de ces pénitents mystérieux que l'on appelle sacconi. Les sacconi appartiennent aux sommités de la population romaine; il y a parmi eux des prélats et des princes ; mais on ne les connaît qu'au moment où leurs confrères viennent les mettre au cercueil.
Nous eûmes la pensée de visiter l'église de la confrérie, située au pied du Palatin. C'est une rotonde d'aspect rigide, sans ornements et sans pauvreté. On y sent le dépouillement plutôt que le dénûment ; ce caractère particulier de l'association, formée de riches qui veulent rendre compte, et d'heureux suivant le monde, qui n'oublient pas la mort.
La chapelle et la cour sont pavées de pierres tombales, toutes pareilles. Elles disent le nom et les qualités du confrère enterré là, son nom de religion, la date de sa mort. Il y a des noms illustres. Nous lûmes celui d'un prince de la maison de Savoie; optimum parlem eligit.
Dans la salle du chapitre, devant le siège humble du prieur, la dalle porte un emblème de mort et deux mots: Umhra, Lumen. Voilà le grand secret; heureuxqui le possède! Ombre ici, lumière de l'autre côté. Nous commençons par l'ombre et par la mort, nous pouvons finir par la lumière et par la vie.
Dans la glorieuse multitude des Élus, une partie, qui est elle-même une multitude, porte les noms que le monde connaît ; dans cette seconde multitude, il y a des premiers rangs; dans ces premiers rangs, il y a des places premières. Là est assise Cécile, honorée de la terre et du ciel, vierge, épouse, martyre, apôtre, brillante parmi ces êtres grands et purs que le Christ a prévenus d'une particulière dilection et de qui l'on peut répéter ce que saint Ephrem a dit par excellence de la vierge Marie, qu'ils sont « la bonne grâce de la nature humaine. »
Entre ces immortalités dont Rome est le trône terrestre, Cécile, à côté de Pierre et de Paul, rayonne de sa victoire sur la mort. Entourée d'une garde de vierges, ayant auprès d'elle ceux qu'elle aima, elle habite sa maison vivante, où elle reçoit les hommages des vivants. Sous des marbres plus précieux que l'or, elle repose dans le premier cercueil qui lui fut donné, dans sa chair embaumée des seuls arômes de la virginité et du martyre, dans la robe magnifique qu'elle revêtait comme un suaire et qu'elle a de ses propres mains serrée autour de son corps sacré.
Dieu a voulu que ce même nom de Cécile brillât dès les temps antiques et décorât d'un rayon de pureté le frontispice de l'histoire romaine. La grande famille des Csecilius, si élevée dans le
patriciat, se glorifiait d'avoir pour aïeule la femme du premier Tarquin, cette Caïa Cascilia Tanaquil, type de la pudicité conjugale et la matrone la plus honorée du peuple-roi. Les Romain? lui avaient érigé une statue au Capitole ; ils gardaient dans des temples sa quenouille garnie de laine, son fuseau et une robe tissée de ses mains.
Tous les honneurs de la République, toutes les grandes magistratures, tous les triomphes avaient illustré les Caecilius. Parmi les filles mêmes, plusieurs ont laissé un nom: Caecilia, fille de Metellus le Baléarique, citée par Cicéron; Csecilia, fille de Metellus le Dalmatique, épouse d'-^milius Scaurus et ensuite de Sylla; Cacilia, fille de Metellus le Crétique, si célèbre par le tombeau que la magnificence de son époux lui éleva sur la voie Appienne.
Or, dans les temps d'Alexandre Sévère, empereur clément, qui « souffrit, dit Lampride, qu'il y eût des chrétiens, » le successeur de saint Pierre, Urbain P"^, habitait une grotte creusée sous un temple des idoles, aux portes de Rome, non loin du tombeau de Caecilia Metella. C'est là que les fidèles, décimés et multipliés par la récente persécution de Septime Sévère, en attendant une persécution nouvelle, venaient aux exhortations du pontife et amenaient les néophytes pressés de recevoir le baptême. Des pauvres de Jésus-Christ, mendiants en apparence, se tenaient sur la voie, autant pour guider l'étranger que pour avertir si quelque péril s'annonçait.
Dans le nombre des fidèles que ces pauvres étaient accoutumés de voir et dont ils transmet-
talent fréquemment les messages au pontife errant ou caché, ils admiraient une jeune fille, presque encore une enfant, dont la foi et la charité brillaient même en ces jours illustres du martyre. Elle était leur humble sœur et elle portait le grand nom de Csecilius, si fier et si retentissant. Seule chrétienne de sa famille, elle sortait de son palais plein de trophées et de couronnes et elle venait dans ces cryptes sanglantes où les mystères du Crucifié se célébraient sur les restes des confesseurs.
Alors le martyre était la fin probable et imminente de toute vie chrétienne. Cécile le savait et elle y trouvait la joie de son cœur. En attendant l'appel du Christ, elle vivait d'avance avec lui et sa prière ne cessait pas. Le livre des saints Évangiles reposait caché sur sa poitrine. Comme pour se créer une assurance de plus qu'elle répandrait son sang, elle voua au Christ sa virginité. Le Christ, répondant à son amour, lui rendit visible l'ange qui veillait sur elle, et elle vit que l'Époux divin l'agréait et la garderait.
Cependant les parents de Cécile l'engagèrent à Valérien, qui était jeune, noble et bon et qui l'aimait ardemment, mais qui portait le joug des idoles. Cécile avait pour Valérien l'affection d'une sœur; elle chérissait son âme, espérant l'amener à Dieu. Tremblante et confiante, elle se prépara pour le combat. Sous sa robe tissée de soie et d'or, elle cacha un cilice; elle multiplia ses jeûnes et ses prières, et, remplie de force intérieure, elle abandonna sa main.
Les noces furent célébrées suivant le rite païen.
où demeurait plus d'un reste de l'antique gravité des mœurs, jadis tout imprégnées du souvenir et de l'attente des dignités de l'âme humaine. L'épouse portait la robe de laine blanche unie dont la simplicité devait rappeler celles que tissait la royale matrone Caïa Caecilia; ses cheveux, partagés en six tresses, imitaient la coiffure des vestales, privilège des jeunes épouses au jour du mariage, dernier hommage à la virginité; elle avait sur la tête le flammeiim, symbole de la stabilité dans le lien conjugal, car ce voile couleur de flammes distinguait les femmes des flamines, lesquelles ne pouvaient divorcer. Ainsi le Paganisme laimême protestait contre ses propres corruptions.
A la chute du jour, la mariée fut conduite à sa nouvelle demeure. Les torches nuptiales précédaient le cortège, la foule applaudissait, la vierge conversait en son cœur avec le Dieu des martyrs. Elle entra dans la maison où elle apportait la mort et la vie, la ruine absolue et l'immortelle gloire. Sous le portique, orné de tentures blanches et de fleurs, Valérien l'attendait. Suivant l'usage, il lui demanda : « Qui es-tu ? » Elle répondit par la formule consacrée: «Là où tu seras Caïus, je serai Caïa. » Autre souvenir de la première Caecilia, plus auguste dans cette bouche chrétienne! Ainsi l'Église belle, jeune, aimante et pure, entrait dans le monde païen pour l'échauffer de son amour et le laver de son sang.
Quelques rites superstitieux lui furent sans doute épargnés; d'autres purent s'accomplir. On lui présenta l'eau, signe de la pureté qui doit orner l'épouse ;
on lui remit une clef, symbole de l'administration intérieure confiée à sa vigilance; on la fit un instant asseoir sur une toison de laine, mémorial des travaux domestiques. Durant le souper des noces, elle entendit chanter l'épithalame, et les musiciens remplirent la salle du son de leurs instruments. Au milieu de ce concert profane, Cécile aussi chantait, mais dans le secret de son cœur et pour Dieu seul. Elle chantait avec les Anges, et elle disait au Seigneur: «Gardez sans tache mon cœur et mon corps, et faites, Seigneur, que je n'aie point à rougir. »
Et lorsque enfin les époux se trouvèrent seuls, dans la chambre nuptiale, Cécile, forte de la vertu d'en haut, s'adressa doucement à Valérien : « Ami très cher, lui dit-elle, j'ai un secret qu'il faut que je te confie, mais peux-tu me promettre de ne le point livrer? » Ayant reçu le serment du jeune homme, elle reprit : « Écoute. Un ange de Dieu veille sur moi. Car j'appartiens à Dieu. S'il voit que tu m'aimes d'un mauvais amour, il me défendra et tu mourras; mais si tu respectes ma virginité, alors il t'aimera comme il m'aime et sa grâce s'étendra aussi sur toi. »
Troublé, Valérien répondit : « Cécile, pour que je puisse croire à ta parole, fais-moi voir cet ange. Quand je l'aurai vu, et si je reconnais qu'il est l'ange de Dieu, alors ce à quoi tu m'exhortes, je le ferai. Mais si c'est un autre homme que tu aimes, sache que je vous frapperai de mon glaive, et toi et lui. » Cécile reprit: « Si tu consens d'être purifié dans la
fontaine qui jaillit éternellement, si tu veux croire au Dieu unique, vivant et véritable qui règne dans les deux, tu pourras voir l'ange qui veille sur moi. » Valérien dit : « Et qui me purifiera afin que je voie l'ange? »
Cécile répondit : « Il est un vieillard qui purifie les hommes afin qu'ils méritent de voir l'ange de Dieu. Va par la voie Appienne jusqu'au troisième milliaire. Là tu trouveras des pauvres qui demandent l'aumône aux passants. J'eus toujours soin de ces pauvres et mon secret leur est connu. Tu les salueras de ma part et tu leur diras: Cécile m'envoie vers le saint vieillard Urbain. J'ai nn message secret à lui transmettre. Arrivé en présence du vieillard, tu lui rendras mes paroles. Il te purifiera et te revêtira d'habits nouveaux. A ton retour, dans ce lieu où nous sommes, tu verras l'ange saint, devenu aussi ton ami, et tout ce que tu lui auras demandé, il te le donnera. »
Valérien courut au Pontife, et celui-ci l'ayant écouté, s'écria: « Seigneur Jésus-Christ, semeur des chastes résolutions, recevez le fruit de la semence que vous avez déposée au cœur de Cécile. Seigneur Jésus-Christ, bon pasteur, Cécile, votre brebis éloquente, vous a bien servi. Cet époux qu'elle avait reçu semblable à un lion impétueux, en un instant, eUe en a fait un agneau très doux. Le voici déjà ! Déjà il croit, puisqu'il est venu. Ouvrez donc, Seigneur, la porte de son cœur à vos paroles; qu'il reconnaisse que vous êtes son créateur et qu'il renonce au démon ! »
Tandis qu'Urbain prolongeait sa prière, un
second vieillard, d'aspect auguste, couvert de vêtements blancs comme la neige, apparut, tenant un livre en lettres d'or. Ce vieillard était Paul, l'apôtre des Gentils, la seconde colonne de l'Église romaine. Présentant le livre, il dit à Valérien : « Lis, crois, mérite de contempler l'ange dont la vierge Cécile t'a promis la vue. » Valérien lut ces paroles: Un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême ; un seul Dieu, Père de toutes choses, qui est aii-dessus de tout et en nous tous. Le vieillard dit : « Crois-tu qu'il en est ainsi?» Valérien s'écria: «Rien de plus vrai sous le ciel ! »
Cécile était restée en prière dans la chambre nuptiale. Lorsqu'elle y vit rentrer Valérien, elle connut aussitôt que le Christ et elle avaient triomphé. Valérien portait la tunique blanche des néophytes. Et lui, au même instant, connut que le Christ et Cécile étaient fidèles en leurs promesses: près de l'épouse vierge il vit debout l'Ange au visage de flamme, aux ailes splendides, tenant dans ses mains deux couronnes de roses et de lis.
L'Esprit bienheureux posa l'une de ces couronnes sur la tête de Cécile, l'autre sur la tête de Valérien, et leur dit: «Des jardins du ciel je vous apporte ces fleurs. Conservez-les par votre pureté, elles ne se faneront jamais et jamais ne perdront leur parfum; mais ceux-là seuls les verront qui seront purs comme vous. Et maintenant, ô Valérien, parce que tu as acquiescé au vœu de la chasteté de Cécile, le Christ, Fils de Dieu, m'a envoyé vers toi pour recevoir toute demande que tu aurais à lui adresser. »
Valérien répondit à l'Ange: « La grande douceur de ma vie, c'est l'amitié de Tiburce, mon frère unique. Maintenant que je suis affranchi du péril, je me trouverais cruel d'y abandonner ce frère bien-aimé. Je réduirai donc toutes mes demandes à une seule: je supplie le Christ de délivrer mon frère Tiburce, comme il m'a déhvré moi-même, et de nous rendre tous deux parfaits dans la confession de son nom. » L'Ange radieux lui dit : « Parce que tu as demandé au Christ cette grâce qu'il est encore plus empressé de t'accorder que tu ne l'es à l'obtenir, de même qu'il a gagné ton cœur par Cécile, ainsi par toi il gagnera le cœur de ton frère; et Tiburce et toi, vous conquerrez la palme du martyre. » L'Ange disparut, les époux continuèrent de s'entretenir comme s'ils le voyaient encore, et le véritable amour inondait leurs âmes de ses clartés qui ouvrent déjà le ciel.
Au jour, Tiburce entra. S'approchant de Cécile, devenue sa sœur, il la salua par un baiser. — Mais, dit-il, d'où vient, ma sœur, cette senteur de roses et de lis en cette saison? Elle m'enivre, et il me semble que tout mon être en est soudain renouvelé. — O Tiburce, dit Valérien, Cécile et moi nous portons des couronnes que tu ne peux voir encore. Si tu veux croire, tu verras. Tu verras l'éclat de la pourpre et la pureté de la neige !
Avec l'ardeur du néophyte,. Valérien commença d'instruire son frère. Il le pressa d'abjurer les idoles et de se rendre au vrai Dieu. Mais Tiburce ne comprenait pas bien. Il avait suivi le culte
public par coutume, sans plus chercher à connaître ses dieux qu'il ne connaissait le Christ. Cécile intervint. Prenant le langage des prophètes, si souvent répété par les martyrs, elle montra la honte des idoles. — Oui, s'écria Tiburce, il en est ainsi! Cécile, ravie de sa sincérité, l'embrassa: — C'est maintenant, lui dit-elle, que je te connais pour mon frère. Comme l'amour du Seigneur a fait de ton frère mon véritable époux, ainsi ton mépris des idoles fait de moi ta véritable sœur. Va donc recevoir la régénération. Alors tu verras les anges et tes fautes seront pardonnées.
Cependant Tiburce apprenant qu'il fallait aller au chef des chrétiens, se souvint d'avoir entendu parler de lui. — N'a-t-il pas été, dit-il, condamné déjà deux fois ? S'il est découvert, il sera livré aux flammes et nous pourrons partager son sort. Ainsi, pour avoir voulu trouver une divinité qui se cache dans les cieux, nous rencontrerons sur la terre un supplice cruel. — Ne redoutons pas, dit Cécile, de perdre la vie qui passe, pour nous assurer celle qui durera toujours. — Quoi, reprit Tiburce, une autre vie après celle-ci ? — La vie de ce monde, répondit Cécile, pouvons-nous l'appeler vie? Elle est livrée à toutes les douleurs, elle aboutit à la mort, elle finit et elle n'a pas même été; car ce qui n'est plus est comme rien. Quant à la vie qui succède, elle a des joies sans fin pour les justes et des supplices éternels pour les pécheurs. — Qui est allé dans cette vie, répliqua Tiburce, et qui en est revenu ?
Cécile reprit avec une grande majesté: «Le Créateur du ciel et de la terre et de tout ce qu'ils
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contiennent a engendré un Fils de sa propre substance avant tous les êtres, et il a produit par sa vertu divine F Esprit-Saint; le Fils, afin de créer par lui toutes choses, l' Esprit-Saint pour les vivifier. Tout ce qui existe, le Fils de Dieu, engendré du Père, l'a créé; tout ce qui est créé, l'Esprit-Saint, qui procède du Père, l'a animé. » — Comment! s'écria Tiburce, tout à l'heure, tu disais que l'on ne doit croire qu'un seul Dieu, et maintenant tu parles de trois Dieux? . . . Cécile lui exposa le dogme de la Trinité; ensuite, provoquant ses questions, elle déroula le mystère du Christ mort sur la croix pour le salut des âmes, enseveli, descendu aux enfers, victorieux de la mort, du sépulcre et du péché.
« Maintenant, ajouta-t-elle, ô Tiburce, vois s'il n'est pas expédient de mépriser cette vie présente et de rechercher celle qui doit suivre. Quiconque a foi dans le Fils de Dieu et observe ses commandements, celui-là, quand il déposera ce corps périssable, ne sera pas même touché par la mort. Les saints anges le conduiront dans le paradis. Mais la mort s'unit au démon pour lier les hommes. Elle les préoccupe d'une foule de prétendues nécessités. Un malheur à venir les intimide, un gain à saisir les captive, la beauté sensuelle les éblouit, l'intempérance les entraîne; par tous genres de séduction, la mort fait que les âmes à la sortie des corps soient trouvées entièrement nues, et n'ayant sur elles que le poids de leurs péchés. »
Tiburce pleura, son âme appelait Dieu. « Frère, dit-il à Valérien, prends pitié de moi : conduis-moi
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sans retard devant l'homme qui purifie. » Ils se rendirent aussitôt près du Pontife. Urbain lui donna le baptême, et, après sept jours, par l'onction de l'Esprit-Saint, il le consacra soldat du Christ. Or, plein de la joie et de l'amour de Jésus, et plongé dans la plénitude de la vie chrétienne, Tiburce voyait continuellement les anges du Seigneur, et il conversait avec eux. Cécile et Valérien se réjouirent de ces merveilles, et tous trois ils remplissaient l'Église de l'éclat de leur foi et de l'abondance de leur charité.
Dans cette paix, ils ne négligeaient point de se préparer à la lutte. Brillante des parures qui convenaient à son rang, Cécile n'imitait en rien ces dames chrétiennes qui s'attiraient les réprimandes du prêtre TertuUien : « Je ne sais si des mains accoutumées aux bracelets pourront supporter le poids des chaînes; si des pieds ornés de bandelettes s'accoutumeront à la pression des entraves. Je crains bien qu'une tête couverte de réseaux de perles et de pierreries ne laisse pas de place à l'épée! » Cécile continuait de servir avec amour les pauvres du Christ, et sous sa robe éclatante, l'âpre cihce mordait sa chair.
Il advint que l'empereur Alexandre Sévère s' étant mis à la tête de ses troupes, laissa la ville au gouvernement de ses conseillers, dont plusieurs haïssaient les chrétiens; et l'un des plus furieux était Turcius Almachius, préfet de Rome. Redoutant peu le caractère faible d'Alexandre, d'ailleurs facile à tromper, Almachius commença de persécuter les
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fidèles dans la classe du peuple. Il en fit mourir un grand nombre et poussa même la cruauté jusqu'à défendre de les ensevelir. Valérien et Tiburce, ainsi qu'avaient toujours fait les chrétiens, désobéirent à cette volonté infâme de la tyrannie. Ils rachetèrent les corps immolés de leurs frères ; et voulant témoigner davantage combien ils les respectaient, ils les enveloppèrent de parfums précieux. En même temps, ils prodiguaient les aumônes aux veuves et aux orphelins.
Almachius les fit amener devant lui, non qu'il voulût encore sévir contre ces deux patriciens, car leur mort pouvait faire trop d'éclat. Il comptait les intimider et obtenir quelque satisfaction. Il leur demanda s'ils étaient complices de ces misérables dont il punissait les crimes, Tiburce répondit : « Plût à Dieu, s'écria-t-il, qu'ils daignassent nous admettre au nombre de leurs serviteurs, ceux que tu appelles nos complices. Puissions-nous imiter leur vie sainte et marcher un jour sur leurs traces! » Déconcerté par cette fermeté, le Préfet voulut détourner les idées de l'ardent jeune homme. — Allons, lui dit-il, tu ne parles pas selon ton esprit. — Il est vrai, reprit Tiburce, je ne parle pas selon l'esprit que j'avais, mais selon l'esprit de Celui que j'ai reçu au plus intime de l'âme, le Seigneur Jésus-Christ. »
C'était une profession de foi. Le Préfet s'écna: — Sais-tu ce que tu dis? Tiburce accentua davantage son amour de Jésus et son mépris de la mort. Almachius s'adressa à Valérien: « La tête de ton frère n'est pas saine; toi, tu pourras me
donner une réponse sensée. » Valérien répondit: « Il est un médecin unique, qui a daigné prendre soin de la tête de mon frère et de la mienne; c'est le Christ, fils du Dieu vivant. — Parle-moi sagement, dit Almachius. — Ton oreille est faussée, répondit Valérien; tu ne saurais entendre. »
Refusant encore la confession spontanée des deux frères, le Préfet crut qu'il pourrait leur montrer la folie de renoncer aux délices du monde. Valérien répondit avec une gravité douce, mais toute pleine du dédain que cette tentative lui pouvait inspirer. « L'heure viendra, dit-il en terminant, où nous recueillerons le fruit de nos travaux. Le temps présent nous est donné pour semer; or ceux qui sèment dans la joie en cette vie, recueilleront dans l'autre le deuil et les gémissements, tandis que ceux qui sèment aujourd'hui des larmes passagères, moissonneront dans l'avenir une allégresse sans fin. »
— Ainsi, répliqua le Préfet, nous et nos invincibles princes, nous aurons pour partage un deuil éternel, tandis que vous, vous posséderez à jamais la vraie félicité ? — Vous et vos princes, dit Valérien, vous n'êtes que des hommes, nés au jour marqué, pour mourir à l'heure marquée. Mais il vous faudra rendre compte à Dieu de la souveraine puissance qu'il a placée dans vos mains.
Almachius voulut en finir. L'interrogatoire le menait trop loin. Il se réduisit à demander aux deux frères la moindre satisfaction qu'il pût exiger. — Offrez des libations aux dieux, leur dit-il, et vous vous retirerez. Valérien et Tiburce répon-
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dirent: — Tous les jours, nous offrons nos sacrifices à Dieu, mais non pas aux dieux. — A quel Dieu? demanda le Préfet. — Le nom de Dieu, dit Valérien, tu ne le saurais découvrir, eusses-tu des ailes. — Ainsi, dit le Préfet, Jupiter, ce n'est pas le nom d'un Dieu ? — C'est le nom d'un corrupteur, dit Valérien. Le nom de Dieu ne saurait convenir qu'à l'être qui n'a rien de commun avec le péché. — Donc, dit Almachius, l'univers est dans l'erreur; ton frère et toi vous êtes les seuls à connaître le vrai Dieu ! — O Almachius, reprit fièrement Valérien, ne te fais pas illusion: les chrétiens ne peuvent déjà plus se compter dans l'empire. C'est vous qui formez bientôt la minorité. Vous êtes ces planches qui flottent après un naufrage et qui n'ont plus d'autre destination que d'être mises au feu.
Almachius ordonna qu'il fût battu de verges. Valérien, dépouillé par les licteurs, s'écria: « Voici donc arrivée l'heure que j'attendais; voici le jour qui m'est plus doux que toutes les fêtes du monde ! Et, en même temps que les coups tombaient sur lui, il disait à la multitude: — Citoyens de Rome, confessez la vérité, croyez au Seigneur qui seul est saint. Détruisez les dieux de bois et de pierre auxquels Almachius brûle son encens; réduisezles en poudre, et sachez que ceux qui les adorent se vouent aux supplices éternels ! »
Alors l'Assesseur, nommé Tarquinius, voyant le Préfet encore hésitant, lui dit tout bas: « Condamnez-les à mort. Si vous tardez, ils continueront de distribuer leurs richesses aux pauvres, et quand ils auront été enfin punis de la peine capitale, vous ne
trouverez plus rien. » Almachius goûta ce conseil. Il prononça que les deux chrétiens seraient conduits au Pagus Triopins, sur la voie Appienne. A l'entrée de ce village, au bord de la route, s'élevait un temple de Jupiter. Là Tiburce et Valérien seraient invités à brûler de l'encens devant l'idole, et s'ils refusaient, ils auraient la tête tranchée. Maxime, greffier d'Almachius, fut commis pour constater l'exécution de la sentence.
Les martyrs allaient d'un pas léger, s'entretenant avec une joie tranquille. Maxime ne put retenir ses larmes. — 0 noble fleur de la jeunesse romaine, leur dit-il, ô frères unis par un amour si tendre ! vous vous obstinez dans le mépris des dieux, et, au moment de perdre toutes choses, vous courez à la mort comme à un festin! Tiburce répondit: — Nous allons à la vie qui durera toujours.
— Et quelle peut être, dit Maxime, cette autre vie ? Tiburce reprit : — Comme le corps est couvert par les vêtements, ainsi l'âme est revêtue du corps, et de même que l'on dépouille le corps de ses vêtements, ainsi l'âme sera-t-elle dépouillée du corps. Le corps, tiré de la terre, sera rendu à la terre; il sera réduit en poussière, pour ressusciter comme le phénix à la lumière qui doit se lever. Quant à l'âme, si elle est pure, elle sera transportée en paradis, et là, dans les délices célestes, elle attendra la résurrection de son corps. Maxime dit: — Si j 'avais la certitude de cette vie future, Tiburce, moi aussi je serais disposé à mépriser la vie présente.
Valérien prit la parole. — Maxime, dit-il, reçois
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la promesse que je te fais en ce moment. A l'heure prochaine où, par la grâce du Seigneur, nous déposerons le vêtement de notre corps pour la confession de son nom, Dieu daignera t'ouvrir les yeux, afin que tu nous voies entrer dans la gloire. La seule condition est que tu te repentes de tes erreurs passées. — Qu'il en soit ainsi, dit Maxime, et que les foudres du ciel me consument si je ne confesse aussitôt le Dieu unique qui rend la vie !
Les deux frères, voyant la générosité de cette âme, souhaitèrent de ne point quitter la terre avant que Maxime eût obtenu sous leurs yeux le bienfait de la régénération. — Écoute, lui dirent-ils encore, persuade à ces soldats de nous conduire à ta maison. Ce n'est que le retard d'un jour. Nous ferons venir celui qui doit te purifier, et cette nuit même tu verras déjà ce que nous t'avons promis.
Maxime ne balança pas. Dédaignant les considérations de la vie présente, il conduisit à sa maison les martyrs et l'escorte qui les gardait, Valérien et Tiburce commencèrent aussitôt à lui expliquer la doctrine chrétienne. La famille du greffier, les soldats eux-mêmes écoutaient les deux apôtres, et tous, divinement frappés de leur langage, voulurent croire en Jésus-Christ. Mais, à la nuit, la scène devint plus auguste. Cécile entra, suivie de plusieurs prêtres. La moisson était déjà mûre. Maxime, sa famille, les soldats, professèrent la foi chrétienne et reçurent le baptême des prêtres que Cécile avait amenés.
Le jour reparaissait. Il se fit un solennel silence «dans cette maison, tout à l'heure païenne, soudain
transformée en un temple où avaient chanté les espérances de la foi. Le cœur de Cécile fut assez fort pour donner le signal du départ. Elle redit les paroles de l'Apôtre : « Soldats du Christ, revêtezvous des armes de la lumière. Vous avez dignement combattu, vous avez achevé votre course, vous avez conservé la foi. Marchez à la couronne de vie. »
Les martyrs, accompagnés de Maxime et des soldats nouvellement baptisés, s'acheminèrent vers la voie Appienne. Ils traversèrent le heu où Pierre fugitif vit apparaître le Sauveur chargé de sa croix et revint sur ses pas; ils gagnèrent la région des catacombes, où bientôt leurs corps mutilés reposeraient à côté des autres témoins du Christ; ils saluèrent de loin la retraite d'Urbain, où ils avaient laissé le poids des attaches humaines ; ils virent le somptueux monument de Csecilia Metella, et Valérien dut penser à la tombe où descendrait bientôt sa chère Cécile. Mais cette tombe sans faste serait connue des Anges, et les roses et les hs immarcescibles y répandraient l'odeur de l'éternelle vie.
On arriva au temple, les prêtres de Jupiter attendaient. Tiburce et Valérien furent invités à brûler l'encens devant l'idole. Pour toute réponse, s'étant mis à genoux, ils tendirent la tête au glaive et reçurent du même coup la mort et l'éternelle joie. Leurs corps, soustraits aux bourreaux par la piété des fidèles, furent rendus à Cécile, qui les ensevelit de ses mains.
Les témoins de ces grands martyrs étaient
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rentrés dans Rome, animés de la même ardeur, aspirant à les suivre. Maxime surtout brûlait d'un feu divin. — « J'ai vu, disait-il, les Anges de Dieu resplendissants comme des soleils. Lorsque le glaive frappait, j'ai vu l'âme de Valérien et celle de Tiburce sortir de leurs corps semblables à de jeunes épouses parées pour la fête nuptiale. Les Anges les recevaient et les emportaient au ciel. » Par ce langage et par son exemple, Maxime convertissait beaucoup de païens. Almachius le condamna à mourir sous le fouet. Cécile recueillit son corps et l'ensevelit de ses mains près de Valérien et de Tiburce. Sur la pierre, elle fit graver l'emblème du phénix, dont Tiburce s'était servi pour éclaircir à Maxime l'idée de la résurrection de nos corps.
Le préfet Almachius ne tarda pas à prendre ses mesures pour s'emparer des biens de Valérien et de Tiburce. 11 ne trouva rien. Déjà Cécile avait tout mis à l'abri dans le sein des pauvres. En même temps, elle déclarait hautement sa foi proscrite, et l'éclat de sa situation attirait trop les regards pour que le Préfet pût paraître l'ignorer. 11 se décida donc à sévir aussi contre elle. Mais, craignant l'intérêt qu'elle devait inspirer, il ne la cita pas à son tribunal. 11 lui envoya des agents pour lui proposer simplement de sacrifier aux idoles, sans démonstration publique.
Ils se présentèrent, honteux de leur mission, touchés de respect et de douleur. Cécile leur dit: « Mes concitoyens et mes frères, au fond de vos cœurs vous détestez l'impiété de votre magistrat.
Pour moi, il m'est glorieux et désirable de souffrir tous les tourments et de confesser Jésus-Christ; mais je vous plains, vous qui servez de ministre à l'injustice. » A ces mots ils pleurèrent de voir qu'une dame si noble, si vertueuse et si brillante voulait mourir. Ils la supplièrent de soustraire à un supplice cruel tant de jeunesse, de gloire et de beauté.
Elle leur dit : « Mourir pour le Christ, ce n'est pas sacrifier sa jeunesse, mais la renouveler. C'est donner un peu de boue pour recevoir de l'or, échanger une demeure étroite et vile contre un palais. Ce qu'on offre à Jésus-Christ notre Dieu, il le rend au centuple et il ajoute la vie éternelle. » Voyant leur émotion, elle s'écria: « Ne croyez-vous point ce que vous venez d'entendre? » Ils répondirent : « Nous croyons que le fils de Dieu, qui possède une telle servante, est le Dieu véritable. — Allez, reprit Cécile. Dites au Préfet que je lui demande de retarder un peu mon martyre. Vous reviendrez et vous trouverez ici celui qui vous rendra participants de la vie éternelle. »
Aussitôt Cécile fit avertir Urbain qu'elle allait prochainement confesser Jésus-Christ, et qu'un grand nombre de personnes de tout âge, de tout sexe et de toute condition, touchées de la grâce divine, aspiraient au baptême. Urbain voulut venir luimême, pour bénir une dernière fois Cécile et recevoir de ses mains virginales cette belle multitude que son sang prêt à couler gagnait par avance au Seigneur Jésus. Le baptême fut donné à quatre cents néophytes. L'un d'eux était Gordien, noble