‹ Le parfum de Rome; (volume 2)Chapitre 58 sur 92 · II G · texte numérisé non relu

II G

igo LE PARFUM DE ROME

personnage, à qui Cécile céda sa maison, afin que soustraite au fisc, elle servît désormais pour les assemblées chrétiennes. Ainsi le palais de Valérien devint une des églises de Rome.

Quelques jours s'étaient passés. Par une volonté de Dieu, Almachius avait accordé ce délai. Il appela enfin Cécile. Elle parut devant lui avec la modestie d'une fille de l'Église, avec la fierté d'une patricienne, avec la majesté d'une épouse du Christ. Il lui demanda son nom et sa condition. Elle répondit qu'elle se nommait Cécile devant les hommes, mais que chrétienne était son plus beau nom; quant à sa condition, qu'elle était citoyenne de Rome, de race noble et iUustre. Il s'étonna de son assurance; elle répondit que cette assurance lui venait de sa foi. Il l'avertit de prendre garde; elle répondit qu'elle était fiancée à Jésus-Christ. Il parla de sa puissance. « La puissance de l'homme, dit Cécile, est une outre gonflée de vent. Qu'une aiguille vienne à percer l'outre, eUe s'affaisse, et tout ce qu'elle avait de consistance a disparu. » Le Préfet changea de discours.

Il rappela la loi décrétée par les empereurs au sujet des chrétiens : loi de mort pour les confesseurs du Christ, loi de grâce pour les apostats. — Cette loi, répondit Cécile, prouve que vous êtes cruels et non innocents. Si le nom de chrétien était un crime, ce serait à nous de le nier, à vous de nous obliger à le confesser. Vous employez les tortures pour faire avouer aux malfaiteurs la qualité de leurs

délits; s'agit-il de nous, tout crime est dans notre nom, et il suffit de l'abjurer pour trouver grâce. Mais nous connaissons la grandeur de ce nom sacré et nous ne le renions pas. Quand vous exigez de nous un mensonge, nous proclamons la vérité, et par là nous vous infligeons une plus cruelle torture que celle que vous nous faites subir.

— Choisis cependant, dit Almachius: ou sacrifie, ou nie que tu sois chrétienne, et tu te retireras en paix. Cécile se prit à sourire: — Le magistrat, dit-elle, veut que je renie le titre de mon innocence! Si tu admets l'accusation, pourquoi veux-tu me contraindre à nier? Si ton intention est de m'absoudre, que n'ordonnes-tu l'enquête ? — Les accusateurs, reprit le juge, déposent que tu es chrétienne. Nie-le, et l'accusation est mise à néant. Si tu persévères, tu connaîtras ta folie. — Le supplice, dit Cécile, sera ma victoire. N'accuse de folie que toi-même qui as pu croire que tu me ferais renier le Christ. — Malheureuse femme, s'écria le Préfet, ignores-tu donc que le pouvoir de vie et de mort est déposé entre mes mains par l'autorité des invincibles princes ? — Le pouvoir de vie et de mort, réphqua tranquillement Cécile, non ! Tes princes ne t'ont conféré que le seul pouvoir de mort. Tu peux ôter la vie à ceux qui en jouissent, tu ne la peux rendre à ceux qui sont morts. Dis donc que tes empereurs ont fait de toi un ministre de mort. Si tu dis davantage, tu mens sans aucun profit. Almachius, désignant à Cécile les statues qui s'élevaient dans le prétoire, lui dit : — Sacrifie aux dieux.

La Patricienne répondit : — Où as-tu la vue ? Ces choses que tu prétends être des dieux, moi et tous ceux qui ont la vue saine, nous n'y voyons que des pierres, de l'airain ou du plomb. ■ — Prends garde, s'écria le Préfet; j'ai méprisé tes injures quand elles ne s'adressaient qu'à moi, mais l'injure contre les dieux, je ne la supporterai pas. — Préfet, reprit Cécile, tu n'as pas dit une parole dont je n'aie montré l'injustice ou la déraison, et maintenant te voilà convaincu de n'y plus voir. Tu t'exposes fâcheusement à la risée du peuple, Almachius! Tout le monde sait que Dieu est au ciel. Ces simulacres feraient plus de service, convertis en chaux. Ils s'usent dans leur oisiveté et ne sauraient se défendre des flammes. Sache qu'ils sauraient moins encore t'en retirer toi-même! Le Christ seul peut sauver de la mort et délivrer du feu.

Cécile se tut. Elle avait vengé par ses réponses la dignité humaine que l'idolâtrie et la tyrannie païenne violaient si indignement, elle avait flétri le matérialisme grossier qui asservissait encore ce monde racheté du sang d'un Dieu; elle avait conquis la palme, il ne lui restait plus qu'à la cueillir. Almachius, de son côté, avait à venger et ses dieux et sa justice et la majesté de l'empire, et surtout luimême. Il prononça une sentence de mort. Toutefois il n'osa pas ordonner l'exécution publique d'une femme si élevée par son rang, si respectée et si éloquente. Contraint de donner à sa justice les couleurs de l'assassinat, il commanda que Cécile fût reconduite chez elle et qu'on la fît mourir sans bruit, sans appareil de licteurs, sans effusion de

sang, étouffée par la vapeur embrasée dans la salle de bains de son palais.

Le miracle déjoua ce lâche expédient. Une rosée céleste, semblable à celle qui rafraîchit la fournaise où furent jetés les trois enfants de Babylone, ne cessa de tempérer la vapeur brûlante. Après de longues heures, les bourreaux, lassés d'alimenter le feu toujours impuissant, vinrent dire au Préfet que Cécile vivait encore. Il envoya un licteur, Cécile penchant la tête, s'offrit à l'épée. Le licteur frappa; mais, en trois coups, il ne put abattre cette tête toujours sereine, et ne réussit qu'à faire jaillir le sang. Il s'enfuit. Une loi défendait au bourreau de frapper davantage la victime que trois coups n'avaient pas achevée.

Les chrétiens attendaient au dehors. Ils entrèrent en foule, pleins de pitié, de vénération et d'amour. Cécile expirante reconnut ses pauvres, ses néophytes, ses frères; elle leur sourit. Ils s'empressèrent autour d'elle, se recommandant à ses prières, et recueillant sur des linges le sang de ses blessures. D'un moment à l'autre, il semblait que cette âme pure dût rompre ses derniers liens. Mais bientôt ceux qui l'environnaient comprirent qu'elle vivait par un nouveau miracle. Cécile, en effet, attendait quelque chose qu'elle avait demandé à Dieu. Il se passa ainsi trois jours. Durant ces trois jours, elle exhorta ces chrétiens à demeurer fermes dans la foi. De temps en temps, faisant approcher les plus pauvres, elle leur marquait sa tendresse et

veillait à leur faire distribuer ce qui pouvait rester dans la maison.

Le troisième jour, le saint pontife Urbain, à qui la prudence n'avait pas encore permis d'approcher, entra près de la martyre. C'était lui que Cécile attendait. Tournant vers le Père des fidèles ses regards consolés, elle lui dit: « Père, j'ai demandé au Seigneur ce délai de trois jours pour remettre aux mains de Votre Béatitude les pauvres que je nourrissais, et je vous lègue aussi cette maison, afin que, consacrée par vous, elle soit pour toujours une église. » Après ces paroles, son œil mourant vit les cieux s'ouvrir. Elle était couchée sur le côté droit, les genoux réunis. Ses bras s'affaissèrent l'un sur l'autre ; elle tourna contre terre sa tête sillonnée par le glaive, et son âme s'envola doucement.

Urbain présida aux funérailles de Cécile. On ne toucha pas à ses vêtements, on respecta jusqu'à l'attitude de son corps. Telle qu'elle l'avait laissé, tel on le confia à ce cercueil, et l'on plaça aux pieds les linges imbibés de son sang. La nuit venue, on le porta au cimetière de Calixte, sur la voie Appienne. Valérien, Tiburce et Maxime reposaient à peu de distance, au cimetière de Prétextât. Urbain ne mit pas Cécile auprès d'eux. L'honorant comme apôtre, il voulut qu'elle eût sa sépulture dans l'enceinte que Calixte avait préparée pour les Pontifes. Lui-même n'était pas loin de la mort.

Les agents d'Almachius, furieux de ne point trouver dans la maison de Cécile les trésors sur lesquels ils comptaient, accusèrent Urbain de les

avoir dérobés au fisc. Le Pontife, activement recherché, fut saisi avec deux prêtres et trois diacres et amené au Préfet. — Est-ce là, dit Almachius, cet Urbain, ce séducteur déjà deux fois condamné, dont les chrétiens ont fait leur pape?

— Oui, répondit Urbain, c'est moi qui séduis les hommes pour leur faire abandonner la voie de l'iniquité et les conduire dans la voie de la vérité.

— Étrange voie de la vérité, reprit Almachius, où ni les dieux ne sont honorés ni les princes obéis ! — Il est vrai, dit Urbain, ni je n'honore tes dieux, ni je ne crains tes princes. Ce que tu as à faire, fais-le.

Le Préfet voulut imputer au Pape le sang que lui-même avait versé. — Tu es responsable, lui ditil, de ceux qui ont péri. Le Pape répondit : Ils sont au ciel. — Oui, reprit Almachius, c'est ce vain espoir qui a si tristement séduit Cécile, son mari et son beau-frère. Dans cet espoir, ils ont sacrifié l'existence la plus brillante et t'ont légué d'immenses trésors, qu'il faut maintenant que tu restitues. — Insensé, répondit Urbain, connais plutôt le Créateur pour lequel ils ont donné leur vie après avoir donné aux pauvres tous leurs biens. Almachius s'écria: — Sois moins audacieux si tu veux vivre.

— Ceux qui par leur foi ou par leurs œuvres déplaisent au Créateur, dit Urbain, ce sont ceux-là qui veulent périr.

Almachius interrogea les deux prêtres, leur demandant s'ils pensaient comme Urbain. Ils répondirent : — Tous les conseils de notre père sont salutaires. — Vous êtes pires que lui, dit Almachius furieux. N'avez vous pas honte, misérables, de

persévérer dans votre impudence après tant de condamnations ? Il les fit battre de fouets plombés. Pendant qu'on les frappait, tous deux répétaient: Seigneur, nous vous rendons grâces! Le juge s'agitant sur son siège, disait: Il faut qu'ils soient protégés par des enchantements ! — C'est toi-même, lui dit Urbain, qui es ensorcelé et devenu semblable à tes dieux: tu as des oreilles et tu n'entends pas, tu as des yeux et tu ne vois pas. — Voilà que tu injuries jusqu'aux dieux, s'écria le Préfet, tu le payeras de ta tête! — L'histoire même de tes dieux, répliqua le Pontife, t'apprendra le respect qu'ils méritent. Quant à notre Dieu, créateur de toutes choses, il nous a dit: Ne craignez pas ceux qui ne tuent que le corps.

— Parce que tu es vieux, dit Almachius, tu aspires au repos de la mort; mais jaloux de ces jeunes gens, tu les endoctrines à sacrifier leur vie, quand la tienne t'échappe! . . . L'un des prêtres, indigné de ce vil outrage aux cheveux blancs du Pontife, interrompit le Préfet : Tu mens, lui-dit-il. Dès sa jeunesse, notre Père a toujours regardé la mort comme un gain. Plus d'une fois il a confessé le Christ et offert ses jours pour le salut de ses brebis. Almachius les fit reconduire en prison. Ils y furent visités par les chrétiens. Le geôlier Anolinus, voyant le Pontife environné de tant d'hommages, se convertit. Urbain le baptisa, et bientôt il mourut martyr.

Almachius ordonna qu'Urbain et ses compagnons sacrifieraient aux dieux ou seraient mis à mort. Sur la route, Urbain disait à ses compagnons: C'est

le Seigneur qui nous appelle, lui qui a dit : Venez à moi. Jusqu'ici nous n'avons vu le Seigneur que dans un miroir et comme en énigme; voici que nous allons le voir face à face. Les bourreaux leur tranchèrent la tête. Marmenia, femme du vicaire d'Almachius, s'étant convertie après la mort d'Urbain, recueillit leurs dépouilles sacrées et leur fit un sépulcre revêtu de marbres précieux, dans sa villa, située sur le côté gauche de la voie Appienne.

Le retour de l'Empereur rendit la tranquillité à l'Église. Pontien monta sur le siège de Pierre à la place de saint Urbain, martyr, et gouverna en paix durant quelques années; après quoi, la misérable politique d'Alexandre le fit exiler dans une île de Sardaigne, où le martyre vint le couronner sous le règne sanglant de Maximin. Il sembla que l'exil de Pontien eût lassé la patience de Dieu envers ce chétif Alexandre, comme envers d'autres princes, qui personnellement favorables à l'Église et reconnaissant son innocence, non seulement ne travaillèrent pas à l'affranchir, mais la laissèrent persécuter. A peine âgé de vingt-six ans, l'empereur Alexandre Sévère fut tué au milieu de son armée par ses propres soldats. L'empire appartint à Julius Verus Maximin, soupçonné d'avoir conduit la main des séditieux. Le trône de César passait d'un meurtrier à un meurtrier, comme la chaire de Pierre d'un martyr à un martyr. Mais la dynastie des martyrs brisa la succession des assassins.

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