‹ Le parfum de Rome; (volume 2)Chapitre 66 sur 92 · LE CHEMIN DE FER. — FIGURES DE PÈLERINS · texte numérisé non relu

LE CHEMIN DE FER. — FIGURES DE PÈLERINS

8 mai 1862.

Super hanc Petrani! M'y voilà encore une fois, la cinquième, Dieu soit béni !

Ce n'est plus notre ancienne entrée, si lente et si solennelle. On arrive « en gare,» une gare inachevée. C'est laid, un chemin de fer dans ses langes ! Je m'en suis tiré vite. Et avec quelle joie j'ai retrouvé la beauté connue, ce mélange de palais et de pauvres maisons, ces fortes ombres, cette puissante lumière, ces avenues de l'histoire dans lesquelles circule paisiblement la vie, Rome enfin, l'unique Rome !

Coquelet ne m'est pas encore apparu. Je l'ai regretté à Civita-Vecchia. Il aurait vu un chemin de fer complet, avec employés en casquette, télégraphe électrique, wagons de première, seconde et troisième classe, odeurs de houille, de cuir et de caoutchouc; tout cela, j'espère, eût relevé à ses yeux le gouvernement temporel du Vicaire de Jésus-Christ. Traversant les plantureux herbages de cette campagne romaine, dont l'ancienne route ne montrait que la lisière aride, peut-être encore

eût-il avoué que les bestiaux n'y manquent pas, et que ces bestiaux ont tout à fait une physionomie de belle viande. Véritablement ce chemin de fer enlève à Coquelet deux arguments capitaux. Le parcours en est délicieux. L'horizon de mer ou de collines, la lumière, l'immense prairie diaprée d'immenses familles de fleurs, flores apparuerunt in terra nosira, tout est vaste, opulent, magnifique. Nous n'apercevions ni arbres alignés, ni route, ni maisons, point de terre nue, et cependant, sauf les palissades qui, de loin en loin, divisent les pâturages, aucune trace de la main de l'homme. Nous traversions l'espace entre ciel et terre, sur l'aile d'un oiseau. Mais quel ciel, quelle terre, quel espace! Melchior, qui ne connaissait pas l'Italie, disait: «Enfin, je vois le jour. A présent, quand je lirai que Dieu a fait la lumière, je saurai ce qu'il a fait! » Melchior découvrait, je retrouvais, et mon âme n'était pas moins ravie que ses yeux. La compagnie ajoutait quelque chose à la joie de chacun de nous, et beaucoup à la mienne. Tous catholiques, tous amoureux de Rome et en parfait accord de sentiment et de pensées. Nous brûlions ensemble, comme les tisons d'un même foyer, donnant une même flamme qui montait en haut sans aucun vent contraire.

J'avais là trois sources particulièrement chères de ma vie chrétienne et intellectuelle. D'abord, Adolphe et sa femme Elisabeth, les guides vigilants et doux de mon premier voyage, les parrains de mon second baptême; cet Adolphe qui priait pour moi avec une ardeur si patiente, et dont les yeux se remplirent de larmes, un jour que je lui dis : « Vous

seriez donc bien content si je devenais chrétien? » Cette Elisabeth silencieuse et d'autant plus éloquente, alors jeune, timide, forte pourtant, révélation ingénue de la chrétienne et de l'épouse, et de qui je peux dire, quand je la rencontre, que je vois apparaître ma première communion.^ Nous venions de nous rencontrer sans nous y attendre. La bonté de Dieu se manifeste dans ces petits arrangements des choses, imprévus et comme ordonnés uniquement pour nous faire plaisir. Nemo tampater ! s'écriait Tertullien, pliant la vieille langue de Rome à des accents qu'elle ne se connaissait pas.

Auprès d'Adolphe et d'Elisabeth, je voyais notre frère Melchior, l'un de ceux qui sont le plus frères après toi. Melchior! vingt-quatre ans de sympathie parfaite, de confiance absolue, d'entière amitié, vieille dès le premier jour. Lorsque, sortant de Rome absolument dépouillé de mon passé, neuf au seuil d'une vie nouvelle, je rêvais à ce qu'il fallait faire, ce fut surtout Melchior que Dieu plaça pour me montrer l'œuvre. Il était dans le sillon, l'outil à la main. Par lui, ma pensée, incertaine devant les problèmes du temps, reçut une décisive réponse aux questions qu'elle s'adressait. Melchior me fit comprendre que l'Église est la cause universelle, seule vraie ennemie de tout mal, seule vraie source de tout bien, par qui seule toute justice, tout ordre, toute liberté pouvaient renaître. Alors, je connus mon labeur; je me mis au travail à côté de cet ouvrier robuste, aussi désintéressé que résolu. Bientôt tu ' Rome et Lorette.

vins t'offrir; quelques autres se joignirent à nous, et nous avons ainsi passé vingt années largement semées d'heures amères, mais pleines de féconde fatigue, surabondantes de bonne joie. Remercions Dieu de sa grande miséricorde. Dans aucune carrière nous n'eussions été payés d'un pareil contentement. L'unique fortune de la destinée humaine est d'aimer l'oeuvre à laquelle on se voue et ceux avec qui on la fait. Cette grâce nous a été donnée, elle nous demeure. Mais quel délice de surcroît, de me trouver aux portes de Rome avec Melchior et de le conduire aux pieds du Pape, lui qui le premier m'a fait bien voir la Papauté?

Nous avionsaussi l'abbé Henri, connaissance nouvelle, mais du nombre de ces créatures du bon Dieu et de la sainte Église que l'on sait par cœur en un instant. Instruit, simple, affectueux, incapable de déguiser sa pensée, incapable de blesser qui que ce soit, fait pour déconcerter la haine. Oui, quelque furieux, un de ceux qui écrivent, pourrait détester la soutane de l'abbé Henri; le haïr personnellement, j'en défierais Proudhon. A ce point de candeur, l'homme ne peut plus être haï. Tu devines qu'il ne s'agit point d'une bonté lâche. Notre abbé aurait l'audace ingénue d'un martyr. Mais tels sont ces hommes, que la brutahté même qui les tue ne les hait pas; et c'est leur sang qui brise le cœur du bourreau. Ce prêtre ne se trouverait pas en tête-àtête dix minutes avec un garibaldien, n'importe de quelle étoffe, sans l'exhorter tout naïvement à se confesser. Et si l'autre, pour réfuter ses arguments, le faisait mettre devant un peloton de fusiliers

libérateurs, l'abbé lui dirait très sincèrement : « Vous avez tort, mais enfin j'offre mon sang pour votre salut et pour celui de ces pauvres gens par qui vous m'assassinez. » Et il le ferait, et Dieu lui accorderait au moins la conversion de quelqu'un du peloton. Avec cela, homme d'esprit, d'un esprit innocent et charmant comme son âme, très éveillé sur les choses de l'art, poète sensible à la beauté merveilleuse des livres saints. Après avoir dit son office, il nous en cite ordinairement quelque trait, applicable aux circonstances ou aux spectacles du moment.

Admirable prévoyance de l'Église, qui veut que S ses prêtres aient toujours en main la divine Écriture pour se remplir sans cesse de sa force; et nous recevons perpétuellement en rosée de sagesse cet enseignement du ciel! J'ai moins peur de la multitude des gens qui écrivent. Je me dis que Dieu a prévu ce débordement. Il a fait son livre, son Église le commente, la vérité triomphera des bibliothèques, des académies et des journaux, Cœlum et terra transibunt : verha autem mea non transibimt.

Ajoute, aux personnages que je viens de nommer, deux amis d'Adolphe et d'Elisabeth, c'est assez les décrire, et tu auras un type assez général des pèlerins de 1862. Ce sont des dévots, et, quelque chose de plus, des amants. Le nombre n'est pas considérable. En dehors du clergé, on ne signale aucun nom illustre, aucun n'est annoncé. Les illustres du monde restent à Paris, à Vienne, à Berlin; ils vont à Londres, où l'industrie fait ses

déballages. Les forces de la mort dépassent de beaucoup celles de l'amour. Cependant l'amour vaincra la mort.

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