‹ Le parfum de Rome; (volume 2)Chapitre 67 sur 92 · A MADEMOISELLE ÉLISE VEUILLOT · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE ÉLISE VEUILLOT

8 mai.

Malgré son nom païen, le Céphise, qui nous a amenés, était une église flottante où régnaient la joie et la paix. On y parlait toutes les langues, sauf celles de Babel. Dans la foule des passagers, cinq évêques représentaient de grands faits du pontificat de Pie IX.

Il y a trente ans, les évêques venaient peu à Rome. M. de Quelen, archevêque de Paris, fut, après une longue interruption, le premier de France qui hasarda ce voyage obligatoire. Pour plus de sécurité, il n'en avoua pas le motif. C'était sous la Restauration, cependant ; mais la Restauration ne se proposait pas de restaurer la liberté de l'Église. Elle eut tort! Louis-Philippe voulut maintenir la barrière monarchique entre l'épiscopat et le Pape. Journellement franchie, la barrière finit par tom.ber le 23 février 1848. M. Rouland, présentement ministre des cultes, entreprend de la relever. 11 insinue que les évêques qui voudront se rendre à Rome sans y être « appelés par les besoins de leur diocèse, » devront en solliciter l'autorisation par-

devant son bureau. Les gouvernement n'apprennent pas vite! Le nôtre se vante d'aimer l'étude, mais il néglige de s'instruire dans la religion de la majorité des Français. L'évêque reçoit de Pierre l'abondance de la vie surnaturelle, pour la répandre dans les âmes que le Christ lui a confiées; donc, qu'il n'y ait point d'entrave entre l'évêque et Pierre, à qui furent données les clefs des cieux. Tel est le grand et permanent « besoin du diocèse. »

Ce que l'esprit gouvernemental veut ignorer, l'esprit catholique le veut savoir. Voilà pourquoi nous voyons de toutes parts les évêques se rendre auprès du Pape, Ce n'est pas l'obéissance qui les pousse, le seul amour les attire. Le Pape n'a point donné d'ordre, il n'a exprimé qu'un vœu; ils accourent, tous les obstacles doivent céder. Le monde s'en étonne, et je conçois l'étonnement du monde. Le monde n'obéit plus qu'à la force. Mais nous qui ne sommes pas du monde et qui vivons dans les anciennes merveilles, nous pouvons nous étonner aussi. Quel chemin parcouru en trente années, et à travers quels abîmes !

Il y avait donc cinq évêques à bord du Céphise, un Anglais, deux Hollandais, un Polonais, sujet russe, un Français.

L'évêque anglais, déjà précédé par plusieurs de ses frères, c'est la hiérarchie anglaise rétablie par Pie IX, malgré le Parlement, malgré l'Église officielle, malgré les dissidents, malgré la presse, malgré la populace de Londres, malgré enfin ce qu'il y a de plus fort et de plus sot dans le monde. Or la hiérarchie anglaise, ainsi rétablie, subsiste.

s'enracine, se développe, triomphe de ce qu'il y a de plus fort et de ce qu'il y a de plus sot.

Les deux évêques hollandais, c'est la hiérarchie hollandaise établie par Pie IX, malgré un grand parti dans les Chambres et dans la presse, malgré le protestantisme officiel toujours acerbe, malgré le j ansénisme encore vivant. Or la hiérarchie hollandaise ainsi rétablie après trois siècles d'interruption, dont deux siècles et demi de persécution sauvage, subsiste, s'enracine, triomphe des libres penseurs, des protestants, des jansénistes.

L'évêque de Zytomir, dans la Pologne russe, est arraché au czar par l'ascendant pontifical, et cela est plus extraordinaire peut-être que l'établissement de la hiérarchie en Angleterre et en Hollande, pays après tout libres et civilisés. L'évêque de Zytomir est le premier qui vient à Rome, je devrais dire en Europe, depuis le partage de la Pologne. Un autre est annoncé. Le czar s'en est laissé arracher deux. Lorsque Nicolas P"" emprisonnait l'Église catholique de Pologne dans cet étau de fer qui la déchire et l'étouffé encore, aurait-il pensé que son successeur donnerait un passeport à deux évêques catholiques pour se rendre à Rome dans un pareil moment? Nicolas ne permettait qu'à lui-même d'aller à Rome. Il s'y montra dur, hautain, assuré de l'avenir. Rome lui semblait arrivée au terme, prête à disparaître devant Constantinople, prête elle-même à tomber dans sa main. Serait-ce la France qui soutiendrait Rome, et se mettrait entre Constantinople et lui! Bientôt il a vu la France en décomposition et Rome au pouvoir de Mazzini,

et il s'est dit que l'heure était venue. C'était son heure à lui qui allait sonner. Il voit quatre nations s'armer pour chasser Mazzini et remettre le Pape dans Rome, et c'est la France qui finit l'œuvre. Il voit, sans pouvoir presque le croire, une trombe de fer et de feu s'élever de France, rouler sur lui, broyer ses vaisseaux, disperser ses camps et lui déraciner deux villes fortes. Il le voit et il meurt, prévoyant que son successeur demandera la paix. Tout cela s'est précipité en moins de dix ans. Je sais que le czar reprend ses avantages et qu'ils paraissent aujourd'hui plus grands. Attendons dix années encore. Le monde est chargé de beaucoup de constructions imposantes hérissées de canons; mais il n'y a qu'un roc, et tout le reste est poussière.

J'ai eu l'honneur de causer avec ces divers prélats. On ne peut imaginer une physionomie plus épiscopale et plus monastique en même temps que celle de l'évêque anglais. Il est moine bénédictin, et il a bien cet air tranquille et fort de grand vieux livre solidement fait de toutes façons.

Les deux Hollandais aussi ont un caractère marqué de bénignité robuste. On voit en eux cette belle transfiguration du flegme qui s'élève à la grandeur, s'illumine d'intelligence, se fleurit d'émotion et devient la gravité; mais une gravité imperturbable, assise en plein dans la nature. Ils me faisaient penser à la galiote insubmersible qui roule patiente sous les vagues, laissant la tempête épuiser sa furie Premiers évêques reconnus depuis l'invasion du Protestantisme et le naufrage

de la Hollande catholique, ils ont pris d'une main prudente le gouvernail de ce navire si battu du vent. Ils réparent les avaries, remettent l'ordre, reconstituent l'équipage, et avisent aux coups de mer qui viennent les assaillir encore. Pour le moment, ils se louent de leur situation. Ils sont libres dans la loi qui leur est faite. Cette loi est souvent un obstacle, mais elle est aussi un rempart. L'évêque élu signifie son élection, et tout est dit; qu'il vive suivant les lois de l'État, on le laisse gouverner son diocèse suivant les lois de l'Église. C'est vraiment « l'Église libre dans l'État libre. » et il n'y a rien de mieux . . ., en dehors du bien. Car pour moi, je ne comprendrai jamais nos amis qui trouvent bon et même désirable que l'État demeure incrédule au milieu d'un peuple en majorité fidèle, de telle sorte que les dépositaires du pouvoir soient ou dissidents, ou forcés d'agir comme s'ils l'étaient. Le fin de cette combinaison m'échappe. Je cherche en vain à découvrir comment il importe à la famille humaine que ses chefs ne puissent jamais être saints ni seulement orthodoxes. On me cite des rois orthodoxes qui ont été très dangereux et même funestes. J'en pourrais citer beaucoup d'autres, dont l'orthodoxie n'est aucunement le défaut, et qui n'ont pas laissé de gâter étrangement les affaires et les âmes. La société a vécu des oeuvres des saints rois; elle a vécu, elle vit de l'orthodoxie et de la sainteté des Papes, et tous les cathohques défendent le Pape contre ce dualisme politique dont on veut lui faire présent. Lui-même le repousse à tout risque; il

préfère l'invasion, la spoliation, l'exil, la mort. Et ses ennemis, connaissant aussi bien que lui ce qu'ils lui proposent, crient: L'Église libre dans l'État libre!

Mais enfin, lorsqu'un gouvernement se donne ce lustre de ne pas vouloir ou de ne savoir pas distinguer entre la vérité et l'erreur, et vise à ce beau dessein d'éterniser la discorde au lieu de procurer l'union, ce qu'il peut faire de plus sage, c'est d'imiter le Hollandais.

On ne peut imaginer l'expression de cordialité, d'intelligence et de contentement attendri qui régnait sur le visage vénérable du prélat polonais. Il était visiblement heureux. Aller à Rome! Il l'avait rêvé peut-être, mais non pas espéré. Ses yeux se portaient à l'avant du navire; il avait hâte de voir la terre romaine, comme s'il craignait que ce voyage ne fût qu'une caressante illusion. C'est un homme de soixante ans passés, fort instruit, parlant bien français. On le dit très éloquent dans sa langue maternelle et en latin.

On entendait beaucoup parler latin sur le Céphise. Les Espagnols, dont nous avions un certain nombre, n'y sont pas moins experts que les Slaves, et la conversation entre eux courait comme entre Français. En France, on ne sait pas ainsi plier le latin aux nécessités familières: le latin, chez nous, est une langue morte; ailleurs, on l'entretient à l'état de langue vivante. C'est encore la seule langue vivante universelle. Les hommes qui causent dans une langue étrangère traitent d'affaires, se donnent des nouvelles, mais n'échangent point

d'idées. L'étude des langues est en train de former un jargon européen qui sera longtemps l'un des plus pauvres idiomes que l'on ait jamais parlés sur la terre; et si l'Église ne restait point là avec son latin, le genre humain tomberait dans l'abêtissement encore par ce progrès.

l'amour de ROME

Gœthe aimait à parler de son séjour à Rome. Vieux, assis dans le monde, et se regardant luimême comme un habitant de l'Olympe, il disait aux familiers de son temple: « C'est à Rome seulement que j'ai senti ce que c'est que d'être un homme dans le vrai sens du mot. Cette élévation de sentiments, cette félicité que j'éprouvais alors, je n'y ai pu atteindre par la suite. Lorsque je compare mon état actuel à celui dans lequel je vivais à Rome, j'affirme que mon bonheur a été perdu à tout jamais. »

Ce que Gœthe exprimait si fortement est resté un mystère pour lui-même. J'ai essaj'é d'expliquer le mystère, et pourquoi Gœthe n'est pas devenu catholique. Mon explication est bonne ou mauvaise, mais j'ai bien le même sentiment que l'auteur de Werther. Attaché ailleurs par tant de liens dont la rupture me serait pire que la mort, j'éprouve ici un bonheur particulier supérieur à tout. Je comprends que, tombé de tous les faîtes, ayant épuisé toutes les infortunes, l'on puisse encore vivre ici.

Il y a tant de silence et de mouvement, tant de soleil et d'ombre, et le lieu où l'on est, quel qu'il soit, vous dit tant de choses, toujours! Je me plais même dans la rue. Ces églises, ces madones, ces débris, ces aspects si variés, ces grandeurs sans insolence, tout cela est auguste et bon. L'on se sent en pays ami. Je n'ai plus sous les yeux, je dirais volontiers sur les épaules, ce perpétuel bâton de l'alignement et de l'uniformité qui nous fait en plein air respirer encore une aigreur de bureau. Je rencontre bien quelques Parisiens nouveaux arrivés, qui disent que Rome aurait besoin du cordeau et de la pioche de M. Haussmann; mais ils se convertissent promptement. C'est si beau, la vraie beauté! et c'est si bon, la bonne liberté! Coquelet, le fier Coquelet lui-même ne veut pas se rendre, mais il est revenu. D'autres s'éprennent franchement et laissent voir leur amour, qui ne cessera de croître. Oh! que cet amour de Rome se peint par des traits touchants et honorables! M^"^ Lacroix, qui est ici depuis quarante ans, M^'' Bastide, qui compte vingt ans de séjour, sont toujours enivrés. Ils s'arrêtent ravis devant des choses qu'ils ont mille et mille fois vues, et des paroles ardentes leur échappent. M"'' Lacroix, malade, n'a pas su résister à la tentation de venir avec moi pour une visite au Vatican, où il a passé sa vie. Quand nous y fûmes, il fallait l'arracher des fenêtres qui donnent sur la campagne. Je dis que cela est honorable et touchant. Est-ce que tout le monde sait voir et sait aimer!

M^"" Bastide, à son tour, m'a fait visiter Saint-

Dominique, très noble couvent de religieuses dominicaines, dans le beau quartier qui descend de Monte-Cavallo à mi-pente entre le Quirinal et l'inoubliable place Trajane. C'est un carré d'où l'on voit une grande partie de la ville, et au loin l'immense campagne. Il semble que le désir de demeurer là suffirait pour inspirer une vocation à la retraite. Tout ce que l'on voit est aussi beau que sonore, aussi sonore de couleur que d'histoire. Quelle histoire illustrée! Et comme ce livre, si vieux, si plein et si vivant, vous est lu par ces hommes intelligents que Dieu a placés là pour le commenter !

Ils ont un bel auditoire en ce moment, un auditoire digne d'eux et du spectacle dont ils déroulent les merveilles. Rome est le centre intellectuel le plus animé qui soit au monde. Je sais que les spécialistes, les chimistes, mathématiciens, physiciens, écrivains et autres grands artisans de la matière se tiennent ailleurs, près des grands industriels en tous genres qui les emploient. S'il s'agit d'organiser une fabrique, de rédiger un prospectus, de lancer une affaire, de monter un opéra, d'ourdir la conquête ou le rapt d'un territoire, certainement les hommes ne sont pas ici. Mais autres sont les hommes qui mènent les affaires et autres les hommes qui mènent les idées. Ces derniers sont ici, ou sont d'ici, ou viennent ici. Le personnel intellectuel européen qui voit Rome dans le cours d'une année, dépasse en nombre et en valeur tout ce qui traverse n'importe quelle autre capitale. Cette valeur ne se mesure pas au bruit

que l'on peut faire et aux titres que l'on peut traîner. Un évêque, même inconnu, met aux choses de ce monde une main plus forte et plus intelligente que la langue et la plume de plusieurs orateurs et académiciens, même connus. — Car il en est que l'on ne connaît point; et nous autres, Français, nous ne sommes pas toujours en état de dire qui est M. Un tel de l'Institut. — J'ajoute qu'en dehors de toutes les catégories officielles, le chrétien est d'ordinaire incomparablement plus intellectuel que le non-chrétien. Représente-toi le nourrisson de Buloz, en face de notre grande Rome: il y a au moins une moitié de l'histoire qu'il ignore invinciblement, une moitié des choses qui lui restent voilées; et quel désordre et quelle obscurité cette lacune jettera sur tout le reste qu'il croit voir et savoir! Quand nous causons avec ces embulozés, nous nous apercevons qu'ils ne comprennent pas. Ils n'entendent pas notre langue, ils ne voient pas ce que nous leur mettons sous les yeux. Leurs naïvetés et leurs scurrilités se racontent et font l'amusement des compagnies.

Nos ciceroni catholiques ont donc toujours à qui parler, et en ce moment surtout. Les vrais chrétiens, les prêtres, les évêques, affluent de toutes les parties de l'Europe et du monde. C'est plaisir de voir leur ravissement; et les Romains, qui se connaissent en piété, sont grandement édifiés des sentiments de ces pèlerins. Nos prêtres français, plus nombreaux à eux seuls que tous les autres, ont particulièrement conquis cette bonne popularité. Ce sont d'intrépides piétons. Le soleil et les

distances n'y font rien. On les voit partout, à toute heure. Ils remplissent les sanctuaires, fourmillent sur la voie Appienne, se répandent dans les villas et dans les musées. J'en ai compté hier une vingtaine à Sainte-Agnès, et tout le chemin, jusqu'à ponte Nomentano, était émaillé de rabats. Dès que le Pape sort, il est entouré de ces vaillants prêtres; l'escorte ne le quitte qu'au seuil du Vatican, après avoir reçu la bénédiction. Je ne crois pas que, même en présence des autels, on puisse voir des visagesplus animés de foi etd'amour. Dernièrement nous en avons trouvé un groupe nombreux dans une rue où le Saint-Père devait passer. Ils étaient rangés sur deux rangs, des bouquets à la main. A les voir là, comme des enfants, mais en même temps si vénérables dans ce grave habit, si pénétrés, si émus, et songeant au long voyage qu'ils ont fait, aux privations que leur pauvreté a dû s'imposer, les larmes nous vinrent aux yeux; et Pie IX, lorsqu'il passa et les vit prosternés, fit comme nous, il pleura. Il y a là-dedans de fières âmes ! Quoi que l'on sache faire, le catéchisme est bien gardé.

LE CACHOT DE GALILÉE. — L' AUMONE AU VATICAN. — l'ancienne MONNAIE PONTIFICALE

J'ai vu le « cachot » de Galilée. J'y voudrais bien demeurer! C'est un appartement dans les hauteurs vaticanes, occupé par le R. P. Theiner, oratorien, gardien des archives secrètes, Que de précieux

papiers sont là ! Le savant archiviste m'a montré, et j'ai tenu dans mes mains, la lettre autographe par laquelle le roi Louis XIV, vaincu, informe le pape qu'il a donné les ordres pour qu'enfin les quatre articles de 1682 fussent mis au panier. Hélas! le grand roi erra grandement lorsqu'il se laissa suggérer de placer sa couronne sous la protection de ces quatre articles! La protection de Dieu, que lesdits articles lui firent perdre et dont ils lui persuadèrent qu'un roi de France avait peu besoin, aurait mieux servi sa gloire et, je pense, aussi sa postérité. Mais je reviens au « cachot. »

La pièce principale, très ample, très haute, admirablement dessinée, est un salon, le mieux situé pour servir d'observatoire. Au plafond, des peintures que l'on ne remarque pas ici, où les chefsd'œuvre de ce genre abondent, feraient chez nous la renommée d'un peintre et d'un palais. Galilée était donc tenu dans cette prison, fort au large, avec la permission de travailler ... et de sortir. Je ne peux me décider à plaindre ce martyr de la « farouche » inquisition, torturé par les « farouches » cardinaux. En vérité, nous sommes ornés d'écrivains et de peintres bien misérablement ignorants ou bien méchamment bêtes. Ils ne cesseront jamais de nous montrer Galilée chargé de fers, « sur la paille humide des cachotS; » dessinant une figure mathématique, et disant : E pur si muove ! De là jDiusieurs s'élancent pour me reprocher, à moi,f d'avoir persécuté Galilée. Je n'ai jamais atteint d'un coup de plume aucun article de foi, ni aucun ; article de loi. Cependant j'ai été confiné un moisi

durant à la Conciergerie (sans permission de sortir), dans un appartement quelque peu plus austère; et plus tard, j'ai été privé de mon outil pour un temps indéterminé. Il m'est défendu de dire que la terre tourne ... et c'est juste, puisque j'ai persécuté Galilée. Dure et affreuse chose que ce mélange de sottise, de terreur de la pensée et de cafarderie, qui s'intitule l'esprit libéral !

Au pied de l'escalier qui monte au cachot de l'astronome, je vis une sorte de gouffre d'où sortaient quantité de gens, vêtus des plus étranges guenilles, hommes, femmes, vieillards, enfants, tous avec un air d'allégresse. Ils passaient devant une petite loge tendue de brocart, sous laquelle se tenait M^ de Hohenlohe, aumônier du Saint-Père. Le Prélat leur mettait quelque chose dans la main. Je m'arrêtai; j'avais sous les yeux l'un des abus de Rome, celui peut-être qui révolte le plus Coquelet : le gouvernement encourageant la mendicité !

Une fois dans l'année, le jour anniversaire du couronnement, tout pauvre peut se présenter à une certaine porte des dépendances du Vatican. Il y trouve l'aumônier du Pape et reçoit de sa main une petite pièce d'argent au millésime nouveau. Cela se fait d'ailleurs joyeusement et tranquillement. La foule est grande, mais il suffit d'un garde suisse à la barrière. Chacun attend son tour, passe, ouvre la main, emporte sa petite pièce. Le suisse aide les enfants et les infirmes. On ne regarde ni à l'habit ni au visage; l'aumônier et ses assistants remplissent la main qui demande. A la

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sortie se tiennent les marchands de fruits et de gâteaux, qui ne font pas de mauvaises affaires. Oui, ces mendiants achètent des gâteaux! Je n'aurais pas voulu voir là nos économistes et nos charitains ; ils auraient accusé le Pape d'entretenir la gourmandise. Pour moi, je me rappelai un « homme de lettres » français, que je retrouvai gris deux heures après lui avoir donné quelque chose « pour sa famille. » Il lut dans mon esprit et me dit : — « Voyons ! avec votre pièce de cent sous pouvais-je acheter une étude de notaire? » Je pardonnai donc aux mendiants romains et au Pape cette débauche de cerises et de gâteaux.

Néanmoins, je conviens qu'il y a des abus! Par exemple, des femmes, pour recevoir double aumône, portent dans leurs bras un enfant postiche. Quelquefois on ferme les yeux, quelquefois on découvre la supercherie ; elle fait rire, et l'aumône n'est point supprimée à la fraudeuse, suffisamment punie de n'attraper qu'une part. En France on l'arrêterait. Tout se fait mieux en France! Autre abus: on donne à des gens qui manifestement n'ont pas droit. J'en fis l'expérience. Je pris la file, je tendis ma main gantée, et je reçus mes cinq baïoques. Mais en vérité ce fut un secours pour mon âme, cette obole que le Père me donnait comme à ses plus chers enfants, les yeux fermés, sans faire d'enquête, aimant mieux croire que j'avais besoin, puisque je demandais.

Un regret. La monnaie pontificale n'est plus pontificale. Depuis le règne de Pie IX, elle ras-

semble à toutes les autres; elle porte le millésime, l'effigie du Pape, l'indication très superflue de la valeur de la pièce, et c'est tout. Autrefois, la monnaie pontificale n'était pas à l'effigie du Pape; elle était à l'effigie de la Papauté, et elle disait des choses qu'elle ne dit plus. A Rome, comme ailleurs, l'esprit moderne de réforme est tout à la fois démocratique et autocratique, ennemi du beau, affamé d'uniformité: partout où il met la main, s'il ne peut ébranler une institution, il efface un caractère.

M^'' Randi, délégat de Civita-Vecchia,^ a formé une collection de monnaies pontificales qui véritablement est édifiante. La physionomie de la Papauté s'y peint d'une manière douce et auguste. Frappée à l'effigie du Rédempteur, du Saint-Esprit, de la sainte Vierge ou des saints Apôtres, cette monnaie parle de Dieu, parle à Dieu ; elle exhorte, elle enseigne, elle prie; surtout elle exhorte à la charité et elle donne des avertissements sur l'usage des richesses. M^"^ Randi, aussi obligeant que savant, a bien voulu dresser pour moi un petit catalogue de ces monnaies apostoliques. En quelques pages j'ai là beaucoup de pensées, et des plus hautes, puisqu'elles sont généralement tirées de l'Écriture sainte. Mais ces textes si connus reçoivent un commentaire moral particulièrement très saisissant de l'emploi qui en est fait. Au point de vue historique, ils marquent parfois d'un trait saillant le caractère du Pape qui les a choisis, ses craintes, son espérance, la situation de Rome et de * Depuis, gouverneur de Rome.

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l'Église. Calixte III, le réviseur du procès de Jeanne d'Arc, et qui se vit dans de si délicates entreprises touchant la politique et touchant la foi, grave sur sa monnaie: Roma caput mundi, et ModiccB fidei, quare dubitatis ? Pie II, qui fit de si nobles efforts pour ranimer l'esprit des croisades, s'écrie: Dirige, Domine, gressiis nostros / et il adjure Dieu de prendre en main sa cause abandonnée des hommes: Vindica, Domine, sanguinem marty- Yum qui pro te effustis est. Léon X, préoccupé de la construction de la grande basilique, demande assistance au prince des Apôtres: Petre, ecce templum tuum. Saint Pie V, Grégoire XIII et Sixte V, disent au monde troublé: Venite ad me omnes, et ego reficiam vos. Saint Pie V s'en remet à Dieu: In te, Domine, speravi. Grégoire XIII et Sixte V, en présence de Henri IV, affirment le pouvoir de Pierre ; Grégoire : Et super hanc petram; Sixte: Et tibi daho claves. Innocent XI, qui fut en lutte contre Louis XIV et le vainquit, répond à l'orgueil de la puissance humaine, partout ailleurs victorieux : Et in cœlis erit ligatum ; et une autre fois, autour de l'effigie de la basilique de saint Pierre : 'Non prœvalehunt ; en même temps sa douce piété implore l'assistance de la sainte Vierge: Funda nos in pace. Clément XI, qui condamna le jansénisme, invoque la lumière de l'Esprit-Saint: Candor lucis œternœ.

Mais, comme je l'ai dit, la monnaie pontificale recommande surtout le mépris des richesses et l'amour des pauvres. Je recueille au hasard quelques-unes de ces sentences éloquentes:'

Avarus non implehiUir.

Quis pauper ? avarus.

Frustra vigilat qui custodit.

Fœnus pecunice funus est animœ.

Multos perdidit aurum.

Qui aurum diligit non justificabitur .

Non concupisces argentum.

Tanquam hitum œstimabitur.

Radix omnium malonim.

Quid prodest homini ? . . ,

Noli cor apponere.

Non est pax.

Non sit teciim in perditionem.

Nocet minus {sur un denier).

Satis ad nocendum (id.).

VcB vobis divitibus !

Vc8 vobis qui saturaii estis !

H abêtis pauper es.

Ne obliviscaris paiiperum»

Beati pauper es.

Deus charitas est.

Dabis discernere inter malum et bonum.

Da pauperi.

Date et dabitur.

A Deo et pro Deo.

Toile et projice.

Inopice sit supplementum.

Manum suam aperuit inopi.

Melius est dure quam accipere. ■

Peccata eleemosynis redime.

Peccata redime.

Utere quasi homo frugi.

Videant pauperes et Icetentur.

Rogate qucB ad pacem sunt.

Posside sapientiam, Prudentia pretiosor est argento.

Novit justus causant pauperum.

Hilarem datorem diligit Deus.

Ramassons ces paroles en un seul discours. Voici comment la monnaie pontificale, passant par les mains des riches et des pauvres, leur parlait à tous:

« Qui est vraiment pauvre ? l'avare. L'avare ne se trouvera jamais riche. Toi qui me gardes avarement, tu seras frustré. L'avarice et l'usure sont la mort de l'âme. Ne désire pas l'argent, n'aime pas l'or, ne mets pas là ton cœur: beaucoup se sont ainsi perdus. Que je te sois comme de la boue. Je suis la racine de tout mal. Si tu veux te sauver, ne m'aime pas! Que sert à l'homme de posséder l'or et l'argent, s'il vient à perdre son âme? Je ne saurais t'apporter la pai.x, que je ne t'apporte pas la ruine! Si je ne suis qu'une obole, je te nuirai moins; et toutefois, crains qu'une obole ne suffise à te rendre coupable. O riches, malheur à vous ! Malheur à vous qui êtes pleins ! Vous avez des pauvres, ne les oubliez pas. Dieu est charité. Que la charité de Dieu vous donne de discerner entre le bien et le mal. Ouvrez la main aux pauvres; donnez, et il vous sera donné. Que je sois en vos mains le secours de l'indigence; que le pauvre me voie en vos mains, et se réjouisse. Vous avez reçu de Dieu, donnez à Dieu. Recevez

pour répandre. Mieux vaut donner que recevoir. Rachetez vos péchés par l'aumône, rachetez vos péchés! Demandez les choses qui procurent la paix; ayez la sagesse, plus précieuse que l'or et l'argent. Le juste connaît la cause du pauvre; celui qui donne avec joie. Dieu le chérit. »

Et je trouve cela plus beau que le langage moderne, qui dit: Cinq francs.

La partie du Palatin qui longe le Forum et qu'on appela longtemps le orti Farnesi, les jardins de Farnèse, est aujourd'hui la propriété de l'Empereur des Français. Ce souverain les a achetés du Roi de Naples, héritier des Farnèse, qui avaient bâti là un casin assez misérable. A la porte qui s'ouvre près de l'arc de Titus, se tient un gardien revêtu de la livrée impériale.

Sur le Palatin commence et finit l'histoire romaine. On y marque l'emplacement où la louve allaita Romulus, la maison de Tarquin, la maison de Cicéron, la maison d'Auguste, la maison de Tibère. On y retrouve les ruines du palais de débauche que Caligula construisit pour avoir raison des actes de la vertu romaine. L'empereur très auguste était le bailleur de fonds et l'administrateur de cet établissement politique. De là partait la construction qui joignait le Palatin au

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