MGR GERBET, MGR BERTEAUD
M^" GERBET, M^"^ BERTEAUD
Nous sommes bien heureux de posséder M^' Gerbet à Rome, et il éprouve une joie profonde de s'y voir. Qu'il soit venu, qu'il ait pu démarrer de Perpignan, c'est peut-être la plus grande preuve qui existe de cette force d'attraction dont Rome est souverainement douée; la preuve nous est donnée en double par la présence simultanée de M^ Berteaud, évêque de Tulle. Ces deux grands esprits sont peu curieux des choses visibles. Ils habitent des régions d'où ils voient si bien, qu'ils ne sentent nul besoin d'ouvrir les yeux du corps; ils en auraient plutôt une certaine appréhension. Par devoir ils s'attachent à l'étude, ils font les visites pastorales, ils expédient les papiers administratifs, rude besogne ! Hors de là, difficilement ils se décident à écrire même une lettre, et ils craignent pardessus tout de quitter leur diocèse. Les voici à Rome l'un et l'autre. Cela peut être compté parmi les étonnements de la scène.
L'abbé Gerbet partit une fois de Jully, sans bagage, pour une visite de quelques jours dans les environs. Il prolongea son absence; la surprise eût été de le revoir au moment indiqué. Puis on apprit qu'il était à Rome, se préparant à revenir, — Oui, dit l'abbé de Salinis, il reviendra si quelqu'un nous le rapporte! Ceux qui l'avaient emmené retournèrent sans lui; d'autres l'avaient
gardé. Enfin il revint ... au bout de douze ans, ignorant lui-même comment il avait pu revenir.
Il envoya à Rome son Esquisse, un beau livre qui n'est pas achevé et ne le sera jamais, et nul ne suppléera ce qui manque. M^ Gerbet a trop caressé ce livre, lui a voulu donner une forme trop parfaite, le dédaigne trop. L'idéal qu'il voit pleinement le décourage de l'expression, ce qu'il pressent l'éloigné de ee qu'il peut saisir, l'œuvre magistrale ne lui semble qu'une ébauche bonne à mettre au rebut. Telle est la grâce, la majesté, l'immensité de Rome. Qui sera digne d'aimer Rome et la voudra peindre, éprouvera ce désespoir de l'amour. M^ Gerbet, quand on lui parle de son livre, a des regards et des mots qui expriment bien cette noble douleur. Ainsi, plus l'artiste est grand, plus il sent l'impuissance de l'Art. Il y a eu un livre de Gerbet qui n'est pas celui que nous lisons ; il y a eu des peintures de Raphaël dont Raphaël n'a laissé que le calque indécis, et une musique de Mozart dont Mozart ne nous a su donner que l'écho lointain! Quand nous contemplerons la beauté, quand Dieu nous aura refaits pour la connaître, alors nous verrons ce que nous n'avons pas même pu rêver.
Combien la conversation de M^ Gerbet est douce, modeste, sereine! Combien il est établi tranquille dans la foi, dans l'évidence, dans l'indifférence des choses de la vie ; désintéressé de tout, hormis de la vérité! Mais qu'on ne s'y trompe pas. Ce prêtre pacifique et qui ne parle qu'à voix basse, sans paraître capable d'une autre émotion que celle de la plus
MGR GERBET, M^n BERTEAUD 291
bénigne charité, il est en même temps le plus exact et le plus inébranlable docteur. L'évidence, comme elle ne permet pas le moindre doute à la largeur de son esprit, ne permet pas la moindre indécision à la douceur de son âme, et l'on rencontrera peu d'hommes de qui l'on puisse mieux dire qu'ils n'ont peur de rien. Sa vie est un tête-à-tête avec la Providence dans la pleine clarté de la foi. Il voit agir Dieu, et il le voit avec un acquiescement profond de son intelligence et de sa volonté. C'est pourquoi jamais il ne balancera pour rendre à la vérité le témoignage, l'hommage, le service qu'il lui doit. Lorsqu'il s'est décidé à condamner, il y a deux ans, ces nombreuses propositions qui sont les piliers de la vaste erreur moderne, il n'a pas ignoré qu'il faisait l'acte le plus attentatoire aux « droits de l'esprit humain, » tels qu'on les revendique dans tous les clans de l'incrédulité, auxquels se joignent les diverses bergeries qui croient bon de hurler avec les loups. C'était s'exposer lui-même à toutes les proscriptions que peut fulminier la tyrannie libérale. Nulle considération de prudence personnelle ne l'est venue arrêter un instant. Sa prudence est de parler suivant la vérité de Dieu. A ses yeux le danger matériel n'existe point, le danger spirituel est tout, et l'évidence ordonne à la prudence humaine de conjurer le danger spirituel en proclamant la vérité. D'ailleurs, la vérité sauve aussi les corps, puisque par elle seulement les sociétés vivent en paix, et que d'un autre côté la résurrection individuelle sera récompense ou punition, selon que le corps aura rempli ou décliné
le devoir qu'impose la vérité. On ne trahit jamais la vérité, dit-il, que par une considération charnelle ; et les habiles du parti de la vérité, qui vont sans cesse proposant des transactions avec l'erreur, sont des accidents redoutables qu'il faut déjouer sans ménagement.
M^ Berteaud, évêque de Tulle, est tout pareil et tout autre. Même dédain du lustre vulgaire, même mépris des transactions et des habiletés, même amour de la vérité, même possession de l'évidence. Le style, doué de même grandeur, diffère étrangement. Ce que M^"^ Gerbet épanche comme une sereine lumière, M^"^ Berteaud le ramasse, le concentre et le darde par fulgurants rayons, et leur éclat prend je ne sais quoi de plus vif que le jour. Je pense à la lumière électrique, mais il faudrait que cette lumière eût la permanence du jet, fût moins entourée et plus longtemps victorieuse de l'ombre. M^ Gerbet jouit de la vérité et nous communique sa félicité; M^"^ Berteaud est ravi et nous emporte dans son ravissement, dont les soudainetés se renouvellent et s'enchaînent, à travers ce ciel étoile de la grande théologie, où l'Écriture et les Pères font partout entendre la vigueur de leur accent divin. Il a reçu en perfection le don si aisément simulé, mais si rare, de colorer la pensée ; ou plutôt, il la produit colorée. Car ce n'est pas une couleur ajoutée, le fruit d'un travail dont on découvre bientôt la feinte. Cette vive et charmante couleur tient à l'idée, en est partie intégrante; le verbe la porte en lui; et, comme le reste, elle exprime l'homme tout entier. M^' Berteaud est le
MGR GERBET, M»« BERTEAUD 293
même dans la conversation, le même en chaire, le même la plume à la main. Toute sa vie n'est qu'un même discours, un grand discours des magnificences de l'amour de Dieu. Au coin de son feu, à table avec ses amis, à la promenade, pour deux ou trois auditeurs ou pour un seul, il parle comme il parlerait pour l'auditoire le plus imposant; il n'a pas moins l'enthousiasme sacré, il ne jette pas moins de fleurs et de tonnerres, il ne prend ni plus ni moins d'apprêt. Quelques lambeaux de ce discours perpétuel, recueillis par bonheur, iront se placer au rang élevé des œuvres qui honorent l'intelligence humaine. Quand M""" Berteaud s'adresse aux petits de son peuple, alors seulement il veille à se réduire; mais, dans cette mesure restreinte, c'est encore sa pensée et sa couleur. Je connais nombre de savants et de sages qui se verraient singulièrement agrandis, s'ils pouvaient s'élever à cette mesure-là.
Nous nous pressons autour de M^"" Berteaud. Il ne va qu'entouré de disciples, comme les anciens sages. Les Romains l'ont vite apprécié, quoiqu'il ne prenne guère souci de se mettre au goût de personne, et qu'il se montre ici tout à fait le même que dans la simplicité de son Limousin. Il est souriant, affectueux, cordial, tout à tous, et ne ressemble qu'à lui-même. Il admire bien Rome, il est touché de ses beautés, il en dit les choses saisissantes et augustes comme elles; mais il est particulièrement attiré par les bibliothèques. C'est un charme de l'entendre, le soir, parler des livres qu'il a feuilletés dans le jour. Il connaît des écrivains
dont peu d'érudits savent les noms, il les commente et nous emportons quelque chose.
Sur le bateau qui l'amenait, les passagers l'ont prié de parler. La mer était douce, le ciel brillant. Il parla. Tant que dura le discours, il semblait qu'on eût jeté l'ancre. Le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, donna la bénédiction à ces heureux fidèles, qui chantaient les cantiques sacrés. Bientôt après, à la vue du port, ils entonnèrent le Te Deum, et leur prière ne cessa que pour recommencer au seuil du Vatican.
UN ITALIANISSIME — LE PATRIOTISME SACERDOTAL — m""" PLANTIER
J'ai rencontré quelque chose de triste, un religieux italianissime. Il s'exprime modérément, mais la note y est. Il se convertira, sans nul doute: seulement ce sera long et cher. Assez d'honnêtes gens sont ainsi en Italie, se persuadant comme les autres qu'ils vont tout à l'heure gouverner le monde. Cette gloriole de victorieux, très prématurée, les rend bien fatigants parfois, et leur est infiniment périlleuse. L'orgueil d'être appelés à régir l'univers leur fait accepter même l'unité. Comme ils en reviendront! car ils sont aussi mobiles que n'importe quel autre peuple, et d'ailleurs on y aidera. Mais le bâton seul leur pourra ôter l'amour secret de Garibaldi. Ceux mêmes qui détestent Garibaldi, l'admirent. Il faut nous résigner peut-être à voir
UN ITALIANISSIME 295
ce matassin passer dans les honneurs de l'histoire vulgaire, où tant de gens de bien seront par compensation diffamés. L'époque est pauvre, et l'on devient facilement un héros pour les peuples qui n'en produisent plus.
Les évêques arrivent toujours. Hier le bateau de France en a apporté quarante, dont vingt-six français; les autres étaient anglais, allemands, espagnols. Demain ce seront les Américains, au nombre de dix. On ne compte plus les prêtres. Il y a un épanouissement sur tous ces visages. Les Espagnols sont nombreux. L'évêque de Tulle est charmé de les voir, parce que l'Espagne, dit-il, est la nation des grands théologiens. Théologie à part, ils ont une fière mine. Je leur parle de Donoso Cortès. Que n'est-il vivant et ici, avec ses yeux d'aigle et son cœur de colombe! Oh! que Dieu a de grands secrets, de nous avoir retiré un tel homme en de tels moments ! — « Il eût prononcé des paroles, me disait un jeune prêtre espagnol, qui fussent devenues chez nous des hommes et des faits, et l'Espagne catholique retrouverait sa grandeur. »
Après l'amour de saint Pierre, ce que j'entends le plus vibrer parmi ces prêtres de toutes les nations, c'est le patriotisme. Accent également plein de tendresse et de douleur. Il y a dans toutes les nations un regret de splendeur passée, une angoisse de mort. Rome est le cœur du Christ. Les peuples qu'on en sépare plus ou moins, perdent dans la même proportion la veine par où ils recevaient le meilleur de leur sang. Cette veine est au moins entravée partout,
et les patries se sentent mourir. Où montrer dans toute l'Europe la petite nationalité qui se croie assurée de vivre encore quinze ans ? Et les grands peuples périssent eux-mêmes par l'absorption qu'ils font de leurs voisins plus petits. Ces nationalités dévorantes, en s'élargissant outre mesure, dénaturent leur langue, leurs usages, leur caractère propre; elles ne vivent plus de leurs traditions, elles n'ont plus leurs chefs naturels, elles s'affaiblissent en réalité et n'opposent plus à l'ennemi que des bras incertains et des frontières molles. L'énergie du patriotisme succombe avec l'énergie de la foi; tout tend à ne former plus bientôt que des masses artificielles au lieu de corps vivants.
A Sainte-Brigitte, priant dans le lieu où la sainte elle-même a prié, j'ai rencontré un prêtre originaire des pays Scandinaves. — Hélas ! me dit-il, cette maison, que Brigitte avait fondée pour les pèlerins suédois, n'est plus à nous; et dans nos pays mêmes, alors si fiers et si généreux, rien de ce qui en faisait la force et la beauté n'existe plus. Quand nous avions des églises, et des monastères, et des saints, nous avions aussi des législateurs et des héros. Depuis notre rupture avec le Vicaire du Christ, nous descendons sans cesse, et le gouffre moscovite nous engloutit. Brigitte est la plus grande figure de femme qu'ait produite notre race brisée par le protestantisme. Qui nous relèvera et nous sauvera, si elle ne prie pour nous ?
Il est une autre parole que nous entendons souvent des évêques et des prêtres étrangers: « Si la France avait voulu! si elle avait pris en main
UN ITALIANISSIME 297
la cause de l'Église! si, offrant son appui à tous les catholiques du monde, elle avait entrepris le grand redressement des torts et des sévices de l'hérésie et de l'incrédulité envers les peuples rachetés du sang de Jésus-Christ, quel cri d'admiration, quel irrésistible entraînement d'amour dans le monde! « Telle a été un moment l'espérance de l'ÉgHse. Oui, les jours de Charlemagne semblaient pouvoir renaître sur un théâtre agrandi aux dimensions de la terre. Cela est devenu dur à penser, en présence de ce que l'on voit et de ce que l'on attend; et nous trouvons ici, nous autres Français, une sorte de louange rétrospective particulièrement amère pour nos cœurs si pleins de l'amour de Rome et de l'amour de la patrie.
Notre nombre nous console un peu. Il y a des nations malheureuses! D'Italie il ne vient que des exilés. Un seul évêque piémontais: il a pu faire le voyage parce qu'il n'a pas de siège, et que cet acte de piété ne compromet que lui. Il n'y a pas, il n'y aura pas un seul Portugais! . . .
M^ Plantier, évêque de Nîmes, est arrivé, accompagné de son vicaire général, le R, P. d'Alzon et de soixante de ses prêtres. L'austérité de son visage, où se peint une âme vigoureuse dans un corps souffrant, attire d'abord le regard. L'on devine que c'est quelqu'un; et lorsque l'on sait son nom, ces traits fermes, cette teinte de marbre doré par le soleil, ces yeux de flamme paraissent exprimer comme il faut l'énergie de son caractère et de son talent. Il est de ceux que l'on entoure dès qu'ils se montrent, et à qui Français et étrangers
se font un devoir de prodiguer les marques de reconnaissance et de respect. Au palais Altieri, un prélat espagnol demandait son nom. — Notas in Israël ! dit-il, et il se hâta vers l'illustre et modeste athlète.