II K
Capitule, en passant par-dessus la tribune aux harangues.
Le vieux palais des Césars dura plus que l'Empire. Charlemagne, au huitième siècle, le trouva debout et l'habita. Ce fut Robert Guiscard qui le démolit, dernier exécuteur des justices divines contre ce grand théâtre des insolences humaines que la présence de Charlemagne n'avait pas assez purifié. Le Normand jeta tout par terre. Il écrasa les restes du Forum, des débris du palais; beaucoup de merveilles de l'art antique furent enterrées pour des siècles.
On s'applique présentement à restituer la topographie du Palatin. Ce travail sera bientôt terminé. Des savants dirigent les fouilles; le résultat les réjouit plus qu'il ne charme les artistes. Pour retrouver le pavé d'une salle ou les débris d'un mur, on rase des bouquets d'arbres qui valaient mieux. Il y a aussi quelques enjolivements où préside le génie de la ville de Paris. Le Palatin prend l'aspect d'un square, mélangé d'un musée.
De grandes pancartes en tôle, comme on en voit dans les jardins botaniques, nous font lire les textes sur lesquels s'appuient les suppositions des savants. Maison de Tullius (?), Maison de Cicéron (?), maison de (?). C'est pour l'instruction des passants. Le square et le musée sont compliqués d'une école. Ainsi accommodés, ces beaux lieux dégagent une grande vapeur d'ennui, et je trouve que le magister et le savantasse abusent un peu des grandes latitudes qui leur sont laissées. Dans les jardins botaniques et ailleurs, toutes ces pancartes
ne m'ont jamais dit qu'une chose, que je suis un ignorant. Je le savais. Mais, hélas! j'en avais l'humilité, et voilà que ces doctes m'en inspirent l'orgueil.
Lorsqu'il y avait là des lentisques, des lauriers, des orangers et des violettes, je le savais et j'en savais assez, et j'avais d'histoire tout ce qu'il m'en fallait. Que m'importent les points d'interrogation de ces messieurs? Je trouve qu'on ne devait pas ainsi permettre à ces messieurs de sortir perpétuellement de l'Académie en habit d'apparat et démuselés. Autrefois, on en prenait un et il vous exposait son système, mais pendant qu'il parlait, on marchait sur les gazons semés de mauves et de violettes à l'ombre des lauriers. Un autre jour, on en prenait un autre, qui vous exposait un autre système; mais les lauriers et les violettes étaient encore là, et si l'on allait seul, on ne trouvait point de pancartes pour vous accrocher l'esprit à leurs points d'interrogation.
Mais comme la Providence ne permet guère qu'il y ait aucun mal sans quelque compensation, la pioche a pourtant mis à découvert un pavé précieux. C'est celui d'une basilique ou tribunal intérieur du palais, construit par je ne sais quel empereur, où d'après des documents certains, comparurent et furent interrogés et condamnés plusieurs martyrs, dont on sait les noms. C'est à l'extrémité du Palatin, vers le Colisée et la campagne.
Tandis que je faisais cette visite au Palatin, je composais en esprit deux petits tableaux de
l'histoire romaine au temps des empereurs; deux petits tableaux que je trouvais aussi instructifs que les pancartes des savants, ô vanité de l'ignorance! Voici le sujet de ces deux petits tableaux. Si j'étais peintre, je les exécuterais lestement.
Dans le tumulte qui suivit le meurtre de Caligula — car ce rufian finit par être assassiné, — le gras et lourd Claude, qui avait l'honneur d'être du sang impérial, crevant de peur, se cacha derrière une tapisserie. Un soldat qui courait le palais, cherchant à piller, souleva ce tableau, aperçut une grosse jambe, la tira, reconnut le prince. Le prince pleurait et demandait la vie. Le soldat fléchit le genou et le salua empereur, à quoi les autres donnèrent leur agrément. Claude l'imbécile (d'ailleurs bon grammairien) devint l'époux d'Agrippine qui lui fit adopter Néron. Titre du tableau: Claude reçoit l'Empire.
Vitellius mangeait. Apprenant qu'on l'attaque, il fuit, se cache dans la loge d'un portier, est découvert, battu, dépouillé, traîné la corde au cou tout le long de la voie Sacrée. Son énorme corpulence, sa face couleur de vin, son gros ventre, ses jambes menues et mal sûres excitaient la risée. On le couvre d'ordures, on l'appelle incendiaire, goinfre, ivrogne. Il baissait la tête: pour le forcer d'offrir son visage aux crachats, on lui attache une épée sur la poitrine, la pointe au menton. On le contraint de regarder ses statues renversées dont les inscriptions portent qu'il est né pour le bonheur et la concorde des Romains ; enfin on lui coupe la tête et son corps est jeté dans le Tibre. Second tableau : Vitellius perd l'Empire.