‹ Le parfum de Rome; (volume 2)Chapitre 7 sur 92 · LA MARSEILLAISE DE FRA GAUDENZIO · texte numérisé non relu

LA MARSEILLAISE DE FRA GAUDENZIO

Or ils sont sans nombre, par la grâce de Dieu, ceux que nous honorons parce qu'ils ont vaincu le monde, appuyés sur la sagesse de Dieu.

Le monde les a persécutés, diffamés, immolés, ne pouvant les séduire. Ils ont vaincu le monde, ils ont reçu la couronne de vie.

Ils ont vaincu le monde; et les autels aux pieds desquels ils ont sacrifié leur vie, les saints autels sont debout.

Ils ont reçu la couronne de vie au ciel; ils portent sur la terre la couronne de gloire. Les autels sont debout. Les saints ont vaincu le monde.

Ce qu'ils ont pu faire, pourquoi ne le ferionsnous pas? Dieu donnera sa force et sa lumière; nous donnerons notre sang.

Ourdissez vos ruses, aiguisez vos glaives: nous avons du sang à donner ! Vous ne savez pas ce que peut une prière, ce que pèse une goutte de sang.

Si vous ne clouez pas nos lèvres, nous parlerons ; si vous nous emprisonnez, nous avons la prière, et les barreaux parleront.

Que notre sang coule. Dieu le ramasse et le suspend sur vous. Il en laissera tomber une goutte, elle noiera vos armées.

Le reste, il le gardera dans le trésor de ses indulgences, et l'Église y puisera pour détourner la colère divine et sauver vos enfants.

« Vita délia giovinetta Albina Gelosi, cui si aggiunge ima memoria délia privilegiata morte délia giovinetta Carlottina Olivieri, eniramhi educande nella pia casa délie suore maestre di S. Dorotea in Rama. »

Cette petite histoire de deux écolières est une vraie fleur romaine. En l'analysant, je garderai la couleur de ces sortes d'écrits, et nous aurons une idée de l'éducation des couvents.

Dans la noble cité de lesi, la pure et aimable Albine eut son berceau. Elle naquit le i^"^ décembre de l'an de grâce 1836. Son père Antonio, et sa mère Maria, chrétiens de ce petit nombre qui dans le temps présent sont encore à l'image des temps anciens, voulurent qu'elle fût régénérée par le saint baptême le même jour.

Avec un soin tendre, ils commencèrent d'élever leur très chère fillette, s' étudiant à la faire grandir en bonté et à lui inspirer la crainte de Dieu. Ils voulaient que, par une affection sucée avec le lait, elle aimât déjà la vertu, lorsqu'elle arriverait à l'âge de raison.

Heureux et sages les parents qui savent diligemment remplir le devoir que leur a commis le Seigneur! Car, nous dit saint Basile, la vertu est ce chemin qui gravit vers le sommet de la montagne.

Au commencement, il est étroit, rude, embarrassé d'épines; mais à mesure qu'il monte, il devient plus facile, et enfin mille odeurs suaves de plantes et de fleurs le rendent délicieux.

Tel fut le sort gracieux de notre Albine: entre les bras de ses pieux parents, elle se trouva quasi portée sur ce chemin de la vertu, où, joyeuse et enflammée, on la vit courir toujours plus avant.

Cette âme fut tout de suite charmante. Albine possédait les plus aimables dons que l'on puisse désirer à une noble enfant: prompte, ingénue, modeste, causante, incroyablement attentive à procurer le bien d'autrui.

Elle rendait siens tous les intérêts de ses compagnes. Si quelqu'une s'attirait des réprimandes, elle s'interposait, les yeux en larmes, pressant la maîtresse de pardonner, et l'élève de promettre qu'elle essayerait de ne plus faillir. Souvent elle prit à son compte le châtiment qu'une autre avait mérité.

Elle voulait se rendre agréable à toutes, les plaignait, les aidait, les récréait. S'il arrivait qu'elle en blessât une par quelque parole piquante, elle entendait l'avertissement de l'Esprit-Saint, demandait pardon et ne laissait point coucher le soleil qu'elle ne fût réconciliée.

En son obéissance amoureuse et parfaite, comme en tout le reste, elle agissait par un principe de foi ; car le naturel la portait plutôt à résister. Elle se corrigea, prenant soin de rendre aux élèves comme aux maîtresses la charité et le respect qu'elle leur devait en Jésus-Christ.

Elle demandait spécialement le don de l'obéissance. Car, nous dit saint Grégoire, l'obéissance introduit et maintient dans l'âme humaine toutes les autres vertus. Or Albine voulait faire promptement tout ce qui lui serait commandé.

Ainsi elle s'élevait chaque jour! Mais pour dire quelle force opérait en elle ces vertus toujours grandissantes, c'était le fruit de l'oraison. Depuis qu'elle avait reçu la première lumière de la connaissance de Dieu, elle savait que le cœur où ne coulent point les eaux vives de la prière ne produit rien^ sinon l'ivraie.

Et l'oraison n'étant autre chose qu'une élévation de notre esprit en Dieu, l'on peut dire que l'oraison de cette enfant ne cessait pas. Sa prière commençait avec le jour, et les occupations du jour ne l'interrompaient point.

A son réveil elle saluait le Père céleste. En qualité de fille et servante, elle lui offrait d'avance les travaux de la journée, implorant sa grâce pour qu'ils fussent moins indignes d'un si bon père et d'un si grand roi. Autant de fois qu'elle changeait d'occupation, elle renouvelait l'offrande.

On la voyait suspendre de temps en temps son travail et lever son clair regard sur quelque sainte image, pour lui envoyer des traits enflammés de son amour. Elle disait : « Entre Marie et Jésus, je ne redoute rien de l'ennemi. »

Dans la prière, une teinte de majesté angélique se répandait sur ce visage gracieux. Droite, à genoux, les mains jointes, vivante image de modestie et de ferveur, son âme était devant Dieu; elle

contemplait sa beauté infinie, elle brûlait de très pur amour.

Et cette flamme de dévotion, remarquable en elle dès sa plus tendre enfance, croissait tellement, que plusieurs commencèrent à penser qu'Albine, couverte du vêtement roj^al de son innocence, entrerait jeune aux noces de l'Agneau. Déjà elle avait mis en son cœur de se détacher pleinement des choses terrestres, de s'unir tout entière par l'oraison à son divin Époux.

Elle accomplissait à peine sa neuvième année lorsqu'on la fit admettre à la table eucharistique, pensant bien que l'Agneau qui paît parmi les lis aimerait de venir à cette candeur. Albine reçut donc le pain des Anges. Avec quels sentiments, c'est ce qu'il est plus facile d'imaginer que de dire. Depuis ce jour, sa dévotion ne cessa d'augmenter. A Jésus-Christ dans le saint Sacrement, elle donnait le nom familier d'Ami.

Ce très doux ami de son âme innocente, elle allait, aussi souvent que possible, lui rendre visite. Ses plus chères délices étaient de se tenir à ses pieds devant le saint autel. Quand elle ne pouvait entrer à l'église, ses pensées au moins s'y portaient. Elle disait alors: «Allons à l'Ami, — Adressons une parole à l'Ami. »

Qui aime Jésus sans aimer Marie? Qui sert le Fils sans honorer et servir la mère? Albine était donc tendrement dévote à la Reine des Anges, mais non de cette dévotion molle et de pratiques minutieuses qui se conforme peu aux exemples que Marie très sainte nous a elle-même donnés.

Par amour de Marie, elle avait résolu de bien obéir à son père spirituel et de suivre courageusement les avis qu'il lui donnerait. En l'honneur de Marie, elle s'appliquait à remplir exactement tous ses devoirs, même les plus légers. « Car, disaitelle, ne convient-il pas que tout ce qui est offert à une si auguste Reine soit autant que possible parfait? »

Elle prenait des engagement de piété. « Marie, ma mère, je vous promets de dire tous les jours de ma vie les cinq psaumes qui composent votre nom, afin que vous me fassiez la grâce de me délivrer de l'enfer. O mère ! accepte ce pacte, et ne considère pas la pauvreté de mon offrande, mais les richesses de tes bontés, et accorde-moi ta bénédiction, unie à celle de ton Jésus. »

Ses bons propos étaient suivis d'actions vigoureuses; elle s'élevait de vertu en vertu, et montait à de plus hauts degrés en chaque vertu. Alors elle eut une vue plus nette des choses humaines et des choses de Dieu: aux choses humaines elle donna tout son mépris, aux choses de Dieu tout son amour. Elle fit vœu de virginité.

« 0 Dieu tout-puissant et éternel ! moi, Albine, bien que très indigne de m'offrir à vos regards, confiante néanmoins dans votre miséricorde infinie, et animée du désir de vous servir davantage; en présence de la bienheureuse vierge Marie et de toute la cour céleste, je fais vœu de chasteté. » Et dès ce moment, quelque chose de la sainte gravité de l'épouse vint épaissir encore le beau voile de sa pudeur.

La virginale pureté est un lis qui, pour s'élever odorant et magnifique, ne se contente pas des eaux fécondes de l'oraison et des sacrements, mais encore veut être entouré des épines de la pénitence. Aussi notre chaste Albine voulut-elle d'abord affliger son corps innocent.

Empêchée de ceindre les chaînes de fer, de vêtir le rude cilice, de prendre de sanglantes disciplines, à la place de ces austérités elle en trouva mille que la prudence des supérieurs ne pouvait lui interdire. Ce fut de souffrir avec patience les fatigues, les langueurs, surtout d'accomplir strictement les observances de la vie commune; et la plus âpre pénitence possible, c'est celle-là.

Ainsi, et résolue de se lier bientôt par les vœux sacrés, Albine atteignit dix-neuf ans et se trouva mûre pour le ciel. Un peu de fièvre la prit dans le mois de Marie 1855. Ce n'était rien en apparence; mais elle se sentait attristée. Étonnée de cette tristesse, elle l'attribuait à son peu de vertu.

Interrogée sur sa pâleur, elle répondait souriante : «Ce n'est rien; mais voyez cette pauvrette qui au lieu d'avancer recule ! Recommandez-la bien à Notre-Seigneur; car autrement, oh! combien je crains que le divin Époux ne se retire d'elle et ne lui fasse perdre la grâce de sa vocation ! »

Se plaignant d'elle-même et redoublant de volonté, pourtant elle continuait de s'affaiblir. Le 18 août mourut sa condisciple, Carlottina, dont nous parlerons ci-après. Or Carlottina, mourante, dit qu'elle voulait une compagne pour entrer au paradis. Elle nomma Albine.

Et presque subitement, Albine, de cette langueur passa à l'agonie. Ses parents l'entouraient, déchirés d'une douleur profonde. Elle, au milieu des assauts de la mort, consolait ceux qu'elle voyait pleurer. Elle disait : « Je m'en vais au paradis! »

Elle avait un frère. Il sanglotait. Elle s'éveilla comme du sein de la mort : « Pourquoi pleure -tu, mon bon frère ? Donc, tu ne me veux pas de bien, puisque tu pleures de ce qui est mon bien ? Je m'en vais aux joies éternelles. Dans le paradis de Dieu, là je prierai pour toi la Madone; je la prierai qu'elle te fasse toujours meilleur, et qu'elle t'appelle, toi aussi. »

On lui apporta l'Extrême-Onction; elle la reçut cordialement, répondant d'une voix sereine. Et il parut que Dieu n'attendait que de lui avoir fait cette dernière grâce; car aussitôt Albine perdit la voix. Pressant ses lèvres sur les plaies du Crucifix, lorsque le jour commençait à tomber, Albine remit son âme entre les mains du Créateur.

Or je m'adresse à toi maintenant, qui que tu sois qui écoutes. Voici donc que la chère jeune fille est morte en si suave paix et si sûre espérance du salut. Mets en présence une grande princesse, née sur le trône et qui a toujours vécu parmi les pompes du monde; contemple-la comme Albine au lit de mort.

Laquelle des deux voudrais-tu être ? Prononce : et que tel soit le jugement que tu fasses toujours des choses d'ici-bas.

La Carlottina, comme notre Albine, avait un esprit aimable, un cœur ardent et charmant, une beauté rare. Elle aimait Jésus et Marie de l'amour d'un ange.

La veille de l'Assomption, son père vint la voir. C'était un homme pieux. Plein de ferveur il peignit les sentiments que lui suggérait la fête de Marie, reine du Ciel.

La jeune fille écoutait, et une flamme s'allumait dans son cœur. Revenue parmi ses compagnes, elle en prit deux à part : — « Priez pour moi, ditelle, priez ardemment. Je demande une grâce à la Madone, je veux l'obtenir.

« La grâce que je veux, c'est que Marie me vienne chercher pendant l'octave de sa fête, afin que tout de suite s'unisse ma voix à la voix des bienheureux qui chantent Marie éternellement. Je veux voir cette fête de l'Assomption dans le paradis. »

Et toutes deux lui promirent de prier; car la pureté de l'âme est une lumière plus sûre que l'expérience de la vie. Et qu'y a-t-il de meilleur à désirer, et quel vœu est vraiment sage, sinon d'arriver jeune à cette patrie céleste dont le chemin, plus tard, devient si laborieux?

Le lendemain, à la sainte table, remplie de foi, Carlottina demanda de mourir et se sentit exaucée. La joie éclatait dans ses yeux, dans son langage, dans toute sa personne. Tous ceux qui la voyaient en étaient émerveillés.

Le jour suivant, premier de l'octave, il lui vint un peu de fièvre. Joyeuse, elle dit à ses compagnes étonnées qu'elle se mettait au lit pour mourir. La

fièvre augmenta, sa joie redoubla. Elle demanda le saint Viatique.

Joyeuse, elle reçut l'époux de son âme. Sur son visage il y avait déjà ce mélange de joie et de respect qui est le rayonnement des esprits glorifiés. Elle ne voulait entendre parler que de Jésus et de Marie et de la mort; l'heureux moment de la mort qui lui donnerait Jésus et Marie.

Un peu de délire fit croire qu'elle était effrayée: « Vous pensez que la mort me fait peur, et elle est la chose qui me console le plus. » Le médecin lui annonça qu'elle guérirait. — « Mais non ; je meurs par « la grâce de la Madone. Elle m'a fait cette grâce, « elle me l'a dit, et je m'en vais au Ciel. »

Une autre fois : « Tout de suite en Paradis, non, à cause du péché. J'irai en Purgatoire; mais j'espère que la Madone ne m'y laissera qu'un peu. » Elle dit encore: « J'emmènerai une de mes petites sœurs, une de mes compagnes d'ici : et cette compagne c'est Albine.

« J'emmènerai ma sœur pour qu'elle ne devienne pas mauvaise en grandissant ; Albine parce que j'ai compassion de son infirmité. » Une religieuse lui dit : « Et moi ?» — Non pas vous, mère, car vous êtes nécessaire ici. «

En tout, la chère mourante donnait un spectacle céleste. Patiente, pieuse, avenante à la douleur et à la mort, toujours pleine de joie. Elle consola sa mère: — « Adieu, maman, c'est pour demain; demain je m'en vais à ma maison. Je prierai pour vous la Madone. Dites-le bien à mon père et à tout le monde chez nous. »

Enfin le soir du troisième jour, on vit qu'elle allait passer. On lui donna l'Extrême-Onction. En attendant la mort, elle répétait : « Je m'en vais au paradis; je « vais baiser les pieds de la Madone. »

Pendant la recommandation de l'âme, elle expira tranquillement, comme elle avait demandé et comme elle avait prédit.

Par la véhémence du saint désir, l'âme s'était arrachée de sa prison.

A Santa-Mana-della-Vittoria, se font chaque année de solennelles actions de grâces pour la délivrance de Vienne par les armes de Jean Sobieski. L'église est de marbre et d'or. On y voit encore appendus les étendards pris sur les Musulmans.

Dans cette belle et gracieuse église, je voudrais une chose de moins et une chose de plus. Je voudrais expulser le chef-d'œuvre du Bernini, qui frétille au-dessus de l'un des autels, ce fameux groupe de sainte Térèse et du prétendu Amour Divin, Qu'on le vende à quelque Russe. Il serait mieux d'en faire de la chaux.

Je souhaiterais ensuite qu'une inscription marquât le confessionnal où, durant trente années, se confessa la vénérable Anna-Maria. Ce confessionnal, c'est l'enclume sur quoi Dieu forgea une âme

sainte, un acier plus victorieux que la noble épée de Jean Sobieski!

Dans le décret qui introduit le procès de béatification d'Anna-Maria, il est dit qu'elle fut choisie de Dieu pour lui attirer des âmes, pour être une victime d'expiation, pour détourner de grands malheurs par la vertu de ses prières :

« De nos jours, quand la conjuration de l'orgueil de l'homme et des puissances infernales s'est élevée contre les fondements de l'Église et contre ceux mêmes de la société civile, Dieu a opposé une simple femme aux flots débordants de l'impiété. Il a employé à cette œuvre Anna-Maria-Antonia- Gesualda Taïgi. »

Celle dont le nom inconnu est ainsi annoncé au monde vingt-cinq ans après sa mort, était, par sa condition sociale, un peu moins qu'une « simple femme. » C'était une indigente, mariée à un homme de peine du palais Chigi.

Il y a trente ans, on la voyait par les rues, vieille, infirme, allant visiter Notre-Seigneur ou dans une église ou sur un Ht de souffrance. Sa pauvreté correcte, un certain éclat de majesté, un certain regard des passants excitaient l'attention de l'étranger. Il entendait dire avec respect, parfois avec dérision: C'est la sainte!

A Rome comme partout, les saints rencontrent la double épreuve de l'admiration et du mépris. Ils redoutent la première, ils aiment la seconde; ils franchissent l'une et l'autre, radieux d'humilité. La pauvre Anna-Maria n'avait pu faire qu'elle ne devînt un des grands personnages de Rome.

Elle possédoit le don des miracles. Elle répandait magnifiquement autour d'elle la guérison, la consolation, la lumière. Elle ne demandait pour elle que d'obéir, d'aimer, de souffrir. Elle vivait du travail de ses mains.

De nombreux témoins ont attesté les splendeurs de cette noble vie. La vie des saints ! Dieu présent, visible, agissant ; la nature partout vaincue ! Et en même temps, ici, les vulgarités et les angoisses de la plus chétive existence populaire!

C'était une Térèse, une contemplative, une vraie amante. Mais point de cellule. Un mari à servir, grossier quoique honnête homme; beaucoup d'enfants, mille soucis, des maladies fréquentes, des ennemis, des calomniateurs.

Elle gouvernait sa lourde maison et n'y faisait pas régner seulement l'ordre, mais la sainte joie. L'indigence y demeura, la misère n'y entra point. Anna- Maria convertissait ses ennemis, pardonnait à ses calomniateurs, et savait être toute et toujours avec Dieu.

Elle avait été belle et brillante. Elle n'attendit point que cette fleur tombât. Appelée, elle se rendit. Dieu l'emporta aussitôt dans l'amour, dans la lumière, dans l'extase. Il lui donna la prière, les larmes, la soif du sacrifice, l'intelligence de la douleur, la contemplation de la vérité.

Il satisfit sa charité, qui lui demandait la guérison des malades; il ajouta la science de la religion, et la connaissance du passé, du présent et de l'avenir, pour favoriser plus utilement cette

charité qui lui demandait encore et surtout la conversion des pécheurs.

Les dons intellectuels lui étaient départis par un miracle sans exemple. Peu de temps après qu'elle fut entrée dans la vie parfaite, elle vit apparaître un globe d'or mat qui devint un soleil incomparablement lumineux, où elle voyait toutes choses.

Elle savait avec assurance le sort des défunts. Son regard allait aux extrémités du monde, y reconnaissait des personnes qu'elle n'avait jamais vues, et les pénétrait jusqu'au fond de l'âme. Les choses accomplies, les choses à venir se révélaient à son regard avec leurs circonstances les plus étendues.

Il suffisait d'un coup d'œil : l'objet qu'appelait sa pensée se montrait et elle savait. Elle voyait le monde entier comme nous voyons la façade d'un édifice. Aussi bien que les individus, les nations lui apparaissaient; elle discernait les causes de leurs maux, les remèdes qui pouvaient les guérir.

Par ce miracle permanent et sans limites, la pauvre compagne de Domenico Taïgi devenait un théologien, un docteur, un prophète. Le miracle dura quarante-sept ans. Jusqu'à sa mort l'humble femme put lire dans le mystérieux soleil, toujours présent.

Jusqu'à la mort, elle n'y porta le regard que pour la gloire de Dieu, quand la charité le voulait, quand l'obéissance l'exigeait. S'il apparaissait une chose qu'elle n'eût point cherchée et qu'elle ne comprît point, elle s'abstenait d'en demander l'explication.

Des pauvres, des grands du monde, des princes de

l'Église venaient lui demander conseil ou secours. Ils la trouvaient aux humbles soins de son ménage, souvent malade. Elle ne refusait ni son derner morceau de pain ni l'heure la plus précieuse de son temps et n'acceptait ni présents ni louanges.

Les plus puissants patrons ne purent la décider à faire sortir ses enfants de la condition où ils étaient nés. A bout de ressources, elle avertissait Dieu; Dieu envoyait alors le nécessaire. « Souvent nous avons vu la misère de près, disait son mari, mais rien n'a manqué. »

Elle trouvait bon de vivre ainsi au jour le jour, comme les oiseaux, et de n'avoir d'autre grenier que celui du Père céleste. Une reine réfugiée à Rome la pressait d'accepter de l'or. — « Madame, lui dit-elle, que vous êtes simple! je sers Dieu, qui est plus riche que vous. »

Elle touchait les malades, et ils étaient guéris; d'autres guérissaient par ses prières; d'autres avertis de leur fin prochaine, mouraient saintement. Elle faisait de grandes austérités pour les Ames du Purgatoire, et ces Ames délivrées venaient la remercier.

Elle souffrait dans son corps et dans son âme. Sans cesse attirée au ciel par la véhémence du désir, sans cesse ramenée et clouée sur la terre par les mille poids de la vie, perpétuel déchirement ! Mais elle savait qu'ainsi le voulait Dieu.

Elle savait qu'elle expiait pour les autres, que Jésus l'associait à son sacrifice, qu'elle était victime avec lui. Les douleurs de l'amour divin sont d'ineffables ivresses. Après la communion, parfois

elle tombait comme foudroyée, toujours elle entrait dans un long ravissement.

A vrai dire, le ravissement ne cessait pas, car la présence de Dieu ne cessait pas. . . . Délaissée, elle le savait là pourtant; et toute souffrance lui était douce parce qu'elle venait de lui et conduisait à lui. Don de l'amour, don éternel!

Elle allait; les pieds en sang, la tête rayonnante, elle suivait sa voie royale. Elle ne se détourna pas, ne se reposa pas, ne se ralentit pas, et, tout au contraire, la rigueur de sa pénitence croissait en même temps que déclinait sa vie. Le monde ne verra rien de comparable à la beauté des saints.

Rien ne sera plus haut que ce détachement souverain de toutes les choses terrestres, plus généreux que cette acceptation constante de la douleur au profit d'autrui, plus sublime que ce travail pour approcher de la ressemblance de Dieu, non dans sa gloire, mais dans ses opprobres. Et, en courant aux opprobres, ils atteignent la gloire, ils remportent des victoires divines, ils distribuent des grâces de salut.

Les saints vivent d'une vie entièrement supérieure. Ils sont libres. La terre et le monde n'ayant plus de séductions qui les attirent, n'ont plus de chaînes qui les lient. Ils contemplent des merveilles que nos yeux ne voient pas, ils entendent des harmonies qui ne descendent pas à nos oreilles. Que peuvent être nos voluptés, comparées aux délices de ces âmes dont la conversation est avec Dieu ?

En vérité. Dieu nous a placés dans un exil magnifique; et la terre, quoique punie à cause du péché

de l'homme, est encore pleine de splendeur et de joie; mais le trésor sans prix, l'ornement incomparable de la terre, c'est la sainteté. Jésus y a laissé cette plante arrosée de son sang divin.

Jusius ut palma florehit. Le saint s'élève comme un arbre qui donne de l'ombre, des fleurs et des fruits; et le sol qui le porte se pare de beauté et se remplit de douceur. La bouche du saint annonce la sagesse, et sa langue publie la justice. Le saint bâtit sur le roc, et il n'est plus de torrents qui puissent emporter ce qu'il a édifié.

Voilà ce que Dieu fit voir dans Rome, durant cette longue période de tempêtes qui a commencé lorsque l'humble Anna-Maria prenait la voie des saints. Pie VI mourait à Valence, Pie VII était captif à Fontainebleau; devant Grégoire XVI la Révolution reparaissait, armée à la fois du poignard des sicaires, de la plume des diplomates et du sceptre des rois.

On disait que le règne des papes était fini ; que la loi du Christ et le Christ lui-même expiraient ; que la science aurait bientôt fait de reléguer parmi les fantômes ce prétendu Fils de Dieu, et de déchirer ses dictées injurieuses à la raison humaine; qu'il n'aurait plus de pontife et ne ferait plus de miracles.

Pendant ce temps, Dieu suscitait cette femme qui guérissait les malades en les touchant de la main ou qui les soulevait de leur lit par la seule vertu de la prière. Il lui donnait la connaissance du passé, du présent et de l'avenir; elle affirmait le retour de Pie VII, elle annonçait l'élévation de Grégoire XVI, elle voyait au-delà de Pie IX.

Elle était la réponse de Dieu à tous les victorieux de la politique, des champs de bataille et des académies. Réponse faite tout bas, en confidence, pour consoler quelques amis effrayés, pour affermir ou ramener quelques âmes. Qu'importe à Dieu la force de la multitude? Il désarme une main dans la foule, et tout est fait.

Il a suscité Anna-Maria, il ne daigne pas la montrer. Il la laisse dans la poussière de Rome. Elle existe pour ceux à qui il veut la donner actuellement, c'est assez. Elle ne sortira de l'obscurité que par la mort, et longtemps après sa mort. Qu'importe la mort ? La leçon d'une telle vie ne mourra pas, le miracle est vivant.

Les saints vivent deux fois en ce monde. Ils ont l'existence ordinaire; ils en ont une seconde qui est une image de l'éternité et qui atteste leur vie bienheureuse. Entrés dans le tombeau par la croix, ils en sortent par la gloire. Le temps est plus long ou plus court. Qu'importe le temps? Dieu est le maître du temps; il le donne, ou le retire. Il sait ce qu'il plante, et à quelle heure mûrira le fruit.

Voici que cette seconde vie d' Anna-Maria Taïgi commence. A présent, la leçon de la vie héroïque et le miracle de la vie surnaturelle vont répondre comme Dieu l'a voulu. Lorsque le Pape introduit une cause de béatification, il prend en main la trompette qui ressuscitera des morts.

Hommes de bonne volonté, dont les yeux ne sont pas ouverts, mais qui voudriez voir, remarquez la foi, la dignité et la sincérité de l'Église. Elle reconnaît ici une sainte vie, elle y pressent le miracle, elle

n'est pas assurée encore. Elle ouvre une enquête et la poursuit publiquement, avec un calme que rien ne peut ébranler.

Les dérisions ne l'arrêteront pas, l'erreur ne la pourra surprendre. Si le miracle n'est pas prouvé jusqu'à la dernière évidence, elle ne le recevra point ; s'il est démontré par la certitude des autres témoignages et par l'éclat des miracles nouveaux, elle le proclamera en vous exhortant à le croire.

O hommes qui ne voulez rien croire et rien admirer des saints de Dieu, considérez les choses que vous croyez et admirez les autres hommes, et les fondements sur lesquels votre foi et votre admiration reposent, et les actes où cette foi et cette admiration vous engagent!

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