PRÉDICATION AU COLISÉE
L'ÉvÊQUE de Tulle a prêché le Chemin de la Croix au Colisée. J'ai vu, j'ai entendu et je ne saurais rien décrire ni rien redire. Il en faut pourtant laisser une note. L'idée, je crois, appartient à M^"" Bastide: il y voyait un hommage au Christ, un lustre pour Rome, un honneur pour la France, trois motifs dont un seul lui ferait remuer ciel et terre; mais il ne trouva point de difficulté; tout le monde est affamé d'entendi-e l'évêque de Tulle, et l'évêque de Tulle est toujours prêt; il a toujours quelque chose à dire de Jésus-Christ.
Le temps était sombre, il pleuvait par intervalles. Néanmoins la foule accourut. L'immense arène se trouva presque remplie de prêtres, de soldats, d'hommes et de femmes de toute condition et de toute patrie. Des groupes nombreux s'étaient répandus sur les ruines, jusqu'à la seconde galerie et plus haut, comme à dessein pour la beauté du coup d'œil. Dans tous les spectacles publics, il y a des gens qui s'installent ainsi sur quelque point
inaccessible d'où ils ne peuvent guère entendre, cherchant principalement, à ce qu'il semble, le plaisir de se faire voir et peut-être la volupté de se sentir exposés à se rompre le cou. Quel que fût le dessein de ceux-ci, aucun maître de mise en scène ne les eiit su mieux placer.
On fît le Chemin de la Croix. Le T.-R. P. Régis, procureur général des Trappistes, premier abbé de Staouéh, en Afrique, où il enterra dans les fondations une vingtaine de ses frères, portait le Crucifix; M^'' Bastide disait à haute voix les prières. L'un et l'autre, chacun d'une manière différente, offrent une sorte de type idéal du prêtre soldat, espèce essentiellement française. Une grande partie de la foule répondait avec un accent plein de sincérité et d'émotion. Pourtant cette foule était mêlée. Il y avait des indifférents et même des ennemis, et de part et d'autre on le sentait. C'était là, pour moi, l'intérêt dominant de cette scène étrange et grande. Je regardais les visages; je voyais d'avance le partage qui se fera quelque jour, ceux qui s'en iront, ceux qui resteront dans l'arène, ceux qui monteront sur les gradins, ceux qui lâcheront et exciteront les bêtes: et les bêtes, je les voyais aussi.
La pluie cessa, le temps devint plus sombre. Un grand silence s'établit. L'évêque était debout sur le palco. Près de lui, à droite et à gauche, se tenaient l'évêque de Beau vais, M^' Gignoux, et l'évêque de Quimper, M^"" Sergent. J'étais heureux de les voir là. Que de souvenirs éveillait surtout en mon cœur la douce et sereine figure de