‹ Le parfum de Rome; (volume 2)Chapitre 74 sur 92 · PRÉDICATION AU COLIS ÉE · texte numérisé non relu

PRÉDICATION AU COLIS ÉE

l'évêque de Beauvais! Il est de ceux qui dès les premiers temps m'ont dit: Courage! de ceux qui, sans que je l'aie jamais demandé, n'ont jamais manqué de me donner leur témoignage quand la justice l'exigeait. Il m'a été secourable dans la douleur privée comme dans l'action publique. Assis à mon humble foyer, alors décoré de toute joie, sa main s'est posée sur des fronts purs que le mort a couronnés des roses de l'éternelle vie. EUes m'apparaissaient près de lui, ces têtes charmantes: et pensant que nous ne sommes rien et que nous ne savons rien, et que toute chose dure et terrible à nos cœurs n'est que le secret de la grande bonté de Dieu, je disais : Amen !

Le discours de l'orateur roula sur ce mystère de Rome et du monde, le mystère des deux cités qui luttent ici-bas pour le partage suprême et définitif. Il les peignit l'une et l'autre en traits pleins de grandeur. Mais toutes ses paroles n'arrivaient pas jusqu'à moi, et j'étais trop distrait par le spectacle matériel de ces deux cités dont il parlait.

Sur les fronts tournés vers l'orateur, je lisais bien des miracles, je voyais en grand nombre des appelés, et je l'espère, des élus, qui attestent la continuité du travail de Dieu. Le P. Hermann était là, pieds nus, couvert de la robe du Carmel, et à côté de lui Listz, son maître, si longtemps enfoncé dans les illusions de la vie et de la pensée. Listz du moins cherchait; Hermann ne cherchait même pas; il était purement juif et artiste. Il y avait aussi l'abbé de Menneval, âme douce entre toutes, que la vocation ecclésiastique est venue

saisir, ou plutôt reprendre, dans le monde spécialement muré de la diplomatie. Et moi, et tant d'autres, d'où n'avons-nous pas été tirés! J'étais près de M^"" de Mérode. Il y a vingt ans, jeune officier, pressé de tirer son épée, il me demandait de l'introduire auprès du maréchal Bugeaud. La nature l'avait fait soldat, la grâce l'a fait prêtre: le prêtre est fervent, le soldat persiste. Il est ministre de Pie IX: par nature il devait servir plutôt Jules II; mais entre Jules II et Pie IX il n'y a pas toutes les différences que signalerait le vulgaire, et l'avenir pourra montrer que la nature, en faisant IVF'' de Mérode, ne s'est pas trompée de date autant qu'on le croirait. Je remarquais encore dans la foule un petit-fils de Joseph de Maistre, capitaine au service du Saint-Père. Ce nom fait bien sous ce drapeau. Joseph de Maistre entrevoyait une sorte de loi de la Providence qui ne permet pas que l'homme qui a fait des livres laisse une autre postérité. Jusqu'à présent il a plu à Dieu de lui donner un clément démenti. L'auteur du Pape a des petits-fils qui portent noblement son nom, le plus grand, à mon avis, qui se soit élevé dans ce siècle.

Mais les figures hostiles gardaient leur expression d'hostilité, et sur quelques-unes même cette expression devenait violente. En vérité, les deux cités étaient là! Je me rappelai le propos d'un lieutenant qui, voyant ces jours derniers l'enthousiasme de nos prêtres sur le passage du Saint-Père, les apostropha et leur dit : « Jouissez de votre reste! » Ils sont plusieurs à qui échappent aisé-

ment de ces choses. J'ai eu moi-même la fortune d'en entendre un : des marches de Saint-Pierre, montrant à d'autres Français le Vatican et les appartements du Pape, il leur disait : « Une volée de canon, et il n'en resterait rien!» Parmi les soldats, beaucoup donnaient des marques d'une vraie piété ; d'autres affichaient un esprit supérieur. Bidard et Godard, assis, les jambes pendantes, l'œil dédaigneux, leur noble tête couverte, regardent de haut l'évêque de Tulle, songeant qu'ils ont dans leur giberne de quoi répondre à tout cela.

Mais enfin, Bidard et Godard ne sont pas si grands docteurs, et les bestiaires n'auront point le dernier mot.

Indulgenza plenaria. — Indulgentia plena, perpétua, quotidiana, pro vivis et defunctis. Scandale de Coquelet !

Lorsqu'il lit ces annonces fixes à la porte à peu près de toutes les églises, Coquelet rougit des longues faiblesses de l'humanité: «Quoi! encore des indulgences, après Luther, après la Réforme, en plein dix-neuvième siècle! » Il voudrait être bon cathoUque . . . pour se faire protestant. — « Rome, dit-il avec horreur, est la ville des indulgences. » — Je répète avec amour : « Rome est la ville de l'indulgence!» Que nous sommes loin d'entendre la même chose en articulant les mêmes mots I

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— Vraiment, continue Coquelet, je ne vous comprends pas. — C'est l'avantage que j'ai sur vous, Coquelet. Je vous comprends, et je me comprends moi-même. — Mais que trouvez-vous de si beau dans cette indulgence plénière et perpétuelle à ramasser partout? — Ramasser et partout sont deux expressions larges, fils de Buloz ! Rome tout entière contient moins d'indulgences pour moi qu'un seul numéro de la Revue n'en contient pour vous. Mais quand même nous pourrions ramasser partout l'indulgence, qu'y trouveriez-vous de si laid?

— Comment, reprend Coquelet, entrer dans une église, baiser une pierre, marmotter une patenôtre, faire une aumône de dix baïoques, et l'on est lavé de tout crime! — Hélas! Coquelet, ce serait bien commode, mais nous n'en sommes point là. Vous ignorez, mon ami ; j'oserai même dire que vous êtes grossièrement ignorant ! — Et moi, continue amèrement Coquelet, j'oserai dire que des sarcasmes ne sont pas des raisons. — Si fait, Coquelet. Mais quelles raisons vous faut-il? — Et quelles raisons peuvent justifier ce trafic des Indulgences qui vend le Paradis pour dix sous! — Voilà un sarcasme, Coquelet. Voulez- vous des raisons? — Allons, dit Coquelet, faisons un voj^age dans l'absuxde !

— Observez premièrement. Coquelet, qu'il y a les conditions de l'indulgence. Pour la gagner, il faut être en état de grâce, c'est-à-dire confessé, contrit, absous. Si vous voulez passer par là et vous mettre dans cet état, vous verrez que ce n'est pas rien, et que ni homme ni Dieu ne peuvent exiger

davantage d'un mortel. L'indulgence est une remise de peine au pécheur repentant. Refusezvous à Dieu le droit de grâce? Notez que cette grâce que fait Dieu ne soustrait nullement le pécheur à votre juridiction. Elle vous laisse le droit de lui imposer l'amende, de l'envoyer aux galères, de l'envoj^er à la mort. Ainsi l'indulgence de Dieu ne lèse point votre justice. — Mais vous le faites innocent devant Dieu! — Pas moi. Coquelet, mais le Pape; c'est-à-dire Pierre. Et Pierre ne fait pas cet homme innocent, il le fait quitte.

— Oui, reprend Coquelet, Pierre s'arroge ce pouvoir. Je trouve que Pierre, votre Pierre, à vous, tranche beaucoup du divin! C'est contre quoi ma raison se révolte. — Votre raison, Coquelet, pourrait avoir tort de se révolter. Elle a tort certainement de s'en prendre ici à Pierre, qui ne fait qu'user de ses latitudes légitimes. Pierre lie et délie. Mais abordons la théologie de l'indulgence. L'autre jour, l'évêque de Tulle nous la déroulait, et je suis en mesure de vous instruire: seulement il faut monter plus haut.

Le Verbe s'est fait chair. . . . Coquelet interrompt : — Mais. ... — Je ne demande pas encore vos objections, mon ami; j'expose. Vous combattez sans connaître. Si vous voulez connaître, prêtez l'oreille.

En prenant l'humanité, non par abstraction, mais réelle et vivante, le Verbe l'a élevée jusqu'à lui et pour jamais, car Dieu ne fait que des choses éternelles et ne se diminue pas. Nous qui restons libres individuellement, nous pouvons nous

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détacher, nous pouvons perdre l'avantage de cette parenté divine, nous ne pouvons détacher du Verbe l'humanité; et l'humanité ici, c'est toute la nature.

Écoutez saint Jean Damascène. Vous avez une pointe de panthéisme. Vos erreurs sont souvent des vérités que vous n'entendez pas, et vous vous empoisonnez avec des sucs divins: «La douce volonté du Père, dit le docteur oriental, a opéré le salut de l'univers dans son fils unique et a hé fortement toutes choses; l'homme, en effet, étant un petit monde dans lequel se nouent et s'enlacent toutes les essences, tant celles que le regard découvre que celles qui lui échappent, le miséricordieux vouloir du Créateur a fait que, dans son Fils le consubstantiel, il s'accomplît une union intime de la Divinité et de l'humanité, et par là l'union de toutes les choses créées, et que, de cette sorte, Dieu fût tout en toutes choses. » Ces vues, observe l'évêque de Tulle, sont famihcres; il n'est docteur traitant de l'Incarnation qui ne les propose, et saint Paul, le Docteur par excellence, les indique fréquemment. Ainsi, Coquelet, quand vous voudrez du panthéisme que vous puissiez comprendre, vous savez où il faut vous adresser.

Mais Dieu fait plus. Par la création de l'Église, les fidèles constituent un corps immense, prolongé dans le ciel, sur la terre et dans les lieux de purification que nous appelons le purgatoire. Triomphante, souffrante, militante, l'Éghse est une en ces trois états. Jésus-Christ en est la tête. Ainsi se trouve accomplie l'unité des hommes avec Dieu et des hommes les uns avec les autres. Unité

substantielle, par où les actes de l'humanité, libres et par conséquent méritoires, reçoivent un caractère divin. Le membre humain de l'Église conserve son individualité. Portion du corps mystique de Jésus-Christ, il a tous les bénéfices d'une vie d'ensemble; homme, il garde la prérogative, mêlée de péril et de gloire, de l'être responsable et libre. Ainsi ce corps de l'Église nous apparaît divinement humain. Dieu y verse la vie, l'humanité y fait éclater sa valeur. Laissé à lui-même, l'être humain n'aurait jamais gagné ce mode sublime d'existence. Dieu en fournit l'élément, en assure la durée, y donne place à la liberté de la créature.

Dans le corps, chaque membre concourt au bien de tous, et le bien général est le bien particulier de chacun. Saint Paul rendait sensible l'idée de l'Éghse par cette comparaison: l'Église étant le corps dont Jésus-Christ est le chef, dont les fidèles sont les membres, les bénéfices de la vie s'y partagent au profit de tous les incorporés. Laissez-vous seulement régir par la grande loi de ce corps qui est la charité; tout ce qu'il possède est à vous. Et vous à votre tour, vous apportez un contingent qui aide à la richesse des autres. Là est la doctrine des indulgences.

Le Verbe incarné a mérité pendant sa vie mortelle. Il a mérité surabondamment en Dieu. Il a payé sans rien devoir, infiniment au-delà du prix. Une larme de ses yeux, un mot de ses lèvres pouvaient suffire ; il a épuisé le sang de ses veines, il a reçu le baiser de Judas, le soufflet du prétoire; il a subi les fouets, les crachats, le sépulcre, toutes les

ignominies dues au péché. Par ces excès, il a comme créé dans l'humanité une sorte de race nouvelle, douée d'une faculté d'amour sublime et jusqu'alors inouïe, la race des saints, qui veut et qui sait excéder comme lui, par amour pour lui, dans l'amour de cette humanité qu'il est venu sauver. Quoique ceux-ci ne s'estimassent, ni ne fussent pas sans péché, néanmoins, les 3'eux sur le chef adorable, ils ont souhaité de payer, s'ils le pouvaient, plus qu'ils ne devaient, et d'être « anathèmes » pour leurs frères. Qui dira qu'ils n'ont pas réussi à passer la mesure? Qui voudra croire que tant de martyrs, de vierges, de solitaires, de saints n'ont souffert que la juste peine de leurs péchés, et que Jésus-Christ a dédaigné ce pacte où leur amour a voulu l'engager, de l'imiter jusqu'à la mort et jusqu'à la croix pour être ses associés dans l'œuvre de la Rédemption?

Or il y a deux éléments dans le péché. Le pécheur se détourne de Dieu, il se tourne vers la créature. En se détournant de Dieu, il le perd; il est séparé, il est damné. Il s'est détourné hbrement; s'il meurt dans cet état, il reste séparé éternellement, comme celui qui s'est arraché les yeux reste aveugle. En se tournant vers la créature, il viole l'ordre; il y doit rentrer par les satisfactions de la pénitence. Mais s'il est damné, séparé à jamais de l'Église, séparé à jamais de Dieu, comment fera-t-il pénitence? L'ordre donc reste éternellement violé et se venge du violateur par une peine éternelle. C'est la peine du sens, corollaire de la peine du dam.

Tant qu'il vit, le pécheur qui s'est librement détourné peut librement revenir. La charité des fidèles prie pour lui, Dieu se remue en son cœur, mille grâces le pressent et assistent sa liberté affaiblie. Enfin il se souvient de Dieu, il le cherche, et puisqu'il le cherche, il le rencontre. Par les mérites de Jésus-Christ, Dieu lui remet la double peine éternelle, celle du dam, puisqu'il n'y a plus de séparation, et celle du sens, qui n'était éternelle qu'à cause de l'éternité de la séparation

Cependant il reste quelque ■ chose du péché, détruit par le pardon. Il reste les suites du péché. L'ordre a été violé, il n'est pas rétabh, il doit l'être. Mais le travail de réparation peut n'avoir pas l'énergie nécessaire, l'âme peut être retirée de ce monde avant d'avoir satisfait! Elle sera donc arrêtée au séjour d'expiation? Enchaînée dans le purgatoire, elle y devra donc subir une purification proportionnée à l'étendue du mouvement désordonné qu'elle a fait vers la créature? Non, par la miséricorde de Dieu. Ou la dette sera payée intégralement, ou diminuée immensément, parce que l'Église est un corps vivant plein de charité et de richesses. La loi des corps vivants met tout en commun entre les membres; du sommet de la tête à la plante des pieds, il y a communion et réciprocité. Or, dans le corps de l'Église, la tête et beaucoup d'entre les membres sont enrichis de satisfactions surabondantes. Cette opulence suffit aux détresses générales. Si la justice et l'ordre exigent des réparations, celui qui doit les fournir n'est pas sans famille. Il a des frères, il est partie

intégrante d'un vaste corps; sa gêne particulière est suppléée par la richesse commune. La justice exige une peine, la peine sera subie, subie par le coupable lui-même : il payera sur ce qui lui appartient et lui a été bien donné. Qu'importe la forme d'être sous laquelle il se présente! N'est-il pas dans la divine communion? pouvez- vous l'en exclure? C'est lui, lui-même que nous voyons apparaître dans l'unité, enrichi du fonds universel, soldant avec un trésor non usurpé, le trésor de ses frères les saints, le trésor inépuisable de son frère Jésus-Christ, le trésor des indulgences amassé et offert pour sa rançon.

Ainsi parle la théologie des indulgences. Elle ne craint pas, comme vous autres, étranges adorateurs de la nature humaine, d'ouvrir à l'homme la voie du crime en lui montrant la facilité du pardon. Elle se fie à de meilleurs instincts. Le christianisme, que vous dites si injurieux à la nature humaine, lui fait constamment un honneur que vous lui refusez toujours. Il l'unit à Dieu, il trouve en elle des éléments de cette union, des aspirations à cette gloire. Il croit que l'homme, réintégré par l'absolution, dégagé par l'indulgence, n'étant plus tenu au travail de la vertu à titre de justice, s'y portera plus vaillamment par l'amour. Le dogme des indulgences n'est pas l'abri de la paresse, il est le dogme des douces condescendances envers la fragilité humaine, l'invitation la plus persuasive à la perfection.

Quant à la manière dont Pierre distribue l'indulgence, Pierre est en cela, comme dans tout le reste.

le vicaire de Jésus-Christ, du pasteur de la brebis perdue, du père de famille qui envoie par les chemins et les haies ramasser les vagabonds pour les faire asseoir à sa table; le vicaire du quêteur d'amour qui appelle les malades, les affamés, les altérés, et qui va lui-même aux Publicains et aux Samaritains; le vicaire du prodigue, par qui le ciel est promis en récompense d'un verre d'eau.

Ainsi fait Pierre, et Pierre fait sa charge en faisant ainsi. Il est l'Ange qui remue la piscine, afin que les malades y trouvent la guérison. Il est préposé au trésor du Christ, non pour le garder avarement, mais pour le répandre; et en le répandant, il l'accroît, comme le semeur accroît le froment qu'il jette à main pleine dans une terre bien préparée. Ne l'accusez donc pas de trancher du divin, car il sait qu'il ne tire rien de son fonds et que ce n'est pas lui qui donnera l'accroissement. Il dispense des mérites, il ne les crée pas; il administre des trésors de façon qu'ils multiplient, mais ce n'est pas par lui qu'ils multiplient. Voilà ce qu'il fait, ce qu'il enseigne, ce que nous croyons.

Et ne l'accusez pas non plus de prodigalité. Sa main large et généreuse, et qui doit s'ouvrir toujours pour épancher toutes les largesses du pardon, est nonobstant prudente. Le Pape n'accorde pas le bienfait de l'indulgence plénière sans prescrire des pratiques satisfactoires. La prière, le jeûne, l'aumône, ternaire sacré, sont requis comme moyens d'une nécessité absolue et opposent leur rigueur aux violences du ternaire impie. Il y a trois concupiscences dans le cœur humain. Contre

l'orgueil est décrétée la prière qui abaisse l'esprit devant Dieu; le jeûne vient dominer la chair encline aux voluptés; l'aumône gagne des victoires sur l'avarice. Avant donc de s'approprier les libéralités divines, il a fallu réaliser par des actes une profession de foi sur l'ensemble de la péni tence. Les dons de Dieu ne sont pas livrés sans discernement.

Si vous me dites que les indulgences peuvent être mal acquises, je répondrai qu'alors elles ne sont pas acquises du tout. Tant pis pour ceux qui n'y mettent pas le prix ! Ils ne veulent rien payer, ils n'achètent rien. On ne trompe pas Dieu. Mais imaginez un peuple entier voulant gagner l'indulgence plénière, c'est-à-dire accomplir toutes les conditions qu'il faut! Vous parlez volontiers de moraliser le peuple. Que sauriez- vous proposer de plus efficace, et que rêvez- vous de plus grand?

Et considérez aussi, considérez en votre cœur cette beauté, cette grandeur et cette vertu qui naissent du dogme des indulgences combiné avec la piété et la charité pour les morts. J'ignore à quel point vos idées philosophiques et humanitaires vous ont fait protestant. Cependant, parce que vous êtes de juste et affectueuse nature, j'estime que vos défunts n'ont pas tous péri dans votre cœur. Je crois qu'il vous serait doux de leur donner autre chose qu'un vain tombeau bientôt abandonné, qu'un souvenir moins durable encore, non moins stérile. Mais si vous ne priez pas et si vous ne satisfaites pas pour les morts, que pouvez- vous pour eux ? Force vous est de dire

qu'ils n'ont besoin de rien, et par là vous faites au genre humain le grand dommage de nier toute justice, ce qui va plus loin que tout abus possible des indulgences; vous faites aux morts le grand dommage de leur refuser tout secours. Ils n'ont besoin de rien? En êtes- vous sûr?

Nous autres catholiques, nous ne permettons pas à la mort ces envahissements souverains, nous ne lui laissons point ces proies entières. Persuadés que nos défunts sont vivants, nous prions pour eux, nous satisfaisons pour eux, le dogme des indulgences ne nous permet pas de rester oisifs. En offrant une action si puissante à notre tendresse, il nous sollicite puissamment aux actes de vertu par lesquels seuls nous pouvons l'exercer. De là, sans parler du reste, tant de fondations pieuses pour les âmes du purgatoire. Calculez, si vous le pouvez, ce que cette croyance a fait couler d'huile et de vin sur les plaies des blessés de ce monde, combien elle a recueilli de malades, combien elle a nourri d'indigents.

Calculez combien elle a gardé d'âmes encore engagées dans le combat terrestre. Pour puiser au trésor sacré et remplir cette fonction d'intermédiaire entre la miséricorde divine et la détresse de l'âme du purgatoire, une seule condition est nécessaire, mais la nécessité en est absolue: nous devons gagner nous-mêmes l'indulgence que nous appliquons. A porter cette richesse il faut des mains pures.

Quand nos mains sont pures, elles sont magnifiquement transformées; elles deviennent le vase

qui peut répandre à larges ondes l'eau du rafraîchissement; cette eau implorée dont une goutte eût été au mauvais riche plus précieuse que tous ses biens et plus délicieuse que toutes ses voluptés. Imaginez un désert de sable, où vos meilleurs amis, dévorés de fièvre, sans abri sous un soleil brûlant, demandent une goutte d'eau que personne ne leur apporte, un souffle frais qui ne se lève jamais: et tout à coup voici qu'il vous est donné de courir vers eux, non plus avec une goutte d'eau, mais avec un vase profond et rempli et que vous pourrez remplir toujours, et cette eau leur rendra la force, et la vie, et la liberté. Certes, vous tendrez les mains et vous courrez, veillant à vos pas, de peur que le vase ne laisse échapper l'eau salutaire et qu'elle ne soit misérablement perdue.

Ainsi nous pouvons, par la prière et par les bonnes œuvres, descendre dans ce formidable purgatoire, théâtre de douleurs inénarrables; ainsi, avec l'indulgence gagnée par nous, transmise par nous, nous y pouvons faire pénétrer le rafraîchissement, nous y pouvons même porter la délivrance. Nous avons l'espoir, que dis-je, nous avons la certitude de réparer par ce moyen le mal dont nous avons été peut-être l'objet ou la cause. Jugez de l'empire de cette pensée sur les meilleurs et les plus profonds sentiments de l'âme humaine.

— Oui, dit Coquelet, je ne le nie pas, il y a là quelque chose de grand et de beau. Mais enfin. ... — Ami, nous voici au seuil de Saint-Pierre; si vous le permettez, je n'entendrai pas vos objec-

tions maintenant. Entrons, et soyez bon pour moi. Pendant que vous regarderez ce qu'il vous plaira de voir aujourd'hui, vous me laisserez prier un moment pour mes défunts à la chapelle de la Pieta, un moment pour ma famille devant le Saint Sacrement, un moment pour moi aux pieds de saint Pierre, un moment pour vous à la Confession. Et combien je voudrais que ma prière fît descendre l'indulgence sur les miens vivants et morts, et sur moi, et sur vous !

J'hésite à parler de Saint-Paul. Je m'y trouve gêné. Il me semble que je ne suis pas là tout à fait où l'on me dit, dans la basilique consacrée au frère de Pierre, au Docteur des nations. Ce m'est un vif déplaisir que cette grande œuvre, poursuivie avec tant d'amour, prête si fort à la critique. Pie IX a largement ouvert le champ aux arts, mais il n'a point trouvé d'artistes. Sous ce rapport aussi, son règne est cruellement victime de l'italianisme. S'il avait pu choisir dans le monde, quoique le siècle tout entier soit pauvre partout, la misère ici apparaîtrait moindre. Il a fallu tout livrer aux stériles Italiens, et ils ont étalé leur stérilité. Elle est radicale. Le mieux n'est que bien, le médiocre abonde, le mauvais déborde, et le tout enseigne à quel point les modèles sont impuissants lorsque Dieu ne donne plus le souffle. Pauvre humanité, qui croit qu'elle

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