II L
vicaire de Jésus-Christ; il en veut à Jésus-Christ, parce que Jésus-Christ est le sauveur de l'humanité. Nulle autre lumière ne peut expliquer la Révolution et rendre compte de ses entreprises. La Révolution, dans son intime, est la haine, l'abjecte haine du bien. Quiconque n'a pas au cœur cette haine irrémédiable, finit tôt ou tard par se convertir, se range du côté de l'Église et veut au moins mourir à ses pieds. On a toujours vu de ces retours, ils attestent la noblesse de l'âme humaine. Mais il y a des âmes à jamais dégradées, à jamais sourdes et vouées au mal. Elles font le mal pour se venger du bien qui éclaire leur perpétuelle ignominie. Car il n'est pas permis à ces tristes âmes d'être contentes d'elles-mêmes; et le rayonnement de la paix, qu'elles ne peuvent éteindre au front du juste leur inflige une torture plus cruelle et plus durable que toutes celles qu'elles lui font subir. Je lis parfois les correspondances qui sont envoyées de Rome aux journaux révolutionnaires. Il s'y révèle une rage dont on ne croirait pas susceptibles des esprits placés dans de si mornes régions. Manifestement, notre vue et notre vie oppriment les malheureux qui écrivent cela. Nous marchons sur eux quand nous entrons dans nos églises; et, quoiqu'ils puissent en franchir avec nous le seuil, ils sentent néanmoins qu'ils restent à la porte, qu'ils n'entreront pas. Ils voudraient détruire ces temples, d'où nous revenons, l'âme éblouie de choses qu'ils n'ont pu voir, enivrée de parfums qu'ils n'ont pu respirer.
J'ai apporté les critiques du Parfum de Rome pour les relire et me corriger. Mes Aristarques sont de deux sortes; les uns s'avouent antichrétiens, les autres se déclarent fidèles. Tous se sont rencontrés dans le même sentiment : ils me reprochent d'avoir très mal défendu la cause de la Papauté ; — mais ils me semblent peu compétents.
M. Edmond Schérer, jadis homme d'égHse à Genève, ayant trop lu les Allemands, s'est malheureusement mis en tête que l'Humanité est Dieu. S'il le croit bien, j'ose dire qu'il le prouve mal. Il •m'expulse de la Divinité, c'est-à-dire de l'humanité, chose excessive, sur laquelle il devra ouvrir les yeux. Tôt ou tard, il devra conclure que si je ne suis pas Dieu autant que lui, il n'est pas plus Dieu que moi. C'est où je l'attends. Un homme qui s'est surpris à s'adorer et qui a eu la fortune d'en revenir, ne peut plus que chercher à se préserver et à préserver les autres d'une pareille aberration. Cela mène à Rome.
Dans l'état présent de sa raison, M. Schérer réprouve ma tendresse pour le vicaire de Jésus- Christ. Il assure que « mon enthousiasme ne baisserait point quand même Pie IX serait un Borgia. »
J'étudie l'histoire ailleurs que dans les livres où M. Schérer veut uniquement la trouver, et je ne peux par conséquent me flatter de partager ses
idées sur le pape Alexandre VI. Mais enfin, si ce pape était à mes yeux l'homme que peignent les légendaires de la libre pensée, M. Schérer connaît déjà mon langage. Il a cité comme un trait de rare sauvagerie l'apostrophe au prêtre qui trahit l'Église (livre VI, ch. v). Ainsi je parlerais du pape prévaricateur.
En appliquant cette page à un docteur alors fameux et que l'on voulait rendre populaire, M. Schérer l'a chargé d'un poids que je ne lui destinais point. J'avais écrit avant que l'infortuné tombât et je pensais à un autre, resté obscur en dépit de ses efforts pour conquérir la notoriété de l'infamie.
Du reste, je n'ai pas un doute ni un scrupule sur les sentiments qu'il faut marquer aux traîtres. L'Esprit-Saint lui-même a dicté l'anathème: « Répandez sur eux votre colère ! Que leur maison devienne déserte, que nul hôte n'habite sous leur tente! qu'ils ajoutent iniquité sur iniquité, qu'ils n'entrent point dans votre justice, qu'ils soient effacés du livre des vivants! » C'est le cri de la conscience humaine. En tous pays on fusille les déserteurs. Dans l'Église pourtant, il y a un recours en grâce. Par l'absolution, le déserteur peut être réintégré, et nos malédictions l'exhortent encore au repentir; s'il s'obstine, l'enfer est fait pour lui.
J'ai trouvé un détracteur aussi zélé que M. Schérer et non moins protestant, dans une certaine Revue éditée aux dépens d'un certain libraire « penseur. » Ce second critique signe H. deL . . . L ... est un nom de guerre, et l'H. initale signifie
selon les uns Hector, selon les autres Hécuhe. Je penche pour Hécube, parce que le critique aime fort à égratigner.
H. fait longuement mon portrait, sans se gêner d'avouer que la délicatesse de son goût et la délicatesse de sa conscience ne lui ont guère permis de me lire : '.< Les éclaboussures de cette plume (la mienne) trempée un peu partout, dans le ruisseau comme dans le bénitier, rejaillissent au visage, et tout en lisant, on sent peu à peu et quoi qu'ow fasse, que la passivité débonnaire du lecteur fait place à cette rage impuissante de l'homme qui subit un affront dont il ne peut demander raison. Le fauteuil où l'on s'est étendu pour hre avec les intentions les plus impartiales, devient un pilori où l'on s'est exposé volontairement aux projectiles de je ne sais quelle dévotion (je supprime un adjectif trop hommasse) et Von sort de cette lecture fortifié dans tous ses préjugés, confirmé dans ses rancunes les plus aveugles. Que peut gagner l'esprit à un pareil exercice de patience, et, dans l'intérêt même de la tolérance, ne vaut-il pas mieux s'en abstenir? »
Voilà ce qui s'appelle sentir vivement ; mais avec un tempérament si prompt, notre H. devrait s'abstenir de la critique. Si j'avais les nerfs à ce point susceptibles, quel libre penseur pourrait espérer de me convertir jamais à la libre pensée?
Au point de vue de la façon, ces airs de traînerapière, ces métaphores de « plume trempée dans le ruisseau, » de « fauteuil-pilori, » etc., ne me semblent pas d'un goût châtié. Vos ongles, Hécube, sont peut-être un peu longs!
Arrivant à mon livre, Hécube insinue que je n'ai point su recueillir le vrai parfum de Rome. Cet endroit m'a intéressé. L'ouvrage ne serait que « le mélange irritant et fade de l'odeur de bouquins de l'histoire ecclésiastique, de vieil encens laïque {?), de journaux sortant de la presse, de chairs d'hérétiques brûlés {?), et enfin de cette boue de ruisseau de Paris dont l'auteur semble avoir emporté une provision dans la ville éternelle, afin de la lancer de là au visage de ses adversaires. » C'est obscur; néanmoins j'entrevois ce que le critique veut dire. Mais le vrai parfum de Rome, qu'est-ce? Ah! voilà le point difficile. Pour plaire à Hécube, il faut que je lui rapporte de Rome, la prochaine fois, « cet arôme subtil de la mort qui s'échappe des urnes brisées que tient encore dans ses mains débiles la Niobé des nations ! ! ! »
Or maintenant, suez, graves auteurs. . . .
Hécube ne tolère aucune épigramme contre les chemins de fer, et je suis tancé vertement pour avoir décrié ce mécanisme. Elle demande ce qui m'empêche de voyager à pied, puisque je crois que c'est la condition de produire des chefs-d'œuvre? Je n'avais pas prévu l'argument et je suis quinaud. Selon Hécube, «saint Thomas d'Aquin, Bossuet, Madame de Sévigné, Corneille ou leur équivalent dans les temps actuels ne sont point incompatibles avec les chemins de fer. » Cela me fait vraiment plaisir. Du reste, je ne l'avais pas nié, quoique je cherche encore « l'équivalent » de Madame de
Sévigné dans « les temps actuels » comme dit élégamment Hécube.
Et à propos d'élégance, Hécube fait mine d'égratigner ma grammaire. De l'un des « équivalents » que ce temps-ci oppose aux grandeurs d'autrefois, j'ai dit: «Quelle sorte de mérite voulez- vous qui se cache sous cette sorte de figure? » Hécube souligne ce qui, et le fait suivre d'un sic, montrant qu'elle le juge incorrect. Abandonnez- vous moins à votre génie et fréquentez davantage les classiques français, Hécube; vous y trouverez ce qui dont vous êtes effarouchée.
Hécube me reprend aussi, toujours très vivement, sur la « brute polytechnique. » A cause de ce mot, elle atteste que je veux détruire les sciences. Rasseyez-vous, m'amie. Dieu se déclare le Dieu des sciences; donc la science et les sciences sont en elles-mêmes d'excellentes choses. Mais la brute polytechnique qui prétend refuser la science à Dieu et Dieu à la science, est une très sotte et très pernicieuse création de l'orgueil humain. Accordez cela, je vous supplie; je ne m'en saurais passer.
Pour terminer, Hécube réclame sur Socrate. Parce que je ne crois pas tout à fait au Socrate de la légende, elle doute, avec M. Schérer, que je puisse croire à l'existence de Jésus-Christ, et mon scepticisme, dit-elle, n'est pas moins remarquable que ma foi. Je réponds: Comment! Vous n'admettez aucun doute sur la légende de Socrate et vous niez l'histoire du Christ? Votre foi n'est pas moins remarquable que votre incrédulité!
Surchargeant le raisonnement de M. Schérer, Hécube ajoute: «Si la ciguë ne prouve rien, que devient l'argument du martyre? » Quand vous voudrez, Hécube, imaginer les considérations où vous entreriez s'il vous était proposé de boire la ciguë pour affirmer l'ensemble des croyances que réunit la boutique de votre éditeur, aussitôt vous saurez ce que devient l'argument du martyre. Et daignez agréer. Madame, les sentiments avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très humble serviteur.
Une autre dame, qui se nomme, mais dont je ne me permettrai pas de rabattre la voilette, a fait imprimer i6 pages in-8°, où elle venge la philosophie, la science, le chemin de fer, le fil télégraphique, la brute polytechnique. Judas, Coquelet, etc. Ses arguments sont ceux des précédents critiques; le style est notablement inférieur, et j'en suis mortifié, parce que cette dame travaille dans les petits bons livres. Voici un échantillon de sa manière : « Je devais nécessairement être tentée de lire le Parfum de Rome. Cette tentation m'a coûté cinq francs cinquante centimes. Hélas! que ne les ai-je employés d'une manière plus utile! Je n'aurais pas éprouvé une déception et je n'écrirais pas cette lettre: car je ne me le dissimule pas, je fais une sottise en l'écrivant. »
Elle dit des choses moins sensées, mais elle ne les dit pas mieux.
Les intentions de cette dame sont d'ailleurs louables. Elle en a un certificat de mon ami Coquelet.
Coquelet s'est converti. Seulement, comme je l'avais prévu, Coquelet catholique est toujours Coquelet et me reste contraire. Je le retrouve dans un journal religieux, sous le pseudonyme de Martin d'O . . . Armé de l'aiguille à tricoter de la dame aux cinq francs cinquante centimes, il me fiert terriblement.
J'ai beaucoup traduit Coquelet, je le laisse ici s'exprimer dans sa langue naturelle.
« Madame Emilie ***, qui s'est fait connaître par des ouvrages dont elle a banni les passions violentes, et dans lesquels respirent les sentiments religieux les plus profonds et le plus parfait catholicisme, a cru devoir, dans l'intérêt même du catholicisme, protester contre l'ouvrage intitulé le Parfum de Rome, dans une lettre qu'elle adresse à l'Auteur. Le Parfum de Rome a contre lui la conspiration du silence des journaux ennemis des croyances de cet écrivain, et des journaux qui partagent ces croyances, parce que ceux-ci ont trouvé leur cause mal plaidée. \J Ami de la Religion vient prouver à Madame Emilie *** qu'il ne fait pas de calculs systématiques consistant à ignorer un livre parce qu'il déplaît. Il a pour principe de ne forcer ni l'éloge ni la critique à l'égard des écrivains religieux, comme envers ceux qui ne le sont pas. La modération a une position admirable pour dire la vérité à tout le monde, et je ne sache pas de vérités plus saisissantes, plus poignantes que celles qui viennent d'elle. »
Voyons comment Coquelet va me percer du poignard de la modération, lequel est toujours l'aiguille à tricoter de la redoutable Emilie:
« Madame Emilie *** dit à l'auteur du Parfum de Rome : Je vous ai toujours connu acerbe, violent, paradoxal, équivoque,''- rageur, injuste, et je vous pardonnais tout cela. Mais comment vous pardonner le Parfum de Rome, om l'on
1 La dame a écrit cynique ; je ne sais pas pourquoi mon honorable ami la corrige. S'il recueille cet article dans ses œuvres complètes, je le prie de restituer le texte de la dame. J'aime mieux cynique qu'équivoque, et quand Martin Coquelet saura sa langue, il s'expliquera mon goût.
trouve tous vos défauts moins le talent qui les fait excuser. Dans son irritation. Madame Emilie *** pince et mord M. Veuillot partout où elle peut, mais avec un esprit, une grâce et un charme infinis. »
Il est certain que cette dame est gracieuse, mais Coquelet, qui la reproduit, a bien son charme propre. Écoutons encore:
« L'auteur du Parfum de Rome reproche au Piémont l'impiété de son agression: il était dans le vrai; mais après avoir dit que Victor-Emmanuel s'attaque à Dieu même, il ajoute, qu'on lui ôte (à Dieu!) son petit domaine réservé, sa petite couronne temporelle ! L'auteur de la brochure, indignée de ce langage, de s'écrier que Voltaire n'eût pas mieux dit.
« Un des objets de la colère de l'écrivain, c'est le télégraphe électrique et les chemins de fer. Il regrette le temps oii l'on allait à pied à Rome en chantant des cantiques. Qui vous empêche de vous donner encore ce plaisir? lui dit Madame Emilie ***. Il reprend que la liberté est pendue aux poteau du télégraphe électrique, la spirituelle dame lui répond que ce n'est pas sa plume qui l'en détachera.
« II affirme que saint Thomas n'eût pas écrit la Somme s'il avait voyagé en chemin de fer, que l'Imitation n'a pas été composée en wagon, et qu'avec les voies ferrées nous n'eussions pas eu les chefs-d'œuvre d'Homère, du Dante et de Shakspeare. Ceux à qui il faut de l'impulsion pour penser n'en manquent pas à coup sûr, dans les chemins de fer, et à ceux qui ont besoin de repos et de temps pour écrire, le chemin de fer leur en procure plus vite que le coche et les vieilles messageries. Nous n'aurions trouvé à opposer que cette réponse banale; l'auteur féminin de la lettre en imagine une beaucoup meilleure: « La vapeur serait-elle fatale, dit-elle, au génie? Et serait-ce parce que vous avez voyagé en chemin de fer pour aller recueillir les Parfums de Rome que vous avez fait un livre si médiocre? »
Ici Coquelet marque un léger dissentiment avec la dame et fait un moment cavalier seul:
« Nous voulions finir là, mais il nous revient en mémoire un mot de Madame ÉmOie *** que nous ne devons point passer sous silence. Nous trouvons très exagéré celui
d'un prêtre cité par elle: Que M. Louis Veuillot et les hommes de son école ont fait plus de mal à l'Église que ne pourraient lui en faire dix siècles de philosophie voltairienne et d'hérésies. Non, le catholicisme est trop fort pour que de leurs faibles mains quelques hommes parviennent à secouer aussi dommageablement un si grand arbre. Le catholicisme est à l'abri de ses plus furieux amis comme de ses ennemis les plus implacables. Mais voici ce que nous tenions à citer: «Un protestant, dit Madame Emilie ***, insista pendant un an pour faire recevoir r Univers dans un cercle littéraire dont il faisait partie. Il eut à vaincre une forte opposition, enfin il réussit. Expliquez-moi, lui demanda Madame Emilie ***, pourquoi vous, protestant, avez pris tant de peine pour faire admettre dans votre cercle ce journal catholique. — Cela est tout simple, répondit-il, je combats le catholicisme: pour le détruire je ne connais pas de meilleur dissolvant. »
Voilà le complément de la critique du Parfum de Rome et le dernier coup de pinceau au portrait de Coquelet, donné par lui-même.
A présent, si mon livre fait du mal, j'ai fourni le contre-poison.
J'ai fait le pèlerinage de Saint-Laurent hors les murs, en compaigne d'un bon curé qui m'a dit la messe et d'un sous-officier des zouaves pontificaux qui l'a servie. En allant, notre curé faisait sa préparation ; en revenant, il continuait son action de grâces; si bien que j'ai tiré de lui peu de discours. En revanche, le zouave, quoique timide et discret, ne demandait qu'à parler. C'est un garçon de vingt-deux ans, très ingénu, bien au courant de certains sujets, et sur d'autres faisant des questions de petite fille. Il a conté son histoire, que je con-
naissais assez déjà pour l'interroger; il a dépeint quelques-uns de ses camarades, qu'il honore beaucoup; il a décrit le bataillon. Je possède à présent le type du zouave, et je suis à même d'en rendre compte.
Je trouve bien à admirer parmi ces jeunes gens! Nous avons encore la meilleure espèce de Croisés. Je dis la meilleure, puisque l'on peut toujours remarquer du meilleur et de l'inférieur même dans l'excellent. Il y eut des hommes qui se croisèrent pour expier leurs péchés, en qiioi ils furent extrêmement à louer. D'autres partirent emportés par un généreux esprit d'aventure : je loue encore ceuxlà; cet esprit d'aventure alléché de danger et d'inconnu, est une des belles pièces de la machine humaine. D'autres prirent la croix par un certain respect humain qui ne leur permettait pas de s'abstenir, l'entreprise, d'ailleurs sainte et valeureuse, étant admirée des dames: je suis loin de mépriser ce bon respect humain; les sacrifices qui lui sont faits méritent d'être récompensés par une lumière qui en épure le mobile. Mais le vrai Croisé était le bon dévot, en paix avec sa conscience, d'humeur tranquille, indifférent à l'opinion du monde, qui disait en son cœur: Dieu le veut ! et prenait la croix uniquement pour obéir à la volonté de Dieu. Ceux-là étaient vraiment la croisade; c'est à eux que Dieu devait quelque chose. Ils voulaient le Saint-Sépulcre, et Dieu le leur donna; ils voulaient briser le Croissant, et ils le brisèrent, et le Croissant resta brisé même après que le Saint-Sépulcre fut repris.
Ce grand sentiment, ce grand amour de la volonté de Dieu a été l'unique motif auquel ont obéi beaucoup de ces nobles enfants. Ils n'ont pas cru qu'ils dussent faire grand' chose. Misaël de Pas me disait en partant: «Je suis faible, je suis malade, je ne me trouve bon à rien, mais on peut toujours mourir. Il a été tué à Castelfidardo. Lanascol, charmant enfant, tué aussi, et tant d'autres qui ont eu le même sort, quittèrent la douce maison paternelle sans croire qu'ils sauveraient la Papauté. Dieti le veut ! Et ils ont donné leur sang. Ainsi a fait mon servant de messe de ce matin. Il n'est pas né bien haut. Il sort de cette petite bourgeoisie qui ne mange que le pain rassis du travail. Ses classes terminées, il ne songea qu'à s'exonérer du service militaire pour suivre quelque profession qui le mît à même d'assister ses parents. Tout à coup survint en son cœur cette voix de Dieu. Elle lui fit peur d'abord, tant elle brisait l'ordre arrêté de sa vie. Mais ses maîtres lui avaient appris ce que c'est que l'Église, et la voix de Dieu le disait davantage. — « Seigneur, que je puisse d'abord ensevelir mon père! — Non, laisse les morts ensevelir les morts, et suis-moi. » Sa mère voyait ses combats et ne lui en demandait pas la cause. Il y a des choses que les mères devinent. Elle restait neutre, priant, voulant faire, elle aussi, la volonté de Dieu. Enfin, un jour, il lui dit : — « Je pars . . . je pars aujourd'hui. » Les yeux baissés, sans s'accorder une larme, sans laisser échapper un soupir, elle répondit : — « Va ! » Quelques mois après, il était couché sur le champ de bataille de
Castelfidardo, la poitrine ouverte d'un coup de baïonnette. Le Cialdinien qui l'avait frappé trouva dans ses poches vingt sous qu'il prit et une Imitatio Christi qu'il laissa. A Castelfidardo, le roi Sublaquin ramassa deux provinces, mais ses soldats ne firent qu'un maigre butin.
Celui que Dieu garde est bien gardé. Notre zouave sortit vivant des hôpitaux du Galantuomo. Il revint à la maison maternelle et tomba mourant sur le seuil. Sa mère pria. Dieu le guérit. Lorsqu'elle le vit guéri, elle lui dit la première : « Il faut repartir. » Et le voilà.
Cette histoire est celle de beaucoup de zouaves pontificaux à qui Dieu a donné de pareilles mères. Madame de Lanascol, un cierge à la main, récita le Te Deum devant le cadavre de son fils. L'humble mère du pieux et doux Guérin, mort en odeur de sainteté, est de cette race, la vraie race de la croix. Oh ! que Dieu fait aux siens une grande gloire de montrer parmi eux de telles âmes dans ce siècle perdu de bassesse, et tout plein de triomphes escroqués !
J'ai revu mon zouave et quelques-uns de ses camarades et amis, car ils s'aiment d'une grande affection. Je le dis toujours, cette jeunesse est l'honneur de notre temps. Dieu leur donne des sentiments subhmes. Dans la basilique mère, prosterné devant la relique de l'institution de l'Eucharistie, Guérin offrit, comme Français, sa vie pour la réparation des torts de la France envers la sainte Église et le très saint Sacrement de l'autel.
Beaucoup de traits de ce genre ont été pieusement recueillis par le comte Anatole deSégur ; ^ beaucoup d'autres demeurent ignorés du monde, mais Dieu les connaît. Ils peignent nos zouaves. C'est parmi ces jeunes gens que la littérature ira chercher des figures héroïques, des âmes rayonnantes de la grande poésie, fortes et ingénues, amoureuses du sacrifice. Si le nombre en était plus grand, j'appuierais sur un fonds plus solide l'obstination de mes espérances dans les prochaines revanches de Dieu. Il y a là d'admirables vaillances, des esprits ardents et justes, des cœurs enflammés de nobles désirs. Ils étaient venus offrant leur vie: on leur demande, et ils donnent davantage; on leur demande la patience, et ils sont patients. Pour une troupe ainsi formée, pour des âmes de cette espèce intelligente et généreuse, il y a considérablement de prose à dévorer dans ce service qui se présente de loin sous des couleurs si brillantes. Point de combats, point d'état, aucune perspective flatteuse, pas même la consolation de monter la garde à la porte du Saint-Père: par diverses politiques, les zouaves pontificaux sont relégués hors de Rome, réduits à la vie de garnison la plus étroite. En sorte qu'ils donnent les précieuses années de leur jeunesse sans aucun profit apparent pour personne ni pour eux-mêmes. C'est une étape d'une durée indéterminée à fournir, une marche à travers le vide avec un caillou dans la chaussure. Au bout, peut-être un guet-apens, du genre de Castelfidardo, peut-être rien; mais peut-être aussi ^ Les martyrs de Castelfidardo.
l'occasion de mourir utilement pour l'Église. Ils restent sur ce peut-être. Pour l'honneur de protester contre l'apostasie générale, ils laissent de côté toute considération personnelle, et plus d'un étouffe son cœur aussi bien que son ambition. Je me sens plus que de l'attachement, j'ai du respect pour ces âmes élevées et dévouées, et je prie Dieu de leur donner cette récompense ici-bas, qu'elles ne tombent point dans les vulgarités dont elles ont su si glorieusement s'affranchir.