LES ÉVÊQUES
Mourir, c'est ce qu'ils appellent tenir. Vos fantassins, on les a lâchés sur eux plus d'une fois depuis deux mille ans, toujours munis d'armes très supérieures au bâton pastoral. Ces vieillards ont tenu, ils sont morts, et les voici. Pensez-en ce que vous voudrez, messieurs; vous avez devant vous les vrais rois de la terre. Où trouverez-vous des rois plus rois que ceux qui régnent et qui commandent et qui n'ont point d'armée ni d'épée? Saint Cyprien était de ces hommes contre qui les fantassins exercèrent leur puissance. Il disait : « Un évêque tenant dans sa main l'Évangile peut être tué, on ne le vaincra pas. »
Je m'approche de ces hommes augustes; je regarde, j'entends, j'admire. Ils se nomment frères, et ils le sont. A travers toutes les diversités de caractère, d'âge, de patrie, la première chose qui apparaît à la surface, et la dernière que l'on trouve au fond de chacun, c'est l'empreinte du Christ. Frères, en effet, fils de la même mère, pasteurs du même troupeau. Ils n'ont qu'un seul cœur, qu'un intérêt, qu'un amour. L'aigle, et le lion, et l'agneau, et la colombe ne disent que deux noms, et les disent du même accent: le nom de Jésus, le nom de Pierre; et ces deux noms ne sont qu'un même nom.
A côté du cardinal romain, qui ne dépose jamais la pourpre et qui vit entouré de serviteurs dans la splendeur tranquille de son palais, on voit l' évêque missionnaire qui fait ses courses la nuit, seul, pieds nus, vêtu de haillons, également en péril d'être tué par les hommes, dévoré par les bêtes, écrasé par
les éléments. Tous les j ours de leur vie sacerdotale, l'un sur l'autel furtif qu'il dresse au milieu des déserts ou dans les ténèbres des retraites souterraines, l'autre sur les autels de marbre et d'or de la ville de Dieu, ils ont offert le même sacrifice; ils l'offrent ici dans les mêmes sanctuaires. Prosternés l'un près de l'autre, ils renouvellent le serment spécial qui les lie à la croix; l'un se dévoue à la dent des bêtes, l'autre à la main des révolutions; l'un et l'autre demandent à Dieu de glorifier son nom, de faire triompher son Église et sa vérité.
Tous puisent à la source pour eux-mêmes et pour les autres; et comme la terre, profondément arrosée et profondément échauffée, produit l'abondance des fruits et des fleurs, ils s'en iront tout remplis des richesses de la grâce et distribueront à leurs peuples les profusions de l'aliment sacré. Là, ce sera le pur froment, et là l'herbe tendre, et là le vin généreux, et là le lait et le miel qui coule de la fleur; et toutes ces délices vivifiantes seront l'harmonie du nom de Pierre et du nom de Jésus.