PAROLES DE SAINT LÉON
Que ces pages sont solennelles à relire ici, après quatorze siècles, entre le tombeau et la chaire de Pierre, à deux pas de la tombe et de l'autel de Léon!
Il convoque Rome à venir avec allégresse en ce jour du martyre et du triomphe aux pieds des hommes par qui l'Évangile lui fut donné, et qui, de maîtresse de l'erreur qu'elle était, l'ont faite disciple de la vérité. Ceux-là sont les pères qui l'ont fondée pour une destinée céleste, sous de bien meilleurs auspices que le fratricide qui lui imposa son nom. Ils l'ont conduite à la gloire incomparable, ils lui ont assuré l'empire de la foi. La paix chrétienne a su acquérir ce que la force victorieuse n'avait pu conquérir, et c'est maintenant que Rome est la tête du monde.
Car le Dieu bon et tout -puissant, afin que tous les mortels le puissent connaître, a pris en pitié leur volontaire aveuglement et la perversité qui les entraîne au mal. Par un profond conseil de tendresse, il leur a envoyé son Verbe, égal et coéternel à lui-même; et le Verbe s'est fait chair, et la nature divine s' abaissant à la nature humaine, l'a élevée à une gloire subhme.
Et afin que l'effet de cette grâce inénarrable se répandît par tout le monde, la divine Providence prépara l'empire romain dont les frontières s'élargirent jusqu'à ce que leur immensité les rendît limitrophes de toutes les nations. Car il convenait souverainement au plan de l'œuvre divine que l'empire d'une seule cité ouvrît la voie à la prédication universelle.
Cependant Rome ignorait l'auteur de sa puissance. En même temps qu'elle régnait sur tous les peuples, elle s'était rendue l'esclave de toutes leurs erreurs, et elle croyait s'être fait une
GRANDE RELIGION PARCE QU'ELLE n'AVAIT RE- POUSSÉ AUCUN MENSONGE, et magnant sihi videhatur suscepisse religionem, quia nullam respuerai falsitaiem. Quelle parole!
Le pontife ajoute: «C'est pourquoi, lorsque les Douze se partagèrent le monde, pour le remplir de l'Évangile, le bienheureux Pierre, prince de l'ordre apostolique, fut destiné à la forteresse de l'Empire romain, afin que la lumière du vrai, placée au centre du monde, en éclairât plus aisément tout le corps. Toute nation avait alors dans la Ville au moins quelques-uns des siens, et quels peuples pouvaient ignorer ce que Rome aurait appris! C'était ici qu'il fallait fouler aux pieds les rêveries des philosophes, dissoudre les vanités de la sagesse humaine, humilier le culte des démons; ici, où la superstition avait ramassé toutes les conceptions de l'imposture.
« C'est donc vers cette ville, ô bienheureux Pierre, que tu diriges ta course. Tu entres dans cette forêt peuplée de bêtes rugissantes; plus courageux qu'au jour où tu marchais sur la mer, tu t'avances sur les profondeurs agitées de cet océan, et tu ne redoutes pas Rome, la maîtresse du monde, toi qu'une servante de la maison de Caïphe avait fait trembler. L'amour t'emporte, tu ne veux pas craindre ceux que l'amour te donne à aimer! »
O Pie, successeur de Pierre et de Léon, toi aussi
tu veux ne pas craindre! Tu restes, et frappé du coup mortel, tu diras : Non sciunt ! Et ramassant tes forces, tu lèveras ta main pour bénir. . . .
La grande basilique est en allégresse pour la fête de saint Pierre: des fleurs, de l'or, des draperies d'or et de fleurs. La statue du prince des Apôtres est habillée en pape, avec la tiare et l'anneau; le dais est plus riche. Et quel soleil! et quelles pensées au cœur!
Parmi ces merveilles grandioses, il y a des simplicités charmantes. On voit au-dessus de la principale entrée du péristyle une espèce d'ovale en verdure, suspendu par des guirlandes: c'est pour indiquer que saint Pierre a juridiction sur le globe. Le naïf emblème, de tradition très antique, demeure là durant toute l'Octave. Ces petites choses ont un charme que rien n'égale. Cela s'est fait longtemps; cela, depuis des siècles, a tous les ans égayé la grande fête, a réjoui les yeux des humbles fidèles, leur a parlé et ils ont entendu!
Hélas ! il y a aussi des amertumes. Dans ces jours de grande foule, la tenue de beaucoup d'étrangers est un crève-cœur pour les pauvres catholiques. C'est alors que l'Anglais, le protestant, le faquin incrédule sont odieux! Si la dernière canaille de Paris était soudain introduite dans la basilique, elle s'y tiendrait plus décemment que ces messieurs et
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ces mesdames de la civilisation européenne. Et penser que tout ce monde ne parlera qu'à voix basse et chapeau bas aux huissiers de n'importe quelle antichambre! Je m'étonne toujours que l'indignation des honnêtes gens mêlés dans cette cohue de goujats en habit noir puisse ne pas faire explosion. Je crois fortement qu'un terrible ouragan de bastonnade éclatera sur la fleur de la société moderne et lui fera expier son défaut de respect.
Un sergent, de planton à l'estrade de l'étatmajor français, avait trouvé bon de grimper debout sur le banc le plus élevé. De là, il promenait son regard vainqueur. Un suisse pontifical l'avertit de descendre. Il n'obéit qu'à moitié, regardant le Suisse de manière à le réduire en poudre. Le sergent se sentait instruit, victorieux, supérieur à toutes les superstitions dont il voyait l'étalage, capable d'en délivrer le genre humain. C'était d'ailleurs un joli sergent, bien ciré, de belle moustache. Son général parut, il descendit tout à fait; le voilà dans la position du soldat sans arme, prêt à ployer le genou. Mais cette soldatesque, vouée à obéir, quel que soit son fond, ne fera que ce qui lui sera commandé. Plus déplaisante est la physionomie des personnages. Certains diplomates laissent hre sur leurs nobles traits qu'ils se trouvent bien bons d'être là. Plusieurs annoncent tout haut que nous touchons à la fin, tenant qu'une chose qu'ils condamnent si décidément ne saurait durer. Je pense moi, que leur aveuglement sera pourtant un des instruments de salut du monde. Je ne vois en eux rien qui puisse longtemps contenir l'esprit
du Christianisme; ils seront vaincus par cet esprit qu'ils ignorent . . . hélas! hélas! et comme ils deviendront pieux, et comme ils offriront leurs services, et comme il sera difficile d'y échapper!
Le roi de Naples était à la cérémonie, en habit militaire. Si c'est l'uniforme que portaient ses généraux, il devrait le changer, en mémoire de leurs services. J'observe que l'habit militaire est devenu partout l'uniforme des rois, même des rois détrônés. En tout pays, le roi n'est plus que le premier officier de l'armée. Et ils parlent de liberté dans le monde ! Le dernier vestige extérieur de liberté, — ce n'était pas grand'chose, — a disparu avec l'habit de garde national de notre Louis-Philippe, chassé par ses gardes nationaux pris de gros vin.
N'importe! Malgré les airs fiers des sergents et les airs méprisants des diplomates et les airs militaires des rois, il est doux d'entendre chanter ici cet évangile de la durée :
« Simon-Pierre, prenant la parole, dit à Jésus : Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant. Jésus lui répondit: Et moi je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. »
ici! . . .
« Un conseil singulier de Dieu a présidé à la naissance et à la grandeur de cette sainte cité, et je suis dans la ferme croyance que les pierres de ses murs sont dignes de respect et que le sol où elle est assise est digne de vénération au-delà de ce que les hommes ont jamais pu dire et croire. » C'est pourtant Bossuet, notre Bossuet qui parle ainsi, comme Luc de Tuy et comme Léonard de Tulle; et j'encadre avec plaisir cette phrase ultramontaine que les gallicans n'ont pas coutume de citer! Quel dommage que Bossuet n'ait pas fait le voyage de Rome! Il y viendrait aujourd'hui, et il serait plus grand docteur et même plus grand écrivain. La vue de Rome eût ajouté à son talent en ajoutant à son génie. Du moins son génie tramait un poids dont Rome l'eût délivré. Sans prétendre ôter rien à sa gravité ni vouloir rien rabattre du beau dédain qu'il professait pour la littérature, je dis qu'un si grand artiste n'eût jamais consenti à garder un préjugé qui voilait la splendeur et la mélodie de sa voix. Il eût trouvé de si belles choses à dire de Rome qu'il les eût dites. Et alors quels coups d'aile, et quels coups de foudre!
Un autre témoin de Rome, tout différent et non moins animé, c'est Érasme. Oui, Érasme, lui aussi il aimait Rome; Érasme de Rotterdam, ce froid Hollandais ! Son latin de glace, poli, clair et