Le parfum de Rome
^gf^v^OMi:! nom de mystère. Des que ce nom ;^ s'est élevé sur les nations, nulle voix ne ^^ Ta prononcé sans haine ou sans amour, et Ton ne sait qui Ta emporté de l'ardeur de la haine ou de l'ardeur de Tamour. Quand la vanité de Tesprit moderne se targue de tout concilier, la haine et Famour de Rome poursuivent leur vieux combat, plus âpre que jamais.
La haine fait couler le sang, Famour est inépuisable*, le combat ne finira qu'au seuil de l'éternité, où triomphera Tamour. Jusqu'alors la haine paraîtra victorieuse, et cependant elle est vaincue. La défaite de la haine, c'est de durer, c'est de poursuivre en vain cette victoire de la mort qui la délivrerait aussi d'elle-même. Rome vivra -, ses ennemis ne seront point soulagés du poids de sa
Rome la triomphante, la dominatrice des nations î C'est Rome qui s'est assujetti la terre et qui s'est nourrie de la chair de l'humanité -, c'est Rome qui a pris le genre humain dans ses bras, comme un enfant malade, qui lui a fait respirer l'air salubre des hauteurs, qui Ta nourri de la chair de Jésus le Dieu vivant.
Dieu soit béni ! Je suis de ceux que Rome a pris en bas, blessés de la vieille mort. Sa main lumineuse m'a transporté sur les hauteurs divines, sa main maternelle m"a baigné dans l'air divin, sa main sainte m'a nourri du divin aliment. Jai reçu d'elle la vie, je lui rends Tamour.
Quand j'ai vu Rome pour la première fois, ignorant de la mort et plus ignorant de la vie, mais remué d'un instinct inconnu ; quand j'ai vu cette Rome auguste et que j'en eus respiré le parfum,
alors j'ai su que j'aimerais.
Le parfum de Rome ! Telle que le Christianisme
la faite, Rome est la ville des âmes. Elle a une langue que toute âme peut entendre ; mais Tesprit séparé de l'àme ne l'entend point.
Nul esprit n'est plus séparé de l'âme et ne comprend moins Rome que ce sot et vulgaire épanouis-
DE ROMK
sèment d'incrédulité qu'on appelle « le bel esprit. » Il n"entend point Rome et il empêche l'âme de l'entendre ; il ne connaît point sa beauté souveraine, il la tourne en dérision.
Le bel esprit n'est pas la haine ; la haine l'emploie et le méprise. Il jappe, il frétille, il mordille. Rome prête aux exercices du bel esprit. Il y a là tant de choses révérées et sacrées î On y voit tant d'hommes à genoux !
Dans les dépositaires des choses de la Divinité, le bel esprit ne voit que les fragilités humaines. Il remarque la rouille sur le marbre, la verrue sur le visage, et il demande où est la Divinité ? Il fredonne un vaudeville quand la prière chante, il se couvre le front quand la bénédiction descend.
Il dit à la bénédiction : « ^'a chercher des têtes moins hautes ; la main qui t'envoie n'est qu'une main mortelle ! » Ainsi, à travers la Cité sainte, le bel esprit se carre et se gontie, tamquam piillus onagri.
Un bel esprit par chaque siècle, un au moins^ s'est chargé de bafouer Rome. Au dernier siècle^ ce fut le savant président De Brosses, Bourguignon. De nos jours, beaucoup de singes sont venus -, 1 un d'eux s'est fait remarquer un instant.
Quelques années après le Bourguignon, un autre sceptique arrivait d'Allemagne. Savant aussi, et qui ne manquait pas d'orgueil ; et de plus, enfant du protestantisme, c'e?t-à-dire enfant de la haine. Mais il n'était point piqué de bel esprit.
Dans son âme obstruée par le protestantisme, envahie par l'orgueil, liée par les sens, le génie faisait pénétrer d'impérieux rayons*, et alors cet homme, comme un aigle captif, volant du regard, parcourait un horizon immense. Il se nommait Jean-Wolfgang Gœthe.
Il avait quarante ans; déjà il planait dans la maturité précoce de sa renommée. Ecoutons-le parler de Rome. Il écrit à ses amis d'Allemagne, et il leur jette les notes qui seront plus tard la chanson de Mignon :
« J'ai volé à travers les villes. Pressé du désir (( de Rome, je ne pouvais tenir nulle part. Je n'aj « donné que trois heures à Florence.
« Je vois ce que j'ai tant contemplé en esprit. (( Rien ne m'a paru étranger; mais tout est si vite vant que tout peut compter pour nouveau.
<(. Quand cette Elise de Pvgmalion, qu'il avait « formée entièrement selon son rcvc, lui donnant i( toute la vie que l'artiste peut produire ;
DE ROME
« Quand cette Elise vint vers lui, disant : C'est a moi! quelle différence entre la vérité et le rêve, (( entre la pierre ciselée et la vie î »
Gœthe emporta de Rome Peffroi de ne la plus revoir. « Quitter Rome sans retour ! Celui-là seul comprendra cette amertume qui l'aura ressentie ! »
Douleur chère du souvenir, fleur d'ombre, incomparablement triste, mais belle à faire craindre la clarté qui viendrait la dissoudre et le souffle de joie qui pourrait en dissiper le parfum !
Dans les jardins de Florence, il composa les scènes du Tasse, et il remplit son poëme de cette douleur « d'une âme condamnée à l'irrévocable (( exil. »
Voilà de quoi étonner le bel esprit ! Gœthe aimait Rome à ce point ! Rome absente éveillait en son cœur les grandes lamentations de Te.xil !
Et cependant Gœthe s'est arrêté devant son enveloppe grossière. La véritable Rome ne lui a pas été connue. Il en a respiré le parfum, mais à la manière de ces profanes qui se glissent dans nos temples : ils ignorent que les hymnes et les vêtements sacrés et la fumée de Tencens sont des prières.
Gœthe, tout païen, se chantait les pauvres vers d'Ovide ; c'est au Capitole qu'il avait porté ses adieux. La grande Rome , maîtresse encore du monde , cette Rome spirituelle , notre amour et notre gloire, à peine l'a-t-il entrevue.
Celle-là n'est donnée qu'à l'œil simple de la foi. Comme le Dieu qui la remplit, elle se cache aux superbes. L'orgueil de l'esprit la parcourt et ne la découvre pas. Heureux s'il peut soupçonner qu'elle existe, aux influences bénignes qu'il en reçoit !
L'humble qui s'est agenouillé de loin devant l'impérissable Croix, celui qui a touché de son front le pavé saint, le fils de l'Eglise qui veut bien se souvenir de César, mais qui vient pour honorer Pierre, voilà l'hute de Rome. Elle lui parlera.
La maison du père est ouverte à l'enfant ; Rome ainsi lui sera ouverte. Il aura le sens de ses harmonies, le charme vainqueur de ses parfums ; il comprendra, il aimera, et il gardera les délices de son amour.
J'étais venu sans désir. On m'avait dit : ce Tu verras le Capitole et le Vatican, les arcs de triomphe et les Catacombes, les fêtes du peuple et les fêtes de l'Eglise. » Mais je ne souhaitais que de ne me voir plus !
DE ROME
De tout ce que l'on m'avait annoncé, je ne vis rien. Ce que mes yeux contemplaient, je n'en savais rien. Le parfum de Rome enveloppait mon âme et lui dérobait le monde extérieur.
Quel était ce parfum qu"exhalaient toutes choses, etque jusqu'alors les choses ne m'avaient jamais envoyé? Il pénétrait mon âme sans prendre la voie des sens. En moi je le sentais lumière et parole, et il m'empêchait de voir et d'entendre autour de moi!
Ce parfum était un vêtement de Dieu, dans lequel en même temps Dieu se cachait et se faisait sentir. Hors des routes où j'avais marché, je suivais Dieu sans le connaître , hésitant et vaincu, à la trace de ce parfum. Et bientôt je reconnus que j'entendais vraiment une parole : parole de Rome, parole deDieu.
Et cette lumière qui dévorait les choses extérieures, je la reconnus pour la vraie lumière, de laquelle les choses recevaient leur vraie figure, jusqu'alors cachée à mes regards : lumière de Rome, lumière de Dieu.
Et dans ce parfum, dans cette parole, dans cette lumière, je trouvais ce que je ne cherchais pas et ne connaissais pas : Dieu, Rome et moi-même.
LK PARFIM
Avec la superbe d'un fils des temps nouveaux, je m'étais dit : Je verrai le Pape! Comme s'il se fût agi simplement d'un prêtre, tout au plus d'un roi, dans tous les cas, d"un mortel. Mais avant de monter au Vatican, j'avais passé par le bain de la pénitence, jV avais laissé la superbe et la souillure des temps nouveaux.
J'étais désormais l'homme des temps anciens, l'homme du baptême, le fils de la vieille Eglise qui a précédé tous les temps, qui consommera tous les temps, qui survivra dans Téternité. J'étais l'homme « créé pour connaître, aimer et servir Dieu, et conquérir la vie éternelle. »
J'étais l'héritier de cette promesse oubliée du monde, renouvelée en vain pour tant de faux sages, ignorée de tant de faux savants, dédaignée de tant de fausses grandeurs. Je l'avais reçue, et avec elle mon âme et ma gloire. Dans la ville royale, je ne passais pas étranger.
J'étais un fils de la Cité*, je devais aspirera la défendre. Bien plus, j'étais un fils du Roi: dans ce palais même, j'habitais mon patrimoine. Je ne venais pas saluer un de ces hommes a qui se font appeler seigneur » parce qu'ils ont ceint un bandeau que la force peut déchirer,
DE ROME
J'allais vers le représentant divin de la miséricorde et de la justice; vers le prêtre orné de la couronne qui ne tombe pas dans les gouffres de la mort. O Seigneur Jésus ! il est donc vrai, je suis catholique !
J'entrai, non assuré, non tremblant, mais ému jusqu'au fond de Tètre. Je vis la robe blanche du grand vieillard. Depuis huit ans, Grégoire portait la tiare et n'avait pas fléchi; depuis huit ans, sa main gouvernait dans la tempête.
J oubliai le vieillard, le docteur, le roi; un titre plus auguste et plus doux couronnait cette tête vigoureuse : je me prosternai devant Tlmmortel, devant le A^icaire de Jésus-Christ, et je Tappelai : Mon Père! Et lui, s'inclinant pour me bénir, me dit : Figlîtiolo, mon enfant !
Il ajouta quelques paroles ; je n'entendis que ce mot. Dans ce seul mot, j'avais tout compris. J'étais jeune, obscur; j'étais un passant. Cet accueil à tant de faiblesse, la douceur de cette majesté, la tendresse de ce sourire, me disaient quelle est la dignité du Chrétien.
Figliiiolo! D'un bond de la pensée, je parcourus ma vie : à quelques années en arrière, sous les livrées de l'indigence; plus tard, dans les détresses de
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rame. Qui m'avait jamais donné ce nom avec cet accent et ce sourire, si ce n'est mon père, et de qui
Teussé-je accepté ?
« Mon enfant! w Ce mot s'est allumé soudain pour m'éclairer à jamais les choses humaines : par ce mot, j'ai connu Fhistoire du monde. Avant Jésus-Christ, avant le Pape, ce mot manquait parmi les hommes; dans la famille même, il ne possédait pas cette douceur.
Je compris que le genre humain n'avait pas uniquement des maîtres, mais aussi un père. Je compris ce symbole du bon Pasteur, vaguement regardé dans les Catacombes. Le bon Pasteur va chercher sa brebis, la dégage des épines, la prend sur ses épaules.
Que de droits inébranlablement soutenus, que de faiblesses amoureusement protégées, et aussi que de passions apaisées, et de révoltes calmées, et d'orgueils guéris par l'action de cette royauté divine qui arrête ses regards sur le plus pauvre mortel, et lui dit : Mon enfant !
A diverses reprises, Tamour, victorieux de tous les obstacles, m"a ramené au Vatican. En Pie IX )'ai retrouvé la majesté de Grégoire. J'ai senti de