‹ Le parfum de Rome (volume 3)Chapitre 214 sur 230 · AU PALATIN · texte numérisé non relu

AU PALATIN

dant découvert un pavé précieux. C'est celui d'une basilique ou tribunal intérieur du palais, construit par je ne sais quel empereur. Là, d'après des documents certains, comparurent et furent interrogés et condamnés plusieurs martyrs, dont on sait les noms. C'est à l'extrémité du Palatin, vers le Colisée et la campagne.

m Durant cette savante visite du Palatin, je composais en esprit deux petits tableaux de Thistoire romaine au temps des empereurs ; deux petits tableaux que je trouvais aussi instructifs que les pancartes des savants, ô vanité de Tignorance î Ne pouvant peindre, je décris.

Dans le tumulte qui suivit le meurtre de Caligula — car ce ruffian finit par être assassiné ; — le gras et lourd Claude, qui avait l'honneur d'être du sang impérial, crevant de peur, se cacha derrière une tapisserie. Un soldat, cherchant à piller, souleva ce rideau, aperçut une grosse jambe, la tira, reconnut le prince. Le prince pleurait, demandant la vie. Le soldat fléchit le genou et le salua empereur, à quoi les autres donnèrent leur agrément. Claude Timbécile ' d'ailleurs bon grammairien ) devint empereur pour devenir époux d'Agrippine , adopter Néron et lui transmettre le monde. Titre du tableau : Claude reçoit VEinpire.

Vitellius mangeait. Apprenant qu'on l'attaque, il fuit, se cache dans la loge d'un portier, est découvert, battu, dépouillé, traîné la corde au cou tout le long de la voie triomphale. Son énorme corpulence , sa face couleur de vin , son vaste ventre, ses jambes menues et mal sûres excitaient la risée. On le couvre d'ordures, on l'appelle incendiaire, goinfre, ivrogne. Il baissait la tête : pour le forcer d'offrir son visage aux crachats , on lui attache une épée sur la poitrine, la pointe au menton. On l'arrête devant ses statues renversées, on le contraint de lire les inscriptions, portant qu"il est né pour le bonheur et la concorde des Romains-, on lui coupe la tête et son corps est jeté dans le Tibre. Titre du second tableau : J^itellius perd PEjuptre.

M^"^ GERBET, M^' BERTEALD.

Nous sommes bien heureux de posséder Mgr Gerbet à Rome, et il éprouve une joie profonde de s'y voir. Qu'il soit venu, qu'il ait pu démar-

gfj<hi:t. m- l;i;ki i:ald.

rer de Perpignan, c'est peut-être la plus grande preuve qui existe de cette force d'attraction dont Rome est souverainement douée; la preuve nous est donnée en double par la présence simultanée de Mgr Bcrteaud, évêque de Tulle. Ces deux grands esprits sont peu curieux des choses visibles. Ils habitent des régions d'où ils voient si bien , qu'ils ne sentent nul besoin d'ouvrir les yeux du corps; ils en auraient plutôt une certaine appréhension. Par devoir ils s'attachent à rétude, ils font les visites pastorales, ils expédient les papiers administratifs, rude besogne! Hors de là, difficilement ils se décident à écrire même une lettre, et ils craignent par-dessus tout de quitter leur diocèse. Les voici à Rome Tun et l'autre. Comptons cela parmi les étonnements de la scène.

L'abbé Gerbet partit une fois de Jully, sans bagage, pour une visite de quelques jours dans les environs. Il prolongea son absence; la surprise eut été de le revoir au moment indiqué. Puis on apprit qu'il était à Rome, se préparant à revenir. — Oui, dit l'abbé de Salinis, il reviendra si quelqu'un nous le rapporte! Ceux qui l'avaient emmené retournèrent sans lui ; d'autres

Pavaient gardé. Enfin il revint au bout de

douze ans, se demandant comment il avait pu revenir.

3qO livre XIT. — (CHAPITRE VI,

îl envoya de Rome son Esquisse, un beau livre qui n'est pas achevé et ne le sera jamais, et nu! ne suppléera ce oui manque. .^Igr Gerbet a trop caressé ce livre, lui a voulu donner une forme trop parfaite, le dédaigne trop. L'idéal qu'il voit pleinement le décourage de l'expression; ce qu'il pressent Péloigne de ce qu'il peut saisir; Tceuvre magistrale ne lui semble qu'une ébauche à mettre au rebut. Telle est la grâce, la majesté, Timmensité de Rome. Qui sera digne d'aimer Rome et la voudra peindre éprouvera ce désespoir de l'amour. >.Igr Gerbet, quand on lui parle de son livre, a des regards et des mots qui expriment bien cette noble douleur. Ainsi, plus l'artiste est grand, plus il sent l'impuissance de l'Art! il y a eu un livre de Gerbet qui n'est pas celui que nous lisons-, il y a eu des peintures de Raphaël dont Raphaël n'a laissé que le calque indécis, une musique de Mozart dont Mozart n'a su donner que l'écho lointain! Quand nous contemplerons la beauté, quand Dieu nous aura refaits pour la connaître, alors nous verrons ce que nous n'avons pas même pu rêver.

Combien la conversation de Tvlgr Gerbet est t douce, modeste, sereine! Combien il est établi tranquille dans la foi, dans Tévidence, dans l'indifférence des choses de la vie; désintéressé de tout, hormis de la vérité ! Mais qu'on ne s y

M-'' GERBET, M-*' BERTEAUD. 3gi

trompe pas. Ce prêtre pacifique et qui ne parle qu"à voix basse, sans paraître capable d'une autre émotion que celle de la plus bénigne charité il est en même temps le plus exact et le plus inébranlable docteur. L'évidence, comme elle ne permet pas le moindre doute à la largeur de son esprit, ne permet pas la moindre indécision à la douceur de son âme, et Ton rencontrera peu d'hommes de qui Ton puisse mieux dire qu'ils n'ont peur de rien. Sa vie est un tête-à-tête avec la Providence, dans la pleine clarté de la foi. Il voit agir Dieu, il le voit avec un acquiescement profond de son intelligence et de sa volonté. C'est pourquoi, jamais il ne balancera pour rendre à la vérité le témoignage, Thommage, le service qu'il lui doit. Lorsqu'il s'est décidé à condamner, il y a deux ans, ces nombreuses propositions qui sont les piliers de la vaste erreur moderne, il n'a pas igaoré qu'il faisait l'acte le plus attentatoire aux (( droits de l'esprit humain », tels qu'on les revendique dans tous les clans de l'incrédulité, auxquels se joignent les di\'erses bergeries qui croient bon de hurler avec les loups. C'était s'exposer lui-même à toutes les proscriptions que peut fulminer la tyrannie hbérale. Nulle considération de prudence personnelle ne l'est venu arrêter un instant. Sa prudence est de parler suivant la vérité de Dieu. A ses yeux le danger matériel n'existe point, le danger spirituel est tout, et l'é-

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vidence ordonne a la prudence humaine de conjurer le danger spirituel en proclamant la vérité D'ailleurs, la vérité sauve aussi les corps, puisque par elle seulement les sociétés vivent en paix, i et que d'un autre côté la résurrection individuelle sera récompense ou punition, selon que le corps aura rempli ou décliné le devoir qu'impose la vérité. On ne trahit jamais la vérité , dit-il , que par une considération charnelle : et les habiles du parti de la vérité, qui vont sans cesse proposant des transactions avec Terreur , sont des accidents redoutables qu'il faut déjouer sans ménagement.

Mgr Berteaud, évêque de Tulle, est tout pareil et eut autre. Même dédain du lustre vulgaire, même mépris des transactions et des habiletés,; même amour de la vérité, même possession de l'évidence. Le style, doué de même grandeur, dftere étrangement. Ce que Mgr Gerbet épanche comme une sereine lumière, Mgr Berteaud le ramasse , le concentre et le darde par fulgurants rayons, et leur éclat prend je ne sais quoi de plus vif que le jour. Je pense à la lumière' électrique, mais il faudrait que cette lumière eut la permanence du jet, fiât moins cernée et plus longtemps victorieuse de l'ombre. Mgr Gerbet jouit ' de la vérité et nous communique sa félicité; Mgr Berteaud est ravi et nous emporte dans son ravis-

GKUBKl. M-'" BKirrr.AUD. -^Q.

veinent ; il nous emporte à travers ce ciel étoile de la L^rande théologie, où l'Ecriture et les Pères font partout entendre la vigueur de leur accent divin. 1 : a reçu en perfection le don si aisément simulé, mais si rare, de colorer la pensée-, ou plutôt, il la produit colorée. Car ce n'est pas une couleur ajoutée, le fruit d\tn travail dont on découvre la ieinte. Cette vive et charmante couleur tient à ridée, en est partie intégrante ; le verbe en contient en lui; et, eomme le reste, elle exprime rhomme tout entier. Mgr Berteaud est le même dans la conversation, le même en chaire, le même la plume à la main. Toute sa vie n'est qu'un même discours, un grand discours de la magnificence de Dieu. Au coin de son feu, à table, à la promenade, pour deux ou trois auditeurs ou pour un seul, il parle comme il parlerait pour l'auditoire le plus imposant-, il na pas moins Tenthousiasme sacré, il ne jette pas moins de fleurs ei de tonnerres, il ne prend ni plus ni moins d apprêt. Quelques lambeaux de ce discours perpétuel, recueillis par bonheur, iront se placer au rang élevé des œuvres qui honorent l'intelligence humaine. Quand Mgr Berteaud s'adresse aux petits de son peuple, alors seulement il veille à se réduire -, mais, dans cette mesure restreinte, c'est encore sa pensée et sa couleur. Je connais nombre de savants et de sages qui se verraient singulièrement agrandis , s'ils pouvaient s'élever à cette mesure-là.

Nous nous pressons autour de Mgr Berteaud. Il ne va qu'entouré de disciples, comme les anciens sages. Les P.omains Font vite apprécié , quoiqu'il ne prenne guère souci de se mettre au goût de personne, et qu'il se montre ici tout-àfait le même que dans la simplicité de son Limousin. Il est souriant, affectueux, cordial, tout à tous, cî ne ressemble qu'à lui-même. Il admire bien Rome , il est touché de ses beautés , il en dit des choses saisissantes et augustes -, m ais il est particulièrement attiré par les bibliothèques. C'est charmée de l'entendre, le soir, parler des livres qu'il a feuilletés dans le jour. Il connaît des écrivains dont peu d'érudits savent les noms, il les commente et nous emportons quelque chose.

Sur le bateau qui l'amenait, les passagers l'ont prié de parler. La mer était douce, le ciel brillant. Il parla. Tant que dura le discours, il semblait qu'on eût jeté l'ancre. Le cardinal 3Jathieu, archevêque de Besançon, donna la bénédiction à ces heureux fidèles, qui chantaient les cantiques de Sion éternellement jeunes. Cantate Domino canticum 7i0Pum! Bientôt après, à la vue du port, ils entonnèrent le Te Deu.m, et leur prière ne cessa que pour recommencer au seuil du Vatican.

UN ITALIANISShME, ETC. 6:jO

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