‹ Le parfum de Rome (volume 3)Chapitre 220 sur 230 · RETOUR A SAINT-PAUL · texte numérisé non relu

RETOUR A SAINT-PAUL

mière qui précède VAj'c Maria, Nous avancions émus, traversant les grands reflets et les grandes ombres des colonnes , entre ces deux files de deux cent soixante Papes. Les premières marches de la Confession nous arrêtèrent devant les évangélistes et les vingt-quatre vieillards, sous Tare de Placidie, en face du Christ de la mosaïque , en face d'une des plus saisissantes représentations que Fart ait su donner de Dieu. Nous étions agenouillés , priant saint Paul de parler pour nous. Il répondait la grande parole, la parole de ses lèvres, de son cœur et de sa tombe : Mihi vivere Christiis est et mori lucruml Et le Christ, de son arc-en-ciel : Tu es vas electionisl Et l'Eghse, par Tacclamation qui resplendit en lettres d'or autour du baldaquin : Sancte Paule Apostate, prœdicator veritatis In iiniverso niundo! Et tout ce chœur d'apôtres, de vieillards, de Papes, d'évangélistes, nous conviait à ce Gloria in excelsis que nulle part au monde nul n'a chanté si bien. C'est unique, c'est vivant, c'est permanent. L'Apôtre est là, confessant la foi devant Néron. L'hémicycle du prétoire nous montre encore le trône vide du César. Le juge vient de descendre en enfer, le martyr monte au ciel d'où retentit son hosanna. Non, ce moment n'a jamais passé! Mais, pour que l'impression soit dans toute sa force, il faut une basilique neuve, fraîche, resplendissante, et

plus elle est césarienne et classique, plus elle est ce qu'elle doit être. Quel besoin d'attendre deux jj Siècles encore? Il v en a déjà dix-huit ici... Cette basilique est neuve, mais elle n'est pas nouvelle-, elle est jeune comme une jeune reine qui porte au front sa couronne splendide d'antiquité »

Je continuais de ne pas répondre, mais mon interlocuteur vit bien que je condnuais de ne pas trouver que la basilique fut très-belle. Il ne voulut point me laisser cela.

« 11 y a, poursuivit-il, un point de vue de la durée , où vous n'avez pas su vous placer. La

durée, c'est le rajeunissement perpétuel. Prenez le symbole du phénix , qui exprime bien cette idée. Le phénix est-il vieux? est-il jeune? Ni Tun ni Tautre. Il n'est pas vieux lorsqu'il entre dans les flammes, puisqu'il sera jeune tout à l'heure; et lorsqu'il sort des tiammes , il n'est pas jeune, puisque c'est le même phénix qui a toujours été. Il est brillant de jeunesse et brillant d'antiquité : il est immortel. !Voilà justement le caractère de cette [église, sortie des flammes avec tous ses souvenirs et toute sa vie. Dans ces tiammes qui ont consumé la pierre et le bois dont elle était faite , elle n'a pas laissé une heure des siècles qu'elle a vécus. Donc,

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l'aniiquité est ici. A côté de Grégoire et de Pie IX, leur donnant la main à travers les siècles , sont les Papes qui ont fondé et achevé rédifice ancien. Ils y sont entourés de Timmense cortège des Saints, des prêtres et des fidèles qui n'ont cessé de visiter ce lieu sacré et d'y veiser le flot fécond de la prière. Benoît , le fils des Samnites , est assis au seuil dans sa chaise curule, au milieu des trophées du dictateur Camille, parmi les colonnes apportées des ruines de Veïes. N'y voyez- vous pas aussi Brigitte de Suède, prosternée devant le Crucifix éternel? N'y \ oyez-vous pas Photine , la Samaritaine, dont une sublime harmonie de la Providence \oulut que les restes fussent apportés auprès de ceux de Paul, elle qui fut comme une première ébauche de ce grand ouvrage de Jésus- Christ ? Parce que votre œil ne saisit point ces magnificences, vous dites qu'elles ne sont pasî... » J'étais vaincu. Un dernier coup ne semblait point nécessaire. Il ne me fut pas pourtant épargné, et ce fut le plus dur,

« Vous connaissez bien Edgar ? me dit le vengeur de Saint -Paul -hors -les -murs. — Edgar? — Oui, le grand Edgar, l'unique Edgar, Edgar Quinet? — Certes, je connais cet Edgar... sous le nom de Coquelet. Coquelet prophète! — Eh bien, Edgar aussi a cru que la vieille basilique

avait péri dans les flammes, et il a dit que le siècle présent ne la reverrait plus, que les siècles futurs ne la connaîtraient pas. Cherchez dans les vieilles revues de i83o, une page où ledit prophète Edgar raconte une visite aux ruines de Saint-Paul incendié, et tire un horoscope sur la chute infaillible du christianisme croulant avec ses basiliques. Vous saurez ce qu'un homme peut dire de plus ridicule dans le genre sérieux ; et, considérant combien il s'est trompé pour avoir cru que cette basilique était à terre, parce qu'il en comtemplait joyeusement les ruines, vous comprendrez combien vous auriez tort de la croire neuve, parce que vous y voyez encore les ouvriers... »

LA CANONISAT] ÛX.

Certains savants. Coquelet entre autres, trouvent Torigine de la canonisation dans Tapothéose des païens, appelée aussi consécration. Ils se trompent.

L'apothéose n'était que Tinscription solennelle d'un homme au rang des dieux. Cet honneur, décidé d'avance par la politique, n'exigeait nulle procédure. Il suffisait d'un témoin déclarant avoir vu le consacré monter au ciel. Ainsi Romulus devint Dieu sur le seul témoignage de Proculas, soudoyé par ses meurtriers. Un prétorien rendit le même service à Auguste. Plus tard, quand Rome fut bien formée aux mœurs impériales, il se trouva un sénateur pour attester que l'âme de Drusille, sœur incestueuse de Caligula, lui était apparue s'élançant dans la gloire. Preuve qu'un témoin suffisait, car tout le Sénat aurait bien juré. Afin de faciliter la créance populaire, on lâchait du bûcher un aigle*, cet oiseau était censé porter au ciel l'âme du défunt. Par l'apothéose, l'Olympe se peupla d'une compagnie dont, au surplus, il était digne. Aucun empereur n'avait à rougir de rien devant aucun dieu; Livie, Drusille, Faustine, pouvaient s'asseoir à côté de Vénus, de Junon, même de la chaste Diane. Mais il fallait appartenir au sang des maîtres-, point d'apothéose officielle pour les simples particuHers.

La canonisation ne met personne au rang divin. Un jugement solennel de l'Eglise, prononcé après de longues enquêtes, affermi sur la multitude des témoignages et des miracles, place dans

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le catalogue des amis de Dieu , non -seulement des rois et des princes, mais toutes sortes d'hommes. L'Eglise tient pour néant la haute origine, les grands emplois, toute gloire humaine ; elle ne fait compte que des vertus héroïques pratiquées, ou de la mort endurée pour Jésus-Christ; elle ne considère que les miracles qui attestent que ces hommes vivent devant Dieu.

La canonisation se fonde sur la doctrine catholique du culte, de l'invocation et de l'intercession des Saints. L'Eglise veut nous donner des patrons dans le ciel, mais elle se réserve de décider qui mérite d"être prié publiquement. Autrement la folie humaine se mettrait à faire des dieux : elle les ferait bientôt de la même chair dont les composaient les païens.

L'Ancien Testament rend témoignage du culte à décerner aux Saints. Néanmoins l'Ecriture est brève sur ce chapitre; Tesprit de Dieu ménageait la foi d'un peuple enclin à la superstition pohthéiste. La même raison, dans les premiers siècles, obligea T Eglise à ne pas proposer toute la doctrine sur l'invocation des Saints. Il fallait éviter que les Gentils, récemment convertis du polythéisme, ne s'écartassent de la foi au seul Rédempteur, et reportant tout leur culte sur les Saints, ne fissent que changer de dieux. Le:>

païens en accusèrent les fidèles à l'occasion de leur dévotion envers les martyrs; de longues polémiques furent nécessaires pour montrer quel senre de culte le christianisme rend à ces hé-

ros.

Les martyrs vindicati étaient ceux dont la mort avait été discutée et reconnue bienheureuse. Il fallait savoir si le martyr était mort dans Tunité de l'Eglise, s'il n'avait pas souffert par vaine gloire ou autre motif mondain, et enfin connaître la cause de la mort, car martyrem non facil pœna, sed causa. Alors le jugement était rendu par révêque. Des lettres encycliques transmettaient au Pape d'abord, puis d'une église à l'autre, les noms et les actes des martyrs, et ainsi le culte s'étendait. Le culte des confesseurs vint ensuite. A l'égard des confesseurs , le jugement ecclésiastique était encore plus nécessaire. On recueillait, on contrôlait avec le plus grand soin les actes de vertus. L'Eglise abolit le culte que Terreur du peuple rendait à quelques hommes dont la vie n'avait pas été sulhsamment examinée, ou dont les miracles n'étaient pas prouvés.

Le premier exemple certain de canonisation par le Pape est de 990. Les cérémonies s'établirent peu à peu. Elles sont déjà développées dans le récit

47^ LIVRE Xri. — CHAPITRE XTX.

de la canonisation de sainte Brigitte, par Boniface IX, en i3()2. La pratique actuelle est observée depuis Sixte IV ^ mais l'essentiel s'est fait toujours. Dès le commencement, l'Esprit saint a inspiré à TEglise le nécessaire du culte en toute chose. Que l'Eglise rentre demain dans les catacombes, elle s'y trouvera aussi entière qu'aux époques de sa plus grande splendeur. Un peu de pain, un peu de vin, et elle offre le sacrifice -, une parole, et elle lie et délie ; une parole, et elle retranche ; une parole, et elle canonise. Et contre cette parole le monde entier ne peut rien.

Lorsque Tami de Dieu est inscrit au catalogue éternel, l'Eglise ordonne de le considérer comme Saint-, les fidèles l'invoquent, et il n'est pas permis de prier pour lui *, on lui élève des églises et Ton consacre des autels sous son invocation ; le sacrifice de la messe est offert à Dieu en son honneur; des jours de fête et des anniversaires lui sont attribués ; ses images sont dépeintes avec auréole *, ses reliques sont vénérées publiquement.

Tel est l'immense honneur que le Saint-Père va décerner à vingt-six martyrs tués au Japon, il y a deux siècles et demi, le 5 février 1597 ; cinq Espagnols, un Portugais, un Chinois, dix-neuf indi-

gènes. Ils furent les prémices de cette chrétienté japonaise, si vite florissante, si vite noyée dans le sang. Saint François-Xavier avait porté TEvangile au Japon en 1 549-1 55 1. En lôSy, après trentehuit années de paix, la mission comptait six cent mille fidèles. Des ambassadeurs vinrent à Rome, Ton put prévoir le moment où toute cette vigoureuse portion de PAsie entrerait pacifiquement dans la famille chrétienne. Une usurpation au Japon, la révolution du protestantisme en Europe fermèrent à la civilisation le champ immense que la sainteté de François-Xavier lui avait ouvert.

L'usurpateur japonais était ce que le monde appelle un grand homme -, il était aussi un grand débauché. La morale chrétienne commença à lui déplaire *, la fierté chrétienne Tirrita plus encore en refusant de Padorer. Il décréta la persécution.

Les premiers coups tombèrent sur les Franciscains, adjoints depuis quelques années aux Jésuites. Les indigènes arrêtés en même temps que ces religieux leur étaient la plupart attachés comme catéchistes. Il y avait dans le nombre trois enfants de quatorze, onze et dix ans. Tous, jusques aux enfants, avaient déjà donné des exemples de piété et de grande vertu *, plusieurs possédaient des talents remarquables. Deux simples artisans se firent prendre par suite de leur ardeur à servir

^Sû JJVRE Xir. ~ CHAPITRE XIX.

les martyrs. Tous subirent des supplices préliminaires, les mutilations, la prison, les dures avanies. On provoqua contre eux les insultes de la canaille ; pas plus au Japon qu'ailleurs, la canaille ne refusa son concours aux bourreaux. De leur côté, les chrétiens, se déclarant hautement pour Jésus- Christ, rendaient publiquement hommage aux confesseurs insultés, demandant à partager leur sort. Les confesseurs surabondaient de force et de joie. L'un des enfants, Thomas Gosaki, arrêté avec son père, Michel, écri\ait à sa mère : « N^ayez aucune peine à mon sujet ni au sujet de mon père : nous irons vous attendre en paradis. » Louis Ibarki avait onze ans. Un païen puissant lui promit sa délivrance s"i! \uulait apostasier. L'enfant répondit : « Sauve-toi toi-même en te faisant chrétien. » C'est la réponse de saint Louis de France -, l'enfant peut-être le savait. On les tratna de Méaco à Nangasaki, durant trois cents lieues, la corde au cou. Louis Ibarki fut de nouveau tenté -, il rei\isa de nouveau la vie. Antoine de Nangasaki, enfant de dix ans, vit venir à lui son père et sa mère, tous deux infidèles. Ils le supplièrent en pleurant de se sauver, et lui orTrirent tous leurs biens. Il les reprit doucement de lui proposer des biens passagers pour lui faire perdre les biens éternels. Et se dépouillant de son vêtement : a Voilà, dit-il, ce que vous m'avez donné I » Il ajouta : (c Ne pleurez pas; dans une heure je serai devant Dieu et je prierai pour vous. »

l.A CANONISATION. 48 T

ïls devaient ctre crucifiés. Les croix préparées sur une colline aux portes de la ville portaient chacune leur écriteau. Les Saints les saluèrent avec amour. Le P. Martin de l'Ascension, prêtre, entonna le Benedictus ; le jeune Louis voulut embrasser la croix sur laquelle il lut son nom ; le P. Pierre-Baptiste Blasquès, chef de la mission, noble Castillan, demanda d'avoir les pieds et les maains cloués, mais on se contenta de l'attacher comme les autres par des anneaux ; et tandis qu'on rattachait , sollicitant encore l'exécuteur et lui montrant la paume de sa main, il disait : « Clouez ici, mon frère. )> Invité par le petit Antoine, dont la croi.v touchait la sienne, il chanta le Te Deiini, et le saint enfant commença ensuite de chanter le psaume Laudate piieri Dominiun ; enfants, louez le Seigneur î Un coup de lance éteignit sa voix et sa vie. Le jeune Louis criait : « Paradis ! Paradis! » Paul Miki demandait à Dieu la cuiiversion du prince et de son peuple. Jean Soan, exhorté par son père debout au pied de la croix, l'encourageait à son tour. Les autres priaient à haute voix ; tous pardonnèrent à leurs bourreaux. Ils eurent tous la poitrine percée d'un coup de lance. Le sang de Jean Saon couvrit son père. Aussitôt les chrétiens, témoins de la scène, repoussant les gardes, recueillirent le sang et se partagèrent les vêtements des martyrs. Il y eut d'écla tants miracles. Les martyrs restèrent beaux et

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vermeils sur la croix, comme doucement endormis; les oiseaux de proie respectèrent leur corps -, un enfant mort, porté par sa mère au pied de la croix de saint Pierre- Baptiste, y fut ressuscité-, et le même Saint, après son martyre, fut plusieurs fois vu disant sa messe dans sa maison de Nangasaki, assisté du jeune Antoine. En quelques mois, dix mille païens se convertirent. Ces faits sont tirés des Actes authentiques dressés par Tévêque dans, le courant du même mois. Tout y ressemble aux récits des temps primitifs, et c'est encore ce que nous lisons aujourd'hui dans les Annales de la Propagation de la Foi, écrites par a des témoins qui se font égorger. » IMême foi, mêmes persécuteurs, même populace, mêmes supplices, mêmes âmes, mêmes grâces de Dieu.

Rome est le pays des questions hardies, et elles y sont soutenues hardiment, parce qu'il n\^ a point de lieu où l'on soit plus assuré d'atteindre à l'évidence par le légitime emploi de la raison. Il y a donc ici des docteurs qui posent au sein des écoles la question de savoir si le jugement de canonisation est infaillible. Vous êtes surpris peut-être ? Les écoles en entendent bien d'autres î Ecoutez ce que l'on répond à ces questionneurs. Un sommaire des arguments du cardinal de Lauréa vous persuadera

LA CAXONISATION. 483

que les théologiens savent aussi se servir de la raison :

« Il serait hérétique de soutenir que le Souverain Pontife peut errer dans les lois qu'il établit pour l'Eglise universelle : or , en canonisant un Saint, il ordonne à toute l'Eglise de le vénérer comme Saint et régnant dans le ciel. Celui donc qui nie rinfaillibilité dans la canonisation des Saints est hérétique.

(( Le Pape et l'Eglise peuvent définir comme de foi la conséquence de deux prémisses, dont l'une est de foi et l'autre moralement certaine^ or, il est de foi que celui qui persévère dans l'observance des commandements est sauvé et doit jouir du bonheur éternel. En outre, les procès de canonisation donnent la certitude morale que le héros de l'Evangile a persévéré dans l'observation des commandenients, qu'il a pratiqué les vertus au degré héroïque, qu'il a brillé par des miracles après sa mort : donc les Souverains Pontifes, après avoir conclu de ces prémisses que les canonisandi sont Saints et jouissent de la vision de Dieu, ont très-bien pu définir qu'on devait le croire comme de foi, ainsi qu'on le voit dans les bulles, lesquelles portent que le canonisé est Saint et qu'il faut le cr-oire fidèlement et fermement.

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u On admet que ce qui n'est pas révélé de Dieu au moins implicitement ne peut être l'objet de la foi: mais on ajoute que TEcriture décrit les qualités et les vertus de ceux qui doivent être sauvés et régner avec Dieu. Or, n'est-il pas vrai de dire que tous ceux-là seront sauvés qui auront persévéré dans ces conditions jusqu'à la fin? De plus, lorsque le Souverain Pontife, après avoir recueilli les preuves juridiques des vertus et des miracles, juge que tel ser\iteur de Dieu est un de ceux dont le salut nous est assuré par une révélation implicite, il ne rend pas un jugement purement naturel, il ne se fonde pas sur un pur raisonnement théologique ; mais, comme en prononçant ce jugement, il a l'intention de rendre le culte du Saint obligatoire dans TEglise universelle, il obtient une assistance spéciale du Saint-Esprit. Par cette assistance il connaît certainement , infailliblement , que !e serviteur de Dieu a pratiqué des vertus héroïques , que des miracles ont été opérés par son intercession, qu'il est par conséquent un de ceux dont Dieu a révélé implicitement la gloire éternelle. La majeure est révélée ; la mineure se déduit d'un raisonnement théologique, et le Pape en connaît la vérité par instinct du Saint-Esprit : la conclusion, qui dépend de la majeure révélée et de la mineure inspirée, peut et doit être dite objet de la foi. »

Ainsi raisonne le cardinal de Lauréa, et j'a- \oue que son raisonnement me suffit et au-delà pour croire « comme de foi » que les martyrs du Japon jouissent de la présence de Dieu et prient Dieu pour nous. Je refuse la licence qui m'est encore laissée de penser presque sans hérésie que le Saint-Père a pu se tromper et que ces admirables martyrs ns sont peut-être pas saints. Coquelet s'empare de cette précieuse liberté. Devenu catholique, il tient à Têtre le moins possible et à ne pas le paraître du tout. C'est la perfection du gallican. L'étrange manie, et qu'un gallican est une petite chose ! Mais l'Eglise sait qu'il y a des esprits de travers ; elle est bonne et patiente pour eux et leur lâche de la courroie jusqu'aux dernières limites du possible. C'est beaucoup que Coquelet veuille n'être pas hérétique. Laissons le sur ce parapet où se plaît sa nature bavarde, illogique et inutile. Pour nous, tenons au centre ; là seulement on peut combattre armé de toutes pièces, les deux pieds affermis. Et pour terminer, admirez comme l'Eglise rend bon compte de tout. Tout ce qu'elle fait est plein de magnificence et de hardiesse , et telle est parfois l'étrange grandeur de la chose, qu'elle semble n'être qu'un pur élan du cœur ou de l'esprit, un rêve de l'homme exalté jusqu'au plus inconcevable délire , une construction de nuages qui ne repose sur rien. Mais regardez : vous reconnais-

sez aussitôt une structure aussi savante que solide; tout est bâti comme le dôme de Saint- Pierre ; depuis la première assise posée sur le sol jusqu'à la croix posée sur le faîte, tout se tient, tout se lie et tous les matériaux sont éprouvés. Etudier la foi, quel inénarrable contentement de la raison !

Voilà donc ces glorieux martyrs placés sur les autels à côté des Cécile, des Agnès, des Luce, des Laurent et de tant d'autres qui , depuis" dix-huit siècles, ont versé leur sang pour assurer au monde le bienfait de Jésus-Christ. Par Tautorité de Pierre toujours vivant, Xavier avait porté la foi parmi ces hommes des régions lointaines , sur lesquelles le Sauveur avait aussi les yeux lorsqu'il expira : les voilà dans ce rang auguste des témoins du Christ, ils y sont par l'autorité de Pierre toujours vivant. Bienheureux les doux ! Bienheureux ceux qui pleurent! Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, car ils auront un royaume dans le ciel ! Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu î Les voilà, tont est accompli.

La grande basilique est ouverte, elle est en fête, pleine de lumières et de parfums, ornée de

bannières où sont dépeints la mort et les miracles de ces athlètes qui ont combattu si loin, il y a si longtemps; trois cents évêques, quatre mille prêtres, cinquante mille fidèles y sont rassemblés, délégués de toutes les églises et de tous les peuples qui vivent sur la surface de la terre. Le Souverain Pontife préside , et il n'y a personne ici qui ne le salue de la parole du Christ : Tu es Petriis! Il a prié-, il ceint la mitre et s'assied dans sa chaire, comme docteur de l'Eglise universelle. O Pierre, parlez! dites-nous les paroles qui ne périront pas et qui ne seront point contestées! Toute l'assemblée se lève pour entendre, pour obéir. Et les paroles qu'il prononce sont celles-ci :

c( En rhonneur de la sainte et indivisible Trice nité, pour l'exaltation de la foi catholique et (( pour l'accroissement de la religion chrétienne, (c par l'autorité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, (( des bienheureux apôtres Pierre et Paul, et la (( nôtre; après une mûre délibération, et ayant « souvent imploré' le secours divin; de l'avis de c( nos Vénérables Frères les Cardinaux de la sainte ce Eglise Romaine, les patriarches, archevêques « et évêques présents dans la ^""1116, nous décré- (( tons et détinissons saints : Les bienheureux (c Pierre-Baptiste, Martin, Paul et leurs compact gnons, tous martyrs; statuant que leur mémoire

488 LIVRK XJI. — CHAPITRK XIX.

« devra être rappelée tous les ans avec une pieuse

" dévotion dans FEglise universelle, le 5 février,

(c où ils ont souffert pour le Christ parmi les

<( saints martyrs. Au nom du Père , et du Fils

« et du Saint-Esprit. Amcni. n

Après ces mots, le Saint-Père entonna le Te Deiun. Quarante mille voix l'achevèrent au son des cloches du Vatican qui éveillaient celles de toute la ville. Ensuite, le premier des cardinaux diacres assistants dit à haute voix : « Priez pour (^ nous, Pierre-Baptiste, Paul et vos compagnons. (( Alléluia. »

Le peuple répondit : Alléluia, Amen, et ce lut la fin de l'acte de canonisation.

Hélas î quel contraste à tant de grandeur et de beauté, quel contraste effrayant que le spectacle d'un monde qui n\ comprend rien, ou ne s'en émeut pas, ou enfin s'en irrite comme d'un dérl porté à la raison 1 Je vois, j'entends d'ici des hommes qui s'étonneront que le Pape, auquel ils accordent des lumières, fasse encore des Saints et croie aux miracles. Ils s'étonneront de sa croyance, et n'auront pas le courage d'examiner sur quels motifs il croit; et d'autres hausseront les épaules et d'autres hurleront des blasphèmes...

LA CAiNOMSA'lION ^8o

Oui, nous sommes à Rome, dans une oasis de foi, d'intelligence et de sérénité. Mais il ne faut pas regarder par-dessus les murs et braquer la longue-vue sur la civilisation î La civilisation s'occupe de ses canonisations à elle , les canonisations civiles : elle accroche au coin des rues les noms de ses illustres, elle les grave sur ses monuments lourds et muets ^ elle décerne Tapothéose à ses savants , à ses histrions, surtout à ses gens de guerre, à ceux qui Font bien enflée, à ceux qui l'ont bien gâtée, surtout à ceux pui Font bien saignée ; et elle se rit de Terreur chrétienne qui canonise des fanatiques japonais...

Je crois néanmoins que le Pape vient de poser la première pierre de deux belles églises : Tune qui sera élevée dans le Japon , peut-être avant longtemps , aux portes de Nangasaki, sur la colline des crucifiés; Tautre qui sera plus tard bâtie dans Rome même, aux frais du Japon, pour être, à Tombre de Saint- Pierre, Téglise nationale des Japonais, comme Saint-Louis est l'église nationale des Français. Et je le souhaite au Japon et à la civilisation européenne! Car si le Japon ne reçoit que la civilisation militaire, il la paiera de plus de sang que la destruction du Christianisme ne lui en a coûté, et ce sang sera stérile; et si la civilisatiou européenne ne garde

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que le culte de ses grands hommes, elle tombera promptement dans des peurs et des détresses que ses savants ne conjureront pas, que ses histrions n'égayeront pas , et que ses hommes de guerre ne termineront pas.

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