‹ Le parfum de Rome (volume 3)Chapitre 53 sur 230 · LA COLOMBE · texte numérisé non relu

LA COLOMBE

Nous nous engageons dans les rues qui mènent au A^atican. Elles sont peu intéressantes. Dans ce quartier, à cette heure matinale, Rome prend presque la physionomie d'une autre ville. Toutefois nous saluons des madones , des oratoires , des églises.

Le son d'une clochette nous avertit que le Saint Sacrement allait passer. Nous nous mîmes à genoux. L'humble cortège, formé de pauvres, déboucha d'une pauvre rue, prit une rue plus pauvre, entra dans une pauvre maison. — O Jésus, père des pauvres, fortifiez ce malade, agréez Tàme de ce mourant.

O Jésus, qui êtes venu pour les petits de ce monde, et qui pourtant permettez de nos jours qu'un si grand nombre d'entre eux vous soient arrachés, daignez rester au moins à ceux-ci ! Daignez, au moins ici, ne laisser aucun triomphe à Néron, à Luther, à Satan!

LA COLOMBK. l65

Dans les rues de nos villes orgueilleuses, nous n'avons plus cette bénédiction de Vous rencontrer, de détourner un moment nos pensées des négoces de la terre pour nous prosterner devant Vous. Nous ne voyons plus passer la Lumière et la Yk allant triompher de la Mort. La Mort a mis la main sur nous. Elle emporte sa proie dépouillée du signe de la résurrection.

Ne souffrez pas qu'elle règne ici, qu'elle \'ous interdise la rue, qu'elle A'ous force k A'ous déguiser comme un banni qui rentre au mépris des lois î Ne souffrez pas que Vos enfants de Rome soient condamnés à mourir, comme nous autres, ou privés de A'ous ou privés de l'assistance de leurs frères qui A'ous prient pour eux !

Je le demande par les désolations de nos cœurs, quand nous avons à suivre un cercueil sur ces pavés qui portent toutes les souillures, m.ais où la Ooix n'a pas le droit de se montrer. O ciel ! ce cercueil contient le père, ou Fépouse, ou Tenfant, ou la sœur ; et celui qui Taccompagne ne peut pas reposer ses regards sur la Croix !

Nous rencontrons Coquelet. Il arrive, il trouve que les rues sont mal tenues, il trouve cela ex barbare ^ )) il a cent choses à dire contre le a gou-

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vernement des prêtres. » — Mon bon Coquelet, à demain ! Nul moyen d'argumenter en ce moment. Venez à la messe avec nous. — Il fuit; Dieu soit loué !

SAIXT-PIERRE.

Nous ne voulons regarder ni l'obélisque, ni la colonnade, ni le péristyle. Nous hâtons le pas. D'une main frémissante nous soulevons la lourde portière. Nous sommes enfin dans le temple. Nous respirons sur le seuil, comme pour empêcher nos cœurs d'éclater.

Dans la nef immense, il n'y avait que les lampes d'or de la Confession, la statue de saint Pierre, le soleil et nous. Lentement nous avançons, pénétrés de respect, pénétrés d'amour et aussi de crainte, un peu écrasés de cette grandeur. Pourquoi craindre ? La maison est hospitalière ; ou plutôt, ne sommes-nous pas chez nous ?

Jamais la basilique ne ma paru si vaste, si riche, si solennelle, si douce. Elle semble s'élargir à mesure qu'on la connaît m^ieux. La première fois

SAlNT-PlHRt^E. lÔ-^

qu'on voit le colosse, il peut rester au-dessous des attentes de F imagination. Pourtant, notre sœur me dit qu'elle n'avait rien rêvé de si beau.

Autre chose est d'entrer ici en curieux, ou d'y entrer en chrétien. Mais les impressions même d'un chrétien restent loin des sentiments délicats d'une femme. Les femmes vivent avec Dieu plus que nous ; le reflet de sa présence les frappe plus promptement.

Pour moi, j'ai eu le temps d'étudier Saint-Pierre. Je l'ai cent fois parcouru, je me suis arrêté devant tous ses autels, devant tous ses tombeaux, devant toutes ses peintures d'un indestructible éclat *, j'ai fait connaissance avec ce peuple de grandes images et cet immense trésor de reliques sacrées.

J'y ai vu le Pape bien des fois, tantôt sans pompe, tantôt dans toute la majesté de sa fonction incomparable -, je Tai vu couronné de la tiare, sur la sedia, bénissant une foule composée de représentants de tous les peuples du monde : et le prodigieux cortège se mouvait à Taise dans le vaisseau de marbre et d'or.

L'atmosphère de Saint-Pierre, cet air tiède, égal et parfumé qu'on ne respire nulle part ailleurs, me rappelle immanquablement quelques-unes des cir^

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constances les plus solennelles de nia vie ; il ressuscite en moi le parfum de mes meilleurs désirs, de mes plus douces larmes, des engagements qui ont le plus honoré mon cœur.

Tout revient, m'envahit, m'emporte : je suis inondé de lumière, et de joie, et d'espérance, et l'allégresse de l'espérance est déjà l'allégresse du triomphe. Alors, cette vaste structure prend à mes yeux toutes ses dimensions, j'entends son langage. C'est un poème, le poème de la religion et de la victoire du Christ.

Toute l'histoire, toute la science, tout l'art, toutes les richesses de la nature, toutes les conceptions et tous les travaux de l'homme sont ici réunis pour attester le Christ, fils de Dieu, pour le bénir et pour le glorifier. Le chœur incomparable de toutes ces voix, c'est Saint-Pierre.

On y peut sentir la défaillance des langues humaines. Certains détails ne sont plus du goiàt d'aujourd'hui. Mais, même quand l'expression avorte, la pensée est divine, et l'ensemble, formant une souveraine harmonie, répond à la sublimité du dessin.

Quel plan, quelles divisions grandioses, quel ordre partout, et quelle abondance d'inspiration

SAiNT-Pi::uRi:. Hjq

dans cette unité merveilleuse ! Depuis les statues des deux grands empereurs, Constantin et Char- Icmagne, sentinelles triomphantes placées sous le périst3de, jusqu'à l'autel où repose le corps du Prince des Apôtres;

Depuis la loggia, d'où la grande bénédiction s'envole pour embrasser Tunivers, jusqu'au chevet de la Basilique, où la Chaire du Pêcheur est soutenue par les docteurs de TOrient et de TOccident ; depuis l'obélisque de Néron, relevé sur le parvis, jusqu'à la croix qui rayonne sur la coupole \

Il n'est pas une pierre dans cette montagne de gloire qui ne soit à sa place, qui ne donne une clarté, qui ne jette une parole forte et sublimç. Rome, le résumé de tout, se résume dans Saint- Pierre ; et Saint-Pierre crie dans Rome et dans le monde la victoire de la Croix sur Rome et sur le monde.

Victoire par toutes les grandeurs, par toutes les lumières, par tous les dévouements. Levez-vous, Apôtres, Martyrs, Docteurs, Patriarches, Saints de tous les temps, dont les ossements et les images sont ici î Levez-vous, Héros qui gardez les portes du sanctuaire ! Levez-vous, Nations qui Tavcz défendu !

lyO LIVRE I\'. CHAPITRE IV.

Mctoirc par tous les miracles : Levez-vous, siècles I Depuis que le sang de Simon Pierre a rougi ce sol, quels torrents n'y ont pas coulé pour en arracher sa tombe ! Tori*nts de feu , torrents de bourreaux, torrents d'armées, torrents de scribes et de blasphémateurs, chaque siècle a amené ses torrents..., et chaque torrent a apporté quelques-unes des pierres qui forment Té-

difice :

A'ictoire par la foi, plus puissante que les armes; victoire par l'amour, plus fort que le temps. Le temps serait Tarme invincible de la mort; mais la mort et le temps sont vaincus par Tamour, et le chant de la victoire est aussi le chant de Tamour. L'amour a rêvé ces grandeurs, accumulé ces richesses, enlacé ces harmonies; et ce temple est magnifique et durable, parce que le Dieu qui le remplit est le Dieu qui aime et qui est aimé.

Nous baisons le pied de Saint-Pierre; nos cœurs débordent. A genoux devant la Confession, le front sur ce marbre doux comme la poitrine d'un ami, nous laissons couler nos larmes. Tu t'en souviens, frère , et tu sais si c'est là qu'on peut oublier !

SAINT-PIKRRK. Ijl

Là est le centre du centre, la pierre qui porte tout l'édifice de Dieu. « Ici réside en esprit Tas- « semblée des fidèles : car, quelque point de la c( terre- qu'il^. habitent, tous ceux qui sont au « Christ notre Maître dans la pureté de leur a âme et dans la pureté de la foi, se tournent (f vers la très-sainte chaire de Rome, semblable « au soleil de Téternelle lumière , d'où rayonne « sur eux la splendeur des biens spirituels et des « dogmes sacrés, w

Nous entendons la messe, et nous reprenons lentement cette première visite. Nous saluons ces reliques sans nombre, les unes portant des noms si célèbres, les autres dont Dieu sait les noms.

Vingt-quatre Papes saints reposent autour de saint Pierre. Le corps de saint Grégoire de Nazianze est sous cet autel; sous cet autre est celui de saint Jean Chr3^sostome. Voici saint Jude et saint Simon, apôtres; saint Grégoire le Grand, saint Léon I^»", vainqueur d'Attila. \^oici les saints martyrs Processe et Martinien, geôliers de saint Pierre, qui leur ouvrit la bienheureuse éternité.

On^e colonnes du temple de Jérusalem enrichissent le temple de la Nouvelle Alliance, le tem-

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pie définitif contre lequel les portes de Tenfer ne prévaudront pas, et qui subsistera encore quand la terre elle-même ne sera plus. Une de ces colonnes est gardée dans la chapelle de la Pietà. KUe a touché le Dieu-Homme : il s'appuya contre elle pour enseigner.

Que dirai-je encore, et que ne dirais-je pas si je pouvais répéter ce que nous avons entendu de ces pierres éloquentes, si je savais seulement bégayer ces divins langages ? Il y a des lumières qui ouvrent l'infini. C'est l'éblouissement des disciples d'Emmaus : « X 'est-il pas vrai que notre a cœur était tout brûlant en nous, lorsqu'il nous (( parlait durant le chemin: »

LE CAPITOT.E.

Du A'atican, nous avons pris notre chemin vers le Capitole, ou plutôt Y Ara Cœli; car, pour le Capitole, nous y viendrons un autre jour. L'église d'Ara Geli est la première où je sois entré dans Rome. On y célébrait les Quarante heures. Et ce fut bien Tautel du ciel qui m'apparut, bril-

LE CAPITOI.F.. 173

lant de feux, plus rayonnant d'une grâce invisible.

Je ne savais pas de prière, et néanmoins tout mon cœur pria. Je priai pour toi. mon frère, encore si jeune; pour nos sœurs encore enfants. Jamais je n'avais de la sorte senti le grand besoin de Dieu. Je comprenais nos dangers. Je demandais la foi pour ^ ous -, je la demandais pour moimême, sans être sûr de la désirer. \^oilà maintenant que trois d'entre nous ont prié dans cette église, et personne n'est à l'écart.

Tu connais la tradition, la vision d'Auguste, après laquelle il dressa ici un autel précurseur au vrai Dieu qui allait naître d'une Vierge. Le trône de Celle qui devait écraser la tête du Serpent fut ainsi marqué sur le sommet de Rome, quand Rome était pour trois siècles encore l'empire du Serpent. L'Etoile du matin s'est levée au ciel de Jupiter, la Rose mystique a tieuri sur le Capitole romain.

Santa Maffia in Ara Cœli est riche de dépouilles antiques et de grands tombeaux. Elle est desservie par les religieux qui gardent le Saint- Sépulcre. Dans Rome, toute voix entretient un dialogue solennel avec quelque point illustre du monde et du temps. Cette église, parcelle de Jérusalem sur le Capitole, possède le corps de sainte

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Hélène, Pimpératrice qui retrouva la Croix, Tauguste chrétienne qui, à quatre-vingts ans, reprit ses habits de servante pour servir dans un banquet les épouses et les prêtres du Christ.

De Tautel de la Reine des Martyrs, nous descendons aux prisons Mamertines. Comme deux reliques précieuses, ces cachots sont enchâssés dans une église. L'église est dédiée à saint Joseph, patron de la bonne mort, patron de la miséricorde. Ici Rome égorgeait ses vaincus. Dans le temple du Capitole, le triomphateur répandait Torgueil de ses actions de grâces. On venait lui dire : Actum est, c'est fini: celui qui a osé combattre Rome est mort ! Et alors seulement le triomphateur sortait du temple.

Un jour donc, dans ces mêmes cachots où les plus courageux représentants de la liberté des peuples avaient misérablement péri, Néron, souverain pontife, jeta Pierre, cet homme de rien, apôtre d'un Dieu de rien, et bientôt l'en fit tirer pour être mis à mort. Mais déjà Pierre avait baptisé ses geôliers, et le profond cachot était devenu une source de vie. Actum est^ Jupiter, père des dieux! Actum est^ César, pontife des dieux et maître des hommes ! Actum est, dieux et pontifes de la mort I

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