‹ Le parfum de Rome (volume 3)Chapitre 60 sur 230 · LA QUESTION DIVINE · texte numérisé non relu

LA QUESTION DIVINE

J'ai VU Fra Gaudenzio dans sa cellule, assis, les yeux sur son livre, comme s'il n'avait jamais bougé de là. J'admirais cette régularité que n'a pu déranger un voyage au bout du monde. — « Mais, me dit-il, rien de plus naturel : nous aures religieux, nous sommes arrivés.

c( Nos affaires sont conclues, notre vie est fixée, notre fortune est faite. Un voyage, un changement de situation, une maladie, la mort, ne sont

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plus que des épisodes insignifiants, comme il peut s'en rencontrer dans l'existence d'un rentier d'âge mur qui a bien placé ses économies.

(( Un voyage à Versailles n"est rien pour lui *, un voyage au Brésil, c'est moins pour moi. En réalité, je n'ai que ma besogne accoutumée, qui est de me tenir devant Dieu. Si le rentier entend ses intérêts , il n'a ni plus ni moins à faire. »

— Or, dis-je à Fra Gaudenzio, tirant de ma poche un vieux journal, je ne viens point, Padre mio, contester l'excellence de la vie monastique ; j'ai trop vu et trop pratiqué l'autre vie î Je viens vous faire plaisir. J'ai apporté de France ce papier, comme si j'avais prévu que je vous le lirais. Ecoutez révêque de Tulle.

Il parle du Pape, « Tévêque par excellence, le « chef des pasteurs, la bouche qui sutht au monde, f( <is orbi siijjicieiîs. »

Quelques-uns disent que le Pape n'est qu'un homme, puisque enfin les Papes meurent. Il répond :

« Pierre ne meurt point. \'ous ne voyez que Simon, Thomme fragile: mais le Christ lui a dit :

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Tu es pierre. Non point seulement : Tu seras appelé, tu paraîtras; mais, /// es pierre. Il le crée, il le fabrique pierre.

« Sur cette pierre divinement solide , miraculeusement indestructible , le Christ a fondé son Eglise. Donc, que les portes de l'enfer s'ouvrent, et que les antres ténébreux vomissent contre elle tourbillons et tempêtes, le rocher reste. — Ayant créé cette pierre qui doit porter tout l'édifice, est-ce que le Christ ne lui assignera pas unlieu ?

(c Est-ce qu'il lui dira : "\"a-t-en , pierre mobile, à travers le monde; un jour jetée là, un autre jour ici; va de cà, de là, rocher roulant, comme une pierre maudite, à la merci du pied qui te heurte et du flot qui te pousse? Non, non! le Christ a choisi un lieu, c'est Rome, Pierre y vient^ et place là sa robuste épaule sur laquelle lÉglise repose.

« Il y vient, il y restera toujours, pierre vivante, immortelle, pierre parlante et toujours éloquente; colonne de marbre, immobile, et pourtant qui vit. Coïiimna spirans. Ferme à soutenir tous les chocs, elle sent les coups qui la frappent, et ne s'en venge que par des soupirs.

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(( Ils sont là, ces papes; c'est l'obstination qui enseigne par son immutabilité seule , Obstinatio magistra. Ils restent, les divins obstinés, Obstinario divina. Obstinés comme Dieu même. Quoi de plus obstiné que Dieu ? On veut lasser sa patience, on y emploie ses dons, on lui dit qu'il est de trop, qu'il s'en aille. L'obstiné divin reste; il s'obstine à sauver. »

XoWk l'entrée du discours. Mais tout à coup, d'un de ces bonds de l'esprit qui franchissent les espaces et les temps, Févêque, le docteur, je voudrais oser dire le poète, arrive au mystère de l'élection de Rome, et nous montre l'immensité :

(( Que s'il faut vous dire pourquoi Pierre s'attache à ce lieu de Ronie plutôt qu'à un autre, j'en appellerai à d'antiques traditions. Je sais qu'on a nié cela : ils ont nié Homère. Pour moi, j"v crois, et j'aime à voir Noé, sauveur du genre humain, sa tige unique après le déluge, Noé, que l'antiquité chrétienne salue le meilleur affirmateur de rimage divine, affirmateur du Verbe, Diriuœ imagiuis mdior assertor ;

« J'aime à voir Noé, père du nionde renaissant , prenant possession de Rome pour Celui qui devait venir. Je le vois partageant comme

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un hiérarque, d'après les plans divins, la terre à ses trois fils, puis, le monde distribué, il visite le domaine, touche aux lots de Sem, de Gham et de Japhet, et s'en vient déposer ses os là où doit être Rome.

« Ainsi Pierre, le batelier de Galilée, viendra en ce même lieu où vint ce grand et noble batelier qui fut Noé; et là où fut attachée la barque de Noé, Pierre fixera sa nef illustre , pour sauver le monde d^un autre déluge et lui assurer un meilleur salut.

« Noé planta la vigne dont le suc réjouit le cœur de l'homme; Pierre planta la croix, ce cep divin d'où pend le botrus sacré, la grappe féconde, le raisin d'où jaillit le vin qui fait germer les vierges. Il a aussi semé le froment des élus, et il dispense le pain vivant qui nourrit le monde.

i< Et si Noé a été un excellent aftirmateur du Verbe, image de Dieu qui Ta conservé juste au milieu des pécheurs et lui a confié des secrets inconnus des géants du siècle, Pierre a bien mieux encore affirmé la divine image , le secret caché à la chair et au sang, je veux dire, la divinité du Ghrist.

(( Gette affirmation commença le jour même de la Pentecôte. Pierre se lève devant la foule, afin qu'on

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le voie; il hausse la voix, afin qu'on Tentende au loin; il ouvre la bouche au milieu des onze, afin qu'après lui d'autres continuent. Il affirme l'image divine, le Seigneur Jésus-Christ.

(( Il l'affirme à Jérusalem, à Antioche; il l'afrirme à Athènes, la ville de nombreuses langues, liiiffiiata civitas, des tavernes bruyantes de toutes les sciences, uhi caiipones scientice. Dans Ronie, enfin, il l'affirme au monde et aux siècles futurs. 0 dirinœ imaf^inis melior assertor !

« Les Juifs n'ignoraient pas ces choses. Leurs livres en parlent, et quand il est question, dans les psaumes, de la cité des Iduméens , la ville aux grandes tempêtes, les doctes savaient où elle était. Ils ont cru avoir découvert dans l'Orient l'antique lieu du paradis terrestre, mais ils n'y trouvèrent plus le chérubin.

a Et il leur fut dit : (>e chérubin est à Rome ; allez, vous Tv verrez, resplendissant de science, étincelant de la pourpre des martyrs, labouré de plaies et de cicatrices. Il porte le glaive et il porte les clefs ; seul il ouvre et seul il ferme les portes du vrai paradis terrestre.

« Quand César devint chrétien, il comprit que

le même lieu ne pouvait contenir Thomme de la

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force et 1j glorieux empereur de l'esprit Lui, un auguste, au lendemain d'une victoire , il emporte ses légions, son sénat, ses rostres, ses lois, et loin de Tltalie, il fonde une autre capitale -de son empire.

(( Rome est la ville de Pierre et ne peut se passer de Pierre. Je ne sais qui veut y venir à présent. S'ils y viennent, que diront-ils? A qui parlerontils, et qui les écoutera? Il faut à Rome une bouche qu'entende le monde, Os orbis siifficiens : Pierre seul est cette bouche , et là seulement elle peut parler noblement, librement.

(( Tertulien, parcourant îes souvenirs que le paganisme a laissés dans Rome, parle de noms scellés dans la tombe, qu'on ne peut arracher à Foubli : Cadavera nominiim. Il en cite d'autres qui ramènent à la mémoire de telles infamies ou des puérilités si vides qu'on ne les peut entendre sans dégoût, Xausea nominiiui.

a Rome doit à Pierre d'être la ville qui ne vieillit point. Elle participe à ce privilège de l'invieillissable Eglise, Ecdcsia insencscibilis. Otez Pierre, il n'y a plus dans Rome que des noms de cadavres et des cadavres de noms, des noms fétides, nauséabonds. Consentirons-nous jamais que Rome soit un cadavre de nom, un écho immonde?

(( Non, Rome ne sera jamais un nom vulgaire; la nommer, c^est nommer une chose très-grande, très-noble et toute divine. Ce nom de Rome, pour nous tous, est une mélodie, un texte de cantiques, un son plein de merveilleux échos. Qu'en ferontils? qu'y feraient-ils? Rome restera Rome, parce que Pierre y demeure. Tout succès contre Rome n'a qu'un jour.

« Certain petit roi goth, du nom d'Ataulph, s'empara de Rome et déclara qu'elle serait la capitale de la Gothie. Qui connaît les Etats, la dynastie des Ataulph? Nul n"a entrepris de telles choses sans en être promptement puni. Dieu est toujours le vengeur opportun de son Eglise, Opportunus l'index.

(( On Fa vu pour le temple de Jérusalem, qui devait moins durer que celui de Rome. Héliodore entre dans le Temple, mais voici que la vengeance de Dieu se manifeste, ^'ous ne voulez pas connaître Dieu par la foi, ses ombres vous importunent, vous voulez un plus grand jour...

c( Ahl ah! il vous faut Tévidence! Eh bien, vous l'aurez, vous la verrez, vous la sentirez comme Héliodore. Un cavaUer brandissant des armes d"or se précipita sur lui et le renversa sous les sabots impétueux de son cheval ; deux autres, armés de verges, le frappaient sans relâche à droite et à gauche : Magnam fecit suœ ostensionis cvidentiam.

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