LIVRE V
CHAPITRK XV
Jésus Christus , primogenitiis moriuorum et fvinceps regiim terrœ , qui dilexit nos et lavit nos a peccatis nostris in sanguine suo. C'est en Lui, le premier-né, le prince des rois de la terre et le vainqueur du péché, que le pouvoir temporel de la Papauté prend son origine.
Zorobabel, aîné d'Adam au 53' degré et de David au 20% fut Tancêtre paternel de Joseph par Abiud , et celui de Marie par Reza. Lorsque Joseph épousa Marie, ces époux réunissaient les deux branches de la famille royale.
Jésus-Christ prend le nom de Fils de Thomme pour marquer son union avec la race humaine. Aîné des enfants d'Adam, chef de la race, héritier de l'autorité, roi naturel de toutes les nations. Roi et Prêtre éternel.
Ses droits ont été délégués à Pierre. Mille fois durant des siècles , le genre humain a solennellement proclamé et reconnu cette délégation. Pierre, le vicaire de Jésus-Christ, est le chef de la famille humaine.
En constatant son haut domaine sur cette terre, dont il est le créateur, Dieu n'a voulu s"y réserver en propre qu'un petit espace, comme il n'exigeait pour offrandes qu'une figure des biens qu'il lui fait produire, et pour prêtres qu'un faible nombre des hommes qu'il y nourrit.
Pour sa part, il a choisi Rome, la forteresse de rennemi. Il l'a donnée à Pierre, pour la conquérir par le plus prolongé des miracles. Le voyage d'Israël dans le désert n'était qu'une image abrégée des travaux que le nouveau Moïse et le nouveau Peuple auraient à soutenir pour entrer dans la nouvelle Terre promise. De saint Pierre à Adrien P*", de Néron à Charlemagne, que d'étapes formidables ! que de miracles î
Mais le miracle n'est pas la loi permanente de ce m.onde. Par le miracle même. Dieu ramène tout à Tordre commun. Les merveilles de l'Exode cessèrent lorsque le Temple fut bâti. Après trois siècles de martyre et huit siècles de rudes combats, après les empereurs de Rome et ceux de B^^zance et les Barbares -, après que Rome eut été vidée plusieurs fois, plusieurs fois ruinée, et plusieurs fois repeuplée et rebâtie de la main de ses pontifes, le grand ouvrage reçut sa perfection matérielle d'un héros suscité pour être la noble image du prince selon le cœur de Dieu. Le nouveau genre humain, élevé par les Papes, a mérité Charlemagne, comme le genre humain déformé par le paganisme avait méiité Néron. L'Autorité remplace la Tyrannie ; les rois reçoivent de l'Eglise une charte des droits de Dieu, qui sont les vrais droits de l'homme , et l'on voit sur la terre cette
double merveille : à Rome, un royaume de l'Esprit, établi par les seules conquêtes de l'esprit et dont les fondateurs n'ont versé d'autre sang que celui de leurs veines ; dans TOccident, un nouvel empire dont le chef se proclame l'auxiliaire du Roi paternel des âmes , chargé de conduire les hommes à Dieu par les voies de la justice et de la paix.
Quelles ont et: les œuvres du Pape dans le ynonde? En huit siècles, il avait mis Charlemagne à la place de Néron ; depuis dix siècles, il a empêché la Tyrannie de ressaisir l'empire. Où trouver la chose évidemment bonne, l'œuvre de bien, d'accroissement et de salut que les Papes n'ont pas proposée, protégée, accomplie? Considérons un seul fait, l'institution et le maintien de TAutorité.
C'est en l'an 38 ou bi) de Xotre-Seigneur, sous Néron, que saint Paul, écrivant aux Fidèles qui habitaient Rome , leur recommande d'obéir aux princes. Les Juifs récemment baptisés, attendant toujours un peu le Messie de la Synagogue, étaient enclins à la rébellion. Avec une prescience divine, sous le coup des délires de la Tyrannie, TApôtre fonde la notion de l'Autorité.
L'Eglise accepte ces maîtres qu'élèvent tour à
tour le parjure, la vénalité, l'assassinat. Elle n'en fait aucun, n'en conteste aucun, n'en adore aucun. Elle commande d'obéir à l'Empereur, elle défend de Tadorer. C'est assez respecter le droit de la puissance. Un jour les tyrans tomberont comme les dieux, et le vrai Dieu fera de vrais rois.
L'Empereur demande Timpôt , on lui donne l'impôt ; il demande le service, on lui donne le service. S'il demande l'encens, on lui dit : a Mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes ; tu peux tuer le corps, nous craignons ce qui tuerait l'âme. » •La tyrannie tue, et s'étonne de trouver toujours en face d'elle des âmes, et de voir que c'est elle^ même qui périt.
Lorsque l'Eglise eut sacré les princes, alors commença l'attachement pour le sang royal. Une d\^nastie chrétienne, c'était un grand instrument de salut et une grande garantie de tous les droits. Le Roi était le protecteur armé de l'unité des esprits, le défenseur des opprimés, l'appui des faibles, l'évêque du dehors, engagé par les serments les plus saints à observer les lois divines.
Si le Roi se parjurait, le peuple n'était pas sans recours. Il y avait un juge pacifique, mais puissant sur la conscience humaine, parce que jamais magistrat n'eut de plus solennelles obligations en-
vers la justice, ne fut plus étroitement tenu d'être prudent. Ce juge marquait au Roi la borne qu'il ne pouvait franchir.
Des rois ainsi institués et surveillés, était-ce la même chose que les Caracalla, les Dèce, ou les successeurs si promptement dégénérés de Constantin ? On a vu quels étaient les devoirs acceptés et reconnus de la royauté carlovingienne. L'histoire n'a pas de fanal qui montre mieux ce que le Pape a fait dans le monde.
On reproche à l'Eglise tantôt son attachement, tantôt son indifférence pour les rois et pour les dynasties. L'Eglise a eu les sentiments qu'elle devait avoir , selon le caractère des pouvoirs sous lesquels elle a vécu. La puissance moderne n'est plus son œuvre.
En présence de cette force dédaigneuse qui la reconnaît à peine comme un fait, l'assimile aux <( autres institutions religieuses, » et lui jette comme aux autres du pain et des injonctions de prier et d'obéir, l'Eglise reprend son indifférence. Elle obéit où elle doit obéir, prescrit Tobéissance due, refuse ce qu'elle doit refuser, réclame ce qui lui appartient. La puissance redevient un fait; elle reste un fait que Dieu a voulu : Omnis anima poiestatibus sublimioribus subdita est : non est enim potestas nisi a Deo.
LE PAPE ET LE MONDE. îSy
L'Eglise ne change rien au texte de saint Paul. Le fait passe, le fait l'écrase*, elle regarde passer, elle se laisse écraser. En l'écrasant , le fait s'épuise et meurt-, elle est féconde et immortelle. Ni la notion de l'Autorité, ni la notion de la Liberté ne périront dans les mains de l'Eglise.
Cependant le monde s'est sé^'aré du Pafe! Estce bien vrai? Cela se dit de toutes parts, et de toutes parts la ruse, le mensonge, la violence s'emploient frénétiquement pour ôter à la Papauté ce monde qui, dit-on, s'est détaché d'elle. Dans un siècle si funeste aux couronnes, cette couronne tient étrangement sur ce front insulté !
Quand les rois sont retranchés nous savo n par qui) de la communion des peuples, aussitôt les armées se dissolvent, les administrations tra hissent, les grands pactisent. Il ne reste de fidèle que le clergé, que Ton emprisonne, et le peuple, que Ton tue. Enfin, le souverain excommunié est déposé « légalement » par le suffrage universel de ce peuple qui meurt pour lui. Tel est le caractère de Tépoque.— Mais le Pape, plus excommunié que tout autre souverain, demeure dans sa ville et sur son trône.
On objecte qu'une ce main puissante » le soutient. Pourquoi cette main puissante le soutient-
elle ? Apparemment, parce que le monde n'est pas détaché de lui. Dans tous les périls de la Papauté, il s'est trouvé un bras puissant pour opérer une intervention dont la politique n'a pas toujours très-bien rendu compte , sinon que l'opinion restait au Pape.
Cette opinion si savamment travaillée contre le Pape, cette opinion qui ne parle pas, qui remue à peine quelques généreuses faiblesses, voici qu'aujourd'hui comme toujours elle est pour le Pape une force avec qui la force doit compter I Toutes les fois que la Papauté est menacée, le monde en même temps entre dans la voie des catastrophes et retombe sous la loi du miracle.
Mais, regardons en face. Oui, la partie bruyante du monde, s'est séparée du Pape. La politique, la science, la taverne parlent contre la Papauté. — (( Elle n'a pas su marcher avec l'esprit moderne ! » Devant cette raison s'inclinent beaucoup de ceux qui trouvent que l'esprit moderne s'égare. Cette raison glorifie la Papauté.
La Papauté n'a pas su « marcher avec l'esprit moderne, » parce qu'elle ne sait pas suivre l'erreur. L'Eglise n'est pas sur la terre pour recevoir l'impulsion de l'esprit de l'homme \ mais pour régler l'esprit de l'homme suivant les cnseignen:icnts stables de l'esprit de Dieu.
La misère de nos jours , c'est l'affaiblissement intellectuel des catholiques qui laissent dire que TEglise a failli en ne s'abandonnant pas à Tesprit moderne. Quelle vérité catholique est devenue erreur; ou quelle erreur est devenue vérité?
Dieu est l'unique vérité, l'Eglise catholique est Tunique Eglise de Dieu. Elle a proclamé toute la vérité en face de toutes les oppositions. Notre-Seigneur avait prévu que son Evangile serait une pierre d'achoppement pour plusieurs. Dès saint Paul on commençait à n'y trouver que folie-, chaque siècle, chaque génération a voulu en ôter quelque chose. « Dieu, dit Faber, n'a pas jugé à propos de donner une nouvelle loi à chaque siècle et à chaque génération ; il a méprisé ces cohues triviales qui se pavanent dans rhistoire sous le nom d'esprit moderne. ;)
Les mêmes qui demandent avec un accent de secret triomphe comment le monde s'est détaché du Pape, avouent, non sans terreur, que le monde s'est également détaché de TAutorité; et l'on voit assez qu'ils n'y savent remède. Cependant l'autorité politique a (c marché avec l'esprit moderne! » Elle a flatté le libre examen, elle a autorisé ses investigations, qui se pratiquaient la -torche au poing. Elle en a recueilli les fruits : ils deviennent amers! Dans la fumée dos incendies on verra vaciller la civilisation.
Selon toute apparence, les derniers apôtres du libre examen, héritiers de ses conquêtes, administreront de formidables narcotiques à l'esprit humain.
Ce sera le monde sans le Pape, situation comparable à celui du monde avant le Pape, lorsqu'un représentant de cette fière société romaine, réfugiée sous la dictature de Tibère, disait superbement : Qn' est-ce que la vérité? et, sans attendre la réponse, versait le sang du Juste. Aujourd'hui cette conséquence peut paraître extrême. Il y a encore trop d'esprit chrétien dans les peuples, sur les couronnes trop de reflets de l'ancienne royauté chrétienne. Attendez que ce reste s'évapore au souffle des histrions : le mépris de l'espèce humaine rouvrira le cirque.
Le monde sans le Pape, est-ce à dire que la Papauté disparaîtra complètement? Non; quand le Pape s'en ira , en d'autres termes , quand le Christianisme s'en ira, il n'emportera pas la civilisation seulement , il emportera le genre humain. L'humanité ne connaissant plus Jésus- Christ, ne lui donnant plus ni saints ni martyrs, ni sacrifices ni prières , n'aura plus de raison d'être.
Suivant de bons esprits, nous pourrions n'être
pas loin de là ; le monde se précipite à cette apostasie où la tyrannie sera telle et la séduction si redoutable, que le Fils de Thomme devra en abréger la durée pour trouver encore de la foi sur la terre. On remarque beaucoup de signes annoncés. Les chrétiens aiment Thérésie, les méchants foulent la justice, les esprits sont très-bas, les cœurs plus bas:, et bientôt rapetissé en tous sens , le monde tiendra dans une seule main. Sous cette main de fer, où 1" Eglise trouvera-t-elle un refuge? Où seront les catacombes?
Il faudrait savoir ce que nous avons encore de Christianisme dans les veines; il faudrait savoir surtout ce que pèse aux balances divines une seule goutte de sang répandu pour la vérité. La force qui s'organise, irrésistible d'une certaine façon, sera pourtant fragile. Il y a chance qu'elle périsse par apoplexie, précipitant tout dans une anarchie violente et destructive, mais par là même réparatrice.
Il répugne de croire que l'histoire évangélique est à sa fin, et que cette arrière-lignée de Luther, dont le Christianisme subit aujourd'hui les méfaits, arrachera le roc posé des mains du Christ. Dieu veut-il tant humilier la raison humaine? Avons-nous besoin de cet affront pour savoir quels misérables ennemis nous peuvent détruire?
2 02 LIVRE V. — CHlPiTRE XV.
Ceux-ci seraient pires que le moucheron et l'abjecte sauterelle, fléaux muets du moins! ^i",
Attendons le châtiment, non la mort. Toutes les transgressions seront vengées, toutes les ingratitudes punies-, le monde, ses erreurs au cou, baigné de sueur, de sang, de larmes, passera par d'épaisses ténèbres, implorant la lumière, l'autorité et la liberté.
Et c'est dans cette épreuve, dont ses gémissements demanderont à Dieu d'abréger le cours, que le Pape ressaisira le monde, ou plutôt que le monde ressaisira Dieu. Alors Tinépuisable fécondité de T Eglise se manifestera : de ses vieilles vérités éclôront des forces et des merveilles nouvelles, et elle poursuivra son œuvre, qui est de mettre Jésus-Christ en possession de toute la terre, et toute la terre en possession de Jésus-Christ.
(i) Quoi qu'il arrive pour le temps pre'sent, cependant, à la tin, l'F.glise sera écrasée par l'Antéchrist : Datum est illi facere cum sanctis, et vincere eos. (Apoc, xii, 7.) I! est donc de foi que nous serons vaincus. C'est pourquoi le Christ reviendra, fera justice et en finira.