‹ Le parfum de Rome (volume 3)Chapitre 77 sur 230 · LA MOSAÏQUE DU TRICLINIUM · texte numérisé non relu

LA MOSAÏQUE DU TRICLINIUM

O Brutus, tu vois que César prend pour lui seul toute la vie et tout l'honneur du monde, et considérant que César n'est qu'un homme faible et mortel, tu dis : Qiiid est potestas? et tu rêves un crime qui délivrerait le monde.

O César! la liberté est la chose sainte sans laquelle aucune société ne parvient à la vraie grandeur, sans laquelle aucune puissance n^ conserve la vraie dignité. O Brutus î le pouvoir est la chose sainte sans laquelle aucune liberté ne subsiste , aucune faiblesse ne respire et aucune société ne vit !

O César et Brutus ! vous pouvez tuer , mais vous ne pouvez vivre ni communiquer la vie. César, tu n'es pas le pouvoir; Brutus, tu n'es pas la liberté :

Vous n'êtes l'un et l'autre que la tyrannie , et les peuples vont par vous à la honte et à la mort.

Ce que c'est que la liberté, ce que c'est que le pouvoir, l'Eglise vous l'a dit et la dit au monde, delà part de Celui qui est la Vérité. Regardez cette mosaïque du Triclinium où Léon III et Charlemagne célébrèrent le banquet des fiançailles de la Papauté et de l'Empire : là sont figurées les

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clauses de ce mariage qui donne aux rois l'autorité^ aux peuples la liberté, et qui institua ce;te concorde à Tabri de laquelle , dit Bossuet, le genre humain se repose.

Au centre, Celui qui est Torigine de tout, le commencement et la fin, ïalph.i et Yomeiça, le Christ notre seul maître, iinus magister rester, est assis dans Tattitude de son universelle royauté. A ses pieds coulent quatre fleuves, les quatre Evangiles. Autour de lui, portant le pallium, symbole de l'enseignement, sont rangés les douze Apôtres , par lesquels se fait la diffusion de la bonne nouvelle du salut et de la liberté. Au bas est écrite la parole souveraine contre laquelle aucun ordre de la puissance humaine ne pourra prévaloir jamais : Ite , docete. Allez , enseignez à toute la race d'Adam qu'elle est rachetée, qu'elle est libre, que le sang du Christ a coulé pour Taffranchir ; qu'elle n'a plus qu'un maître, qui est Dieu-, qu'elle ne doit adorer que Dieu, que toute loi qui s'écarte de cette loi est nulle radicalement, qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes !

A droite et à gauche de cette image centrale qui définit la source éternelle du pouvoir, deux sujets marquent l'un la distinction du pouvoir, l'autre sa transmission légitime.

LA MOSAÏQUE DU TRICLINIl'M. 20 3

Il y a un pouvoir religieux et un pouvoir politique : Vicarius Christ i , c'est le Pape*, defensor Christiy c'est TEmpereur. A droite, le Christ assis donne à saint Pierre à genoux les clefs , à Constantin à genoux le drapeau revêtu de la Croix : In hoc signo pinces; par ce signe tu vaincras la sédition qui s'élèvera contre le Christ et la sédition qui s'élèvera contre toi. A gauche, saint Pierre, assis et grandi à la taille du Christ, donne le paliium à Léon III, son successeur, et le drapeau à Charlemagne.

« Par la volonté de Dieu, une union nécessaire (( relie l'ordre naturel et l'ordre surnaturel. » Et c'est pourquoi il y a deux pouvoirs. L'ordre naturel ne peut se passer de l'ordre surnaturel, qui est son guide-, l'ordre surnaturel ne peut se passer de la nature, qui est son aide. Il a plu à Dieu qu'il e:i fut ainsi, et jusqu'au dernier jour, en dehors de cette union nécessaire, il n'y aura que le chaos.

Quel est le but du pouvoir ? que doit-il vouloir? L'exergue le dit, et il le dit en répétant la première parole qui fut entendue des hommes lorsque le Christ apparut dans la chair : Gloria in excelsis Deo, et in terra pax homini bonœ voluntatis; à Dieu la gloire, aux hommes de bonne volonté la paix î

Or, cette paix que le Dieu d'amour et de justice veut donner aux hommes, elle ne peut être ni la paix de Brutus ni la paix de César, qui n'ont ni la justice ni l'amour. Sans justice et sans amour, point de paix, point de liberté. Là où règne Pesprit de Dieu, répandu par son Eglise, là seulement règne la liberté : Ubi est spiritus, ibi est libertas.

Procurer la gloire de Dieu et la liberté des hommes par l'expansion de l'esprit de Dieu, telle est la loi du pouvoir. Elle était connue et généralement obéie

Quand Latran dominait sur les choses humaines (i).

Tant qu'elle sera transgressée, le monde cherchera en vain la liberté et la paix, le pouvoir essayera en vain d'affermir l'autorité.

Dieu Ta voulu ainsi. A asseoir les sociétés humaines, il a voulu ces deux mains, le Pape et TEmpereur. D'accord, ces mains peuvent tout bien; contraires, elles sont impuissantes contre tout mal.

(i) Quando Laterano

Aile cose mortale andù di sopra

(Dante).

LA MOSAÏQl'R Di: TRICUNIUM,

C'est pourquoi l'Eglise se montre toujours prête à donner son concours. Elle ne dispute pas devant ce fait de Dieu qui abat et qui élève. Omnis potestas a Deo. Reddite Ccesari quœ sunt Cœsari, Elle ne conspire pas, elle ne résiste pas sur les choses extérieures:, elle n'entre pas dans les œuvres de parti; elle ne refuse point le tribut, l'honneur, la prière. Elle fait plus, elle demande la protection. Heureux le pouvoir qui récoute, qui a Tintelligence de respecter sa liberté! heureux le peuple à qui ce pouvoir commande, car la liberté de TEglise étant la liberté de l'esprit de Dieu, contient le germe de toute prospérité-, elle est la base de tout ordre, Télément et la garantie de toute liberté.

Sans l'Empereur, le Pape n'est qu'un martyr immortel-, sans le Pape, l'Empereur n'est qu'un dieu de prétoriens, une idole souvent refondue.

Et le bois qui chautfe le creuset où les prétoriens refondent l'idole, c'est le corps mutilé de l'humanité.

2GS T.IVRF. V. — CHAPITRE Xllt.

H. y EX A ry AUTRES.

J'aime cette place de Latran. — Outre les gardiens dont je viens de parler, le Latran a des témoins de toutes ses vicissitudes et de toutes ses splendeurs.

Les montagnes de la Sabine dressent dans le ciel bleu leurs crêtes étincelantes de neige et de soleil. J"ai beau ne rencontrer que sujets d'alarme, je ne psux me persuader que ce Latran si souvent rebâti, soit moins solide que ces montagnes qui le comtemplent depuis quinze cents ans. Il est leur vainqueur, elles sont ses sentinelles. La Croix s'est élancée du Latran, et elle a volé sur ces sommets orgueilleux.

Là haut. Dieu a pris sa demeure ; des églises se sont élevées; la foi s'emparant des montagnes en a fait des ostensoirs d'où rayonne le saint Sacrement. Si cela tombe , d'autres choses tomberont.

Nous ne mourrons pas seuls et quelqu'un nous suivra î

IL Y EN A d'autres. 269

Devant l'église, au pied du triclininm^ quelques pelotons de soldats français faisaient l'exercice. Un groupe d'Italiens regardaient. Ils semblaient se dire qu'après tout ces Français ne sont pas grand'chose, et qultalia^ si elle voulait bien, les avalerait aisément. Coquelet en eut Tidée. — « Mais, ajouta-t-il. Italiens, ne vous y fiez pas, il y en a d'autres ! »

— Poursuivons , Coquelet ! Ces petits pelotons de petits hommes, qui présenteraient une si petite figure de la France, à ne considérer qu'eux, me peignent la situation temporelle de l'Eglise. — Vous avez raison, dit Coquelet. — L'on voit, continuai-je, peu de fidèles; ils sont petits, et la facilité est extrême d'en venir à bout ! — Certes ! reprit Coquelet. — Oui; mais il y en a d'autres!

— Où donc? — Je l'ignore, mon ami. — Je me fais fort de vous prouver, reprit Coquelet, qu'ils ne sont nulle part. — Inutile, Coquelet; je vous accorde qu'on ne les voit pas , et même qu'ils n'existent pas. Seulement, cela n'y fait rien. Ils sont où Dieu sait, ils viendront quand Dieu les appellera. — Sur ce pied, dit Coquelet, je ne discute plus. — Rien de plus sage. Coquelet.

Lorsque Pierre, tirant l'épée coupa l'oreille de l'un des hommes qui venaient arrêter Jésus, No-

tre- Seigneur lui dit : <c Remets Tépée au fourreau. )) Mais il ajouta : « Ne puis-je prier mon (( Père, et ne m'enverrait-il pas aussitôt plus de (c douze légions d'anges? » Je ne crois pas que ces paroles aient été prononcées sans dessein, et sans dessein adressées à Pierre.

Pierre n'a pas oublié, nous ne devons pas oublier, quoi qu'il arrive, que déjà plus d^une fois les légions ont été envoyées -, tardivement, sans doute, au gré des fidèles, et néanmoins toujours en temps opportun. Dieu n'est pas forcé de prendre nos heures 1 Ces légions, ^Maxence les a rencontrées près d'ici, lorsque ce fut Theure de bâtir cette église : la veille elles ne se connaissaient pas. Ces mêmes légions , fraîchement formées , écrasant la puissance lombarde, ont amené Charlemagne à ce seuil du Latran.

Que d'autres fois on les a vues ! Et elles n'existaient point , ou ne se connaissaient point. Si douze légions deviennent nécessaires, on les aura ; s'il en faut douze fois douze , on les verra. Et si la dévorante Italia dévore tout , ce il y en a d'autres ! » Erreur de croire que ces armées devront savoir au moins faire le signe de la croix 1 Il peut plaire à Dieu d'employer des mercenaires. En bâtissant le Latran, plus d'un maçon, sans doute, a blasphémé.

IDEES D UN BULOZIEN. 27 I

Je connais toutes vos raisons, Coquelet; je sais par cœur tout Buloz et tout Havin. Dieu voit que je ne les méprise pas! Havin et Buloz sont deux forts béliers, capables, bien manœuvres, de démolir beaucoup de murailles. Mais les murailles du Latran, les murailles de Dieu, elles sont faites de blocs qui durcissent quand on les frappe, et le sang qu'on y verse devient aussitôt ciment. C'est là le ciment romain^ Coquelet!

Quels motifs sérieux ai-je de croire qu'enfin la parole soufflée à Buloz et le mécanisme qui meut la main de Havin l'emporteront sur la parole et sur la main de Jésus-Christ ? Pourquoi me persuaderais-je que les promesses de Jésus-Christ sont enfin caduques , et que les prophéties de Buloz et de Havin seront tout à Theure accomplies ? Les garanties historiques sont pour l'œuvre de Jésus.

IDEE D UN BULOZIEX.

Suivant un penseur de la Revue des Deux-Mondes, (c TEglise est Tune des plus puissantes ins- « titutions que présente Thistoire. w Cet aveu me fait plaisir!

LÎVRE V. — CHAPITRE XIV.

Le penseur ajoute : a Aucune religion ne pos- (( sède un symbolisme plus riche et plus varié « que le catholicisme -, aucun culte n'a fait à a Fart et au sentiment du beau une plus large « part que celui de TEglise romaine. » Et pour achever : « L'Eglise a poursuivi pendant sei-^^e « cents ans (?) un idéal qui est le plus grand « que puisse se proposer une institution humaine : « elle a voulu enfermer la vie dans les profona deurs de sa doctrine, et satisfaire à la fois et c( toujours aux besoins éternels de l'âme et à « ceux de la raison. Elle n'a pu réussir , mais '< si l'Eglise a été vaincue enfin par le libre exac( men et la pensée humaine, elle a laissé dans (( rhistoire du monde une trace indélébile de sa a grandeur et de sa puissante vitalité. »

Mon bon Coquelet, ne croyez-\'ous pas vous entendre? Et en vous entendant, ne sentez-vous au dedans rien qui vous réfute ? Ces penseurs qui s'expliquent l'Eglise comme institution humaine, se donnent plus de miracles à porter que n'en propose la foi : Yoivt conscience s'enchaînera-t-elle à ces sages, qui admettent un désaccord entre « les besoins éternels de l'âme et ceux de la raison, » et qui demandent qu'on les serve à part?

Si vous prenez votre parti de vous attarder dans

IDÉES d'un BULOZIEN. "^1^

cette vieille taverne de Babel, où les docteurs n'entendent point leur propre pathos et ne voient pas qu'ils sifflent eux-mêmes leur incrédulité, tant pis pour vous! Moi je crains peu d'y voir demeurer le genre humain. Le genre humain est devenu bien petit garçon-, néanmoins il passera outre, car il a quelque chose à faire qu^il ne peut faire là. Son ivresse même l'emportera ailleurs-, il lui sera imposé des besognes qui le dégriseront.

Plus d^une fois il s^est saoulé de ces breuvages, plus d^une fois il les a vomis. Comme les tavernes de fausse science sont nombreuses dans Paris, elles ont été nombreuses dans Athènes et dans Rome. Le genre humain y a dormi-, il s^est réveillé. Il a cassé les vitres-, les hôteliers ont interrompu leur commerce, par autorité de police-, la police qui envoie les légions que vous savez. Nous reverrons cela.

Ce qui fait la force de l'Eglise, « sa puissante vi» (( talité, » comme dit le bulozien, ce n'est pas seulement ce que le bulozien ne voit point, ni encore ce qu^il voif, c^est aussi ce qu'il voit mal. Il voit un culte dont rien n^égale la variété. \a pompe, \^ profondeur. Ce culte sait traduire, m ême aux yeux, par des rites magnifiques, tous les mystères de son dogme : donc, il sait les rendre accessibles à toute intelligence. Ce culte sait exprimer dans une lan-

gîie sublime les états les plus changeants et les dispositions les plus diverses de l'âme : donc il satisfait Pâme, toute âme, comme il satisfait Tesprit, tout esprit. Ce culte fait cà l'art et au sentiment du beau une part qu'ils n'ont reçue d'aucune autre religion : donc, comme il a contenté isolément Tesprit et l'âme, il les contente et les comble dans leur union.

Tel a été ce culte depuis dix-huit cents ans. Pour traverser cette série de siècles, il a passé par où nous savons, il a rencontré les ennemis que nous connaissons : et le bulozien ne voit pas la divinité, et il appelle PEglise une institution humaine, et il imagine que le genre humain le croira, parce que le bon Buloz le croit*, et il se flatte que ce culte sera mort, parce que Buloz l'aura dit à ses bons lecteurs !

Mort de quoi? Pourquoi mort? On a fait une mixture nouvelle des ingrédients fournis dans le cours des siècles par Héliogabale, par Porphyre, par Julien, par Arius, par Mahomet, par Luther : tout cela est entré dans la tête du bon Buloz, et de là se répand sur le genre humain -, c'est déplorable et dangereux, mais je sens parfaitement que cela n'a pas noyé le Christianisme en moi ni en vous, ni en Buloz. Cette inondation passera, et les personnages qu'elle charrie resteront à sec, monuments

IDÉES d'un BLLOZIEN. 27^

du déluge, monuments de la clémente victoire de Dieu.

Si TEglise n'est pas de Dieu, expliquez qu'elle- se soit établie. Si elle est de Dieu, expliquez qu'elle tombe. Allez-vous nous proposer un Dieu nouveau, qui a fait une chose et qui se ravise^ qui, ayant mal pris ses mesures, va construire un autre édifice sur d'autres fondements ? Quelques embulozés ont bien cette impertinence. Ils prêtent à rire.

Ceux-là ne créeront jamais de « rites qui rendent compte de leurs dogmes, » bien que leurs dogmes ne soient point « profonds )). Ils n'exposeront pas (( dans une langue sublime les états les plus chance géants et divers de l'âme »; ils ne feront pas « une « part satisfaisante au sentiment du beau; » ils ne créeront pas « une des plus puissantes institutions (( que présente l'histoire »•, "ils ne soutiendront pas ridéal glorieux « d'enfermer la vie dans les profon- « deurs de leur doctrine, » et de satisfaire à la fois et toujours aux besoins éternels de Pâme et à ceux de la raison — servis à part !

Ce qui a été de Dieu une fois est de Dieu toujours. Ce qui pendant dix-huit cents ans, à travers la mobilité perpétuelle de Thomme, a été la vérité, est à jamais la vérité. Pour faire un autre culte, ou une société sans culte, ce n'est pas Finstitution catho-

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lique que Dieu — ou Buloz — devrait changer, c'est rhomme même.

Adam, l'homme, voilà. Coquelet, la raison de TEglise. L'Eglise est une institution surnaturelle à laquelle Dieu a enchaîné les destinées de l'humanité. En ce sens le bulozien, quand il appelle PEglise (( une institution humaine, )) pourrait expliquer son mot. Qu'il dise Y Institution humaine, il parlera presque juste, ^'ous et moi et Buloz, et toute la race d'Adam, nous avons besoin de Dieu, nous engendrerons des fils qui auront besoin de Dieu : et nous irons à l'Eglise malgré nous, et nos enfants iront avant nous malgré nous, ou après nous malgré euxmêmes, parce que l'Eglise est instituée de Dieu afin de donner Dieu à l'homme, créé de Dieu pour trouver Dieu.

C'est cette pente maîtresse de Thomme, c'est ce besoin intime, invincible, c^est ce miracle de nature, cette contradiction fondamentale de tant d'autres penchants, qui explique la (c puissante vitalité » de l'Eglise, et qui sert de lumière naturelle pour nous faire comprendre le surnaturel de V Institution. L'homme a besoin de Dieu, il veut posséder Dieu, l'Eglise lui donne Dieu; telle est V Institution, par la volonté et la grâce de Dieu. Nous savons cela, nous catholiques, et n"avons nul besoin de savoir autre chose. Nous combattons quand nous ne som-

IDEES D UN BULOZIEX.

mes rien; nous mourons et nous ne sommes pas vaincus : Il y en a d'autres!

Il yen a d'autres, il y en aura tant qu'il faudra. Mais il n'en faut pas tant. Voyez ces petits pelotons de petits soldats. En somme, ils gardent trèsbien Saint-Jean de Latran contre tous les fusils garibaldiens, contre tous les poignards mazziniens, contre tous les dires buloziens. J y trouve du merveilleux. — Appelez-vous donc ceci une force, dit Coquelet , et la croyez-vous sure ?

— C'est la force nécessaire pour aujourd'hui , suffisante pour aujourd'hui, d'autant plus sûre enfin qu'elle est inexplicable. — Mais si enfin elle se retire , et n'est pas remplacée ! — Eh bien ! Dieu permettra que ce qu'il arrête actuellement, passe alors, et fasse son œuvre. Je dis l'œuvre de Dieu ; les hommes n'en font pas d'autre. L'heure des écroulements sera venue, l'heure des reconstructions viendra. Nous attendrons. Parce que quelques bandits auront pillé une sacristie et quelques vandales abattu un édifice, croirai-je que les bandits vont emporter Dieu dans leur repaire, et que les vandales, qui ont tant rebâti, ne seront plus jamais tentés de rebâtir?...

Vous et moi , Coquelet , nous ignorons beaucoup de choses *, mais nous n'ignorons rien tant

que la chose que Dieu fait aujourd'hui. Nous Tignorons même quand il emploie nos mains. L'histoire n'est pas visible dans le moment qu'elle se fait, ni connue de ceux qui la font. Il y a dans le passé des éléments ignorés qu'on ne peut exclure du présent ; le présent est plein de germes ignorés qu'on ne peut exclure de l'avenir. Dieu sait tout, dispose de tout; et Thomme reste impuissant devant les suites de son œuvre propre, avec la responsabilité d'avoir voulu le mal ou le mérite d'avoir voulu le bien.

Or, ces choses qui sont si peu dans la main de rhomme au moment que l'homme y travaille , et qui n'y sont plus du tout dès qu'il les a terminées, que deviendront-elles dans la main de Dieu ? Quelle issue leur donnera la toute-puissance ? Une issue que nous ne devons pas redouter , et que d'une certaine façon nous devons prévoir. L'avenir ne nous est pas caché comme le présent.

Les désirs des méchants périront ; voilà l'avenir.

Où en était le monde avant le Pape ? — Pourquoi et à quel titre le Pape est-il venu dans le monde ? — Quelles ont été les œuvres du Pape au milieu du monde ? — Comment le monde s'estil séparé du Pape? — Que sera le monde sans le Pape? — Le Pape ressaisira-t-il le monde?...

A ces questions, déjà l'histoire a répondu. Néanmioins, le grand nombre de ceux qui les agitent, et surtout de ceux qui prétendent les résoudre, ni n'en connaissent la simplicité ni n'en niesurent la profondeur. Signe effrayant de décadence, annonce de longues calamités I

Ce qu'était le monde avant le Pape? L'ignorance commence là. L'histoire n'est un enseignement que sur les lèvres de la foi.

Le monde avant le Pape , c'était l'empire de Néron. C'était l'humanité divisée en bêtes de somme et en bêtes de proie, la partie dévorante

28ô LIVRE V. — CHAPITRE XV.

sans remords, la partie dévorée sans révolte, et toute société s'acheminant à une destruction également certaine ou par la guerre ou par la paix. Çsclave volontaire de celui qui fat « homicide dès le commencement , » le genre humain s'était affaissé sous sa tyrannie.

Alors, le troupeau étant à bout de voie, la miséricorde divine lui envoya un pasteur, une main pour le délier, une lumière pour Tintroduire et le conduire dans le chemin qui mène à Dieu.

La vérité était niée du monde, (^iiid est Veritas? Les sages et les puissants de la terre ne croyaient même plus qu'il y eût une vérité! Pourquoi le Pape j'enait-il dans le monde? Il y venait enseigner indéfectiblemeni la vérité.

De nobles esprits, chrétiens même, mais enveloppés d'une erreur originelle, publient que l'humanité est faite pour chercher librement la vérité; mais ils prétendent que Thomme peut refuser le guide. Le païen avait cherché la vérité *, plein de dégoût, il renonçait à la trouver.

Nous sommes faits pour chercher et connaître la vérité. Il est de la clémence et de la justice de Dieu de nous la donner, il est de notre devoir et de notre raison de prendre les jougs qu'elle impose. L\accepter, la communiquer, mourir pour

elle : grand effort, grand honneur ! Pour tenter l'effort et subir l'honneur, il nous est nécessaire de savoir que la vérité est de Dieu.

Donc, le Pape venait enseigner la vérité au monde pour la délivrance et le salut du monde. A quel titre ? A titre de vicaire de Celui qui est la Vérité même : dans le ciel, Dieu, Fils unique et éternel de Dieu, égal et consubstantiel au Père incréé ; sur la terre, par un mystère ineffable, homme, fils d'Adam, chef et premier-né de la race humaine , doublement maître , doublement roi.

On a écrit de savants ouvrages sur Porigine du pouvoir temporel des Papes. Ce qu'ils prouvent bien, c'est que ce pouvoir n'a pas commencé. Saint Pierre exerça la plus haute attribution du principat civil. La cause d'Ananie et Saphire n'était pas une cause purement spirituelle, et ces coupables furent non-seulement exclus de l'Eglise, mais retranchés de la vie. Les chrétiens, donc, avaient en saint Pierre un pontife et un roi. Au milieu de la société païenne, dont ils observaient d'ailleurs les lois politiques, ils achetaient par le martyre le droit d'obéir à ce chef véritable qu'ils tenaient de Jésus-Christ , et qui était Jésus - Christ.

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