LE BOURGEOIS
^x^^^oMx veduta, fede perdiita : J'ai vu Rome l^jp-^^et j'ai perdu la foi. » Ainsi disent, d'un ^è^^^ài ^'^^ d'oracle , quantité d'honnêtes gens qui n'ont guère connu Rome , et pas du tout connu la foi.
Ce dicton est de ceux qui courent le monde pour servir de poids à l'ignorance et de brillant à la sottise. Nos honnêtes gens l'ont attrapé. Que leur faut-il davantage ?
Ils ont vu Rome, leur passe-port l'atteste, et même ils parlent italien ; les voilà donc bien éta-
blis dans une incrédulité raisonnée, mais surtout raisonnante : Roma reduta, fede perduta.
Ils se plaignent de la douane, des mendiants, des auberges, des facchini, des vetturini, des ciceroni : ne les connaissent-ils pas ? Pour le reste, ils savent cent histoires, apprises aux meilleures sources.
Comment conserver la foi quand on a vu les carosses des cardinaux , les sandales des capucins, les }?iojisii4-}iori au spectacle, et les prédicateurs sur une estrade, faisant des gestes exa-
II faut pourtant des études pour perdre la foi. J'ai suivi de près deux étudiants, deux barbes grises. Il y a un âge qui n'est plus excusable et n'est pas respectable^ ils avaient cet âge-là.
L'un était lecteur du Constitutionnel, l'autre paroissien de Saint-Louis^ d'Antin. Ils passaient leur temps à bâiller parmi les ruines, les musées et les églises, pressés d'en avaler le plus possible en un jour.
Ils se scandalisaient de tout, et la piété du peuple les scandalisait particulièrement. Pour l'incrédule , c'était fanatisme -, pour le paroissien, superstition. Le paroissien était le plus furieux.
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Lorsqu'il nous voyait baiser la main d'un prêtre, cette main qui porte et distribue le corps de Jésus-Christ, il ne pouvait contenir sa mauvaise humeur. — Nous avilissions la France î
Les prêtres romains ne lui semblaient pas assez roides ; des prêtres sans rabat ! Les offices étaient trop courts. Il blâmait la pompe des jours fériés et la simplicité des jours ordinaires.
Dans Saint-Pierre , il regrettait son prie-Dieu de velours jaune. Il lui déplaisait de s'agenouiller sur le pavé. En général, il trouvait qu\à Rome on fait trop pour Dieu, pas assez pour le paroissien.
Au Colisée, harangue contre le clergé romain : — Au lieu d'une croix de bois , ne faudrait-il pas là une belle croix en fonte dorée ? Ah î ce clergé, que fait-il donc de ses immenses richesses ?
Le paroissien contestait partout l'authenticité des reliques. Lui parlait-on d'un miracle, il prenait la fièvre. Enfin , fatigué de nous répéter : Rationabile obseqiiiiim vestrinn,
Il nous lâcha , donnant tout l'honneur de sa compagnie à Tincrédule. L'un et l'autre s'accrochèrent à ce qu'ils purent trouver de commis
302 LIVRE VF. CHAPITRE I.
voyageurs, d^Anglais, de mauvais drôles italiens.
Chaque soir, à Tauberge, ils nous racontaient cent platitudes sur la société romaine. Cétait le butin du jour. Le mois fini, mes deux sires avaient vu Rome et perdu la foi.
Le sot de France, politique, religieux et littéraire , transporté sur cet auguste théâtre de Rome , y acquiert un fini où le sot d^aucune autre contrée ne peut prétendre.
Ce pauvre Blanchard, l'incrédule, c'était un bon homme '. Il avait une jeune femme, Bichette, qu'il prom.enait en Italie pour Tamuser.
La digne créature ne s'amusait pas du tout. Elle prenait le torticolis à regarder les plafonds ; elle avait peur. Elle disait : — « Blanchard !
(c Quel plaisir y a-t-il à voir des ruines ? C'est triste, et ça peut vous tomber dessus. Il y a toutes sortes de bêtes là dedans, w
Blanchard répondait : a — C'est beau , parce que c'est antique. Au retour, nous serons contents de pouvoir dire que nous l'avons vu. »
Elle reprenait : « — Ces pays sont trop chauds.
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Tu pourrais tomber malade et mourir. Comme ça serait amusant pour moi ! Allons-nous-en. »
Blanchard répondait : « — Il est, en effet, singulier qu'on se dérange pour cela, et cette chaleur est vraiment incommode. Mais nous l'aurons toujours vu. »
Ils s'en allèrent pleins d'innocence, et ils vécurent heureux dans leur maison, si heureusement située au centre de Chignac.
En secret, Blanchard et Bichette s'étaient livrés à quelques superstitions. Ils avaient baisé le pied de saint Pierre : « Cela ne peut pas faire de mal ! »
Ils avaient emporté des médailles, des chapelets, une indulgence pour la bonne mort. Tous ces objets dormirent dans leurs tiroirs assez longtemps.
Vint un catarrhe. Alors Blanchard lui-même dit à Bichette: — Je ne serais pasfâchéde voirM. le Curé. Bichette reprit : — Cela ne peut pas faire de mal.
Le catarrhe emporta Blanchard confessé. Madame veuve Blanchard passe avec raison pour une des bonnes chrétiennes de Chignac.
Quant au paroissien de Saint-Louis d'Antin, certainement il a retrouvé la foi sur son prie-Dieu de velours iaune.
On ne peut exiger qu'un lecteur du Constitutionnel et un paroissien de Saint -Louis dWntin voient Rome des mêmes yeux que Gharlemagne.