LE SOT MUNICIPAL
Le sot municipal est d'une sottise plus tenace. Il se tait sur les dogmes, il ne s'en occupe pas; mais il conclut contre la foi, par cette raison que Rome est mal bâtie, mal alignée, mal soignée.
(( — Quel gouvernement! Une seule place est régulière, une seule rue est pourvue de trottoirs, toutes sont mal balayées, plusieurs ne le sont pas du tout. Point d'arrosage; un éclairage défectueux!
(( Rome !... Il lui faudrait Tesprit de notre édilité parisienne, esprit de conservation et de progrès. On démolit tout, voilà le progrès-, on ramasse les curiosités dans les musées, c'est la conservation.
(( Ces précieuses ruines, ne devraient-elles pas être chaussées d'asphalte, habillées de grilles, entourées de fleurs ? Devait-on balancer à ouvrir de larges rues coupant la ville en lignes droites? »
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L'on objecte qu'il faudrait abattre des églises, passer sur des couvents : « — Des églises, des couvents, il y en a trop! C'est mal servir la religion que de l'ériger en obstacle au bien public.
« On rend la religion détestable, en l'opposant à tout progrès. Construisez des boutiques sur ce sol mort des églises et des couvents. Que le commerce puisse prendre ses aises dans la ville bien percée !
(( Alors vous aurez du mouvement, des affaires. Rome, qui n'est qu'un lieu de curiosité, deviendra un centre d'industrie et de plaisir ; les étrangers afflueront, et le peuple bénira le gouvernement. ))
Le sot municipal ne comprend la beauté qu'en ligne droite, la vie que dans les rues pleines de fiacres. Il veut des rues droites, des boulevards alignés- des boutiques, des boutiques!
Il méprise le gouvernement des prêtres, qui méconnaît l'alignement et la boutique. Il répand un venin pernicieux. Il dit aux propriétaires que le mètre de terrain monterait à deux cents lî?x's.
C'est lui , c'est le sot municipal qui détruira Rome. Il mettra la pioche sur les églises, grattera les sept collines, déplacera les obélisques. Dans
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le Colisée. il plantera des cactus et des hortensias.
Le sot municipal s'applaudira s'il peut donner au Forum la physionomie d'un quartier du Palais de Cristal. Il y placera des tourniquets; Ton payera dix baïoques pour passer sous Tare de Titus.
LE SOT païen. — GifeBON.
Pire que le sot municipal, le sot païen s'entiamme d'amour à la vue des choses qui devraient le remplir de haine, s'enflamme de haine devant celles qui devraient le remplir d'amour.
L'Anglais Gibbon était de cette espèce. Un jour, Gibbon apporta dans Rome ce visage invraisemblable, cette fabuleuse laideur qui avait émerveillé Paris. Il se rendit au Capitole, il contempla le
Forum.
Des vaches paissaient sur les débris des rostres; parmi les débris de la maison d'Or de Néron, des pâtres chantaient ; les hymnes saints retentissaient dans le temple de Jupiter transformé en église; un joyeux son de cloche s'élevait des ruines du Palatin.
LE SOT PAIKX. — GIBBON. Soy
Quelques moines vinrent à passer, foulant les débris de la voie Sacrée, voie des triomphateurs, voie des martyrs. Ils bénissaient les pauvres femmes qui filaient leur quenouille et les enfants qui jouaient sous le péristyle du temple de Faustine en débris.
Si jamais spectacle a pu charmer les yeux et la raison d'un homme, c'est bien celui-là! Ce spectacle de la défaite de Rome, de la liberté des nations, le genre humain l'a désiré mille ans.
Le centre de la guerre universelle devenu un pâturage-, l'allégresse de la prière catholique dans cette prison Mamertine, abattoir des peuples vaincus • les autels d'une Faustine enfin ruinés ; des patres tranquilles dans les délices de Néron!
C'est la victoire de la justice, la victoire de Dieu, Dieu a bro^'é cet infâme empire, et les nations sont nées, et la hberté a lui sur le monde. Si tant de peuples que Rome fit périr avaient pu voir seulement ce que nous voyons, ils seraient m^orts consolés.
Dieu en a donné Fespérance aux martyrs. Combien de ces héros de Jésus rédempteur, combien d'entre eux allant au supplice, ont eu la vision
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du Forum ruiné, devenu le Campo Vaccino! Car Rome était « la mère des abominations. »
Nous voyons ce qu'ont désiré les martyrs. Les ruines de Rome servent de piédestal à la Croix. Elles sont foulées aux pieds du vainqueur, les pieds cléments et beaux qui évangélisent le salut.
Et les marbres du hautain Capitole, et les colonnes des temples impurs, sont devenus les marches et les ornements de Tautel pacifique, où ne coule plus que le sang volontaire de Tamour.
On a dit ce qu'étaient l'homme et la société sous le règne des faux dieux, ce qu'ils sont sous la loi du Dieu véritable. Le contraste est saisissant de cette place où s'était assis Gibbon, au pied du Capitole.
Il éclate matériellement à Taspect de ce Forum, le centre du monde avant la victoire de Jésus. Là, l'antique Rome a déposé le souvenir de ses crimes plus monstrueux encore que sa grandeur.
Vue à travers Rome chrétienne, Pantique Rome inspire le dégoût. Cruautés atroces, mœurs abjec-
LE SOT païen. GIBBON. .'»09
tes et cyniques, culte stupide, et l'homme cntin devenu aussi infâme que ses dieux.
Quelle différence, même de forme, entre le fétiche et le dieu lare ? Quelle ditïérence entre le chef de horde qui mange son vaincu, et le patricien qui achète des vaincus pour qu'ils s'égorgent dans ses festins?
Cette alliance de la cruauté et de la débauche, signalée partout avant la Croix, qui reparaît surtout 'quand la Croix se retire , elle est surtout romaine. A Famphithéâtre attenait le lupanar.
Un jour. César, ce politique, cet orateur, ce délicat; César, qui méprisait tant les autres Romains, fit largesse au peuple de plusieurs milliers de prisonniers à tuer dans le cirque. Oui, ce grand César î
Le peuple murmura , car César avait aftecté de lire des lettres pendant les jeux. Voyez-vous ce peuple et ce César! Mais César est le plus horrible. Néron, du moins, buvait sa part du sang qu'il faisait couler.
César est un sauvage , la société païenne est une société sauvage. Rome étale un puissant génie, mais elle méprise la vérité, elle ignore la charité,
elle ne connaît pas la pudeur- elle est sauvage.
Le chrétien , considérant la société antique , songe moins à la maudire qu a bénir Dieu d'avoir dissipé les ténèbres où Tâme humaine s'était souillée si profondément. C'est depuis TEvangile, et contre ceux qui Font trahi, que Thumanité a su fulminer ces anathèmes devant lesquels recule la force méchante.
En tous ceux qui ont entrepris d'étouffer le Christianisme, a reparu Tesprit des anciens maîtres de Rome. Cependant aucun de ces monstres n'a essayé des atrocités par lesquelles les ambitieux Romains se rendaient populaires; leur mémoire est infâme pour des actions qui ne seraient pas même alléguées contre un Trajan et un !Marc-Aurèle.
Ainsi l'Eglise du Christ, établie au centre de la tyrannie abattue, a su former dans le monde un esprit rebelle invinciblement porté à la tyrannie. Le monde ne souffre plus que comme une exception de courte durée ce qui jadis était la règle sans exception.
Sous ses pontifes, à travers les misères de l'humanité, Rome n'a cessé de réaliser en elle le type de la société chrétienne. Dans cette ville « où Ton a a trouvé tout le sang qui s'était répandu sur
LK SOT païen. — GIBBON. 3l I
(( la terre, >> Thomme est traité avec douceur comme un infirme, avec respect comme un enfant de Dieu.
Il est protégé, gouverné et honoré. On a pitié de ses défaillances, on travaille à le rendre meilleur. Sa terre est à lui, son sang est à lui, son âme est à lui. Quelles lois lui ont donné plus d'amis , plus de repos , plus de lumières ? Ailleurs , l'homme est premièrement un outil -, à Rome il est premièrement une âme.
C'est à Rome que les mœurs publiques, suivant de plus près la direction de TEglise , ont plus approché Tidéal évangélique. Je sais que tout peuple se termine en bas par une populace ^ mais à Rome cette populace même n'est pas sans foi, et de solides vertus ornent le foyer romain.
Jamais vingt ans ne se sont écoulés sans que Rome ait donné au monde un de ces héros qui se dévouent à Tamour de Dieu avec la triomphante énergie de la sainteté. — La conscie'^ce éclairée dédaigne les bouffées d'un ignorant orgueil ; elle assigne le premier rang parmi les peuples à celui qui a le mieux conservé la foi et qui produit le plus de saints.
Voilà donc ce qu'offrait à Gibbon ce terrible Forum, désormais rempli de prière et de paix,
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abandonné au facile labeur des femmes et aux jeux des enfants. Mais Gibbon n'avait pas Tesprit moins difforme que le visage. Il était hideux,
— et apostat.
Après avoir embrassé la foi catholique, il l'avait reniée par une crainte lâche. Il s'était fait persécuteur, comme pour reculer plus ignoblement devant la persécution. Ame vraiment misérable, adoratrice de la force jusqu'à la haine de la faiblesse et de Tamour !
Or, ce spectacle de la paix dans le Forum vexa ce lâche, et ces chants de la foi des martyrs sur le Capitole irritèrent cet apostat. Il s'écria : « Jadis des triomphateurs, aujourd'hui des moines I » Et il résolut de venger Jupiter de Jésus, les Césars des Papes, les Triomphateurs des Mart}Ts. Il fit un livre.
Contre son dessein de venger le Paganisme, il prouva que , Rome eut-elle policé tous les barbares, le Paganisme par lui-même aboutissait à la destruction de Rome, de la civilisation, du genre humain. Et en même temps, plein de rage, il insulta le Christianisme ou plutôt Dieu, « qui abat- (( tait aux pieds de son Eglise une puissance rc- (( doutée de tout l'univers. »
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Voilà le livre de ce fameux Gibbon , et le résultat de rinflammation qu'il prit au pied du Capitole, dans un sublime regret de n^être pas prêtre de Faustine. Car à quel autre emploi aurait-il pu prétendre ? Il avait été sous les armes , et plus tard au Parlement.
Pauvre cervelle, digne de son temps ingrat et frivole ! Près de l'endroit où Gibbon déplorait l'avénement des moines, s'élève le couvent de saint Grégoire P'". A la voix de ce grand Pape, de là partirent les moines qui firent l'Angleterre .
Retiré à Lausanne, Gibbon jouissait de sa gloire. La révolution française éclata. Elle chassa les prêtres, chassa les moines, chassa aussi Gibbon et le força de se réfugier en Angleterre, pays de libre pensée, où ce Ubre penseur ne se pouvait souffrir.
A Pabri de tout chant d'église, protégé contre toute approche des moines, mais plein d'ennui et de peur , et craignant fort l'approche des républicains, il mourut amèrement, faisant l'apologie de l'Inquisition.