NEW YORK: E. P. DUTTON & CO
in 2009 with funding from
University of Ottawa
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Le soir du Lundi Gras de l'année 1838, un jeune journaliste parisien était venu dîner avec un de ses amis, plus âgé que lui de cinq ou six ans. Le journaliste se sentait, ce soir-là, tout particulièrement ennuyé et découragé, peut-être par un contrecoup de la grosse gaieté populaire qu'il avait vue et entendue se démener dans les rues, sur son passage: mais le fait est que, depuis plusieurs mois déjà, une vague tristesse avait commencé à l'envahir, se substituant plus manifestement, de jour en jour, à son humeur joyeuse et confiante de naguère. Revenu désormais à Paris, après une série de fatigantes campagnes politiques dans des journaux de province, le jeune homme s'employait obscurément à la rédaction d'une petite feuille conservatrice, le Moniteur Parisien, dont la médiocrité timorée et « bourgeoise » était en vérité la moins faite du monde pour répondre à ses doubles aspirations natives de poète et de polémiste. Des amis lui avaient bien proposé, quelque temps auparavant, d'entrer dans la rédaction d'un autre journal, qui, celui-là, inspiré par M. Thiers et appartenant à l'opposition « libérale, » lui aurait permis d'épancher beaucoup plus à l'aise sa verve combative: mais un scrupule de reconnaissance envers M. Guizot, qui l'estimait fort et avait eu
plus d'une fois recours à ses services, lui avait interdit d'accepter la proposition. Force lui était donc de poursuivre indéfiniment, dans la presse de « juste milieu, » une tâche qui de plus en plus lui devenait à charge; et l'amertume croissante qu'il en éprouvait s'aggravait encore d'un profond sentiment comme de vide intérieur, faute pour lui de pouvoir s'intéresser dorénavant, en matière de littérature aussi bien que de politique, à aucune des doctrines qu'il avait toujours professées et défendues jusque-là.
De telle sorte que son ami Gustave Olivier et la jeune femme de celui-ci, en le voyant arriver ce soir de Lundi Gras, avaient été frappés de l'expression mélancolique de son long visage pitoyablement ravagé et enlaidi à jamais par des traces de petite vérole, mais qui d'ordinaire s'illuminait, dans la conversation, d'une touchante noblesse et beauté juvénile, sous l'influence d'une âme incomparablement mobile et ardente, toute pleine à la fois d'ironie et de tendresse, et non moins prompte aux larmes qu'aux éclats de rire. Longtemps même Olivier avait hésité à informer son ami d'un projet dont la révélation risquerait d'être pour lui une cause nouvelle de souci et de regrets: mais voici que, au contraire, l'annonce du projet avait eu tout de suite pour effet de rendre au visage de l'ami sa chaude et vivante lumière accoutumée! Tout de suite, en apprenant qu'Olivier et sa femme étaient sur le point d'entreprendre un grand voyage, le journaliste s'était offert à les accompagner. On visiterait
Rome et Naples, la Sicile, et puis l'Orient, Constantinople, le Caire, et peut-être la Perse. A chacun de ces noms, l'enthousiasme du jeune homme grandissait, l'impression se renforçait en lui d'avoir enfin trouvé l'unique remède à son mal. Dès au sortir de table, il avait promis à Olivier d'être prêt pour le départ avant une semaine. Et sa guérison imprévue avait décidément duré. Secouant soudain l'inertie qui, la veille encore, l'empêchait de tenter la moindre démarche, il avait fait des visites, écrit des lettres, recueilli miraculeusement plusieurs centaines de francs; mieux encore, il avait obtenu du ministère de l'Instruction Publique la mission officielle d'aller étudier, aux frais de l'état, le fonctionnement des écoles et des établissements de bienfaisance dans toutes les régions du monde où il plairait aux Olivier de l'emmener avec soi!
Les voyageurs s'étaient rendus, presque sans arrêt, à Marseille, d'où ils s'étaient embarqués pour Civita-Vecchia. « Me voici à Rome ! écrivait notre journaliste le 19 mars 1838. L'Italie est bien belle. Ceux qui disent, comme je le disais il y a deux mois, qu'ils n'ont pas envie de voir l'Italie, qu'ils en ont les oreilles rebattues, qu'ils la savent par cœur, sont de grands sots. Elle est jeune et brillante, et aussi pleine d'attraits que si jamais voyageur ne l'avait parcourue. Depuis quatre jours je me promène au soleil, je vois partout de la verdure et des fleurs. . . . On conçoit parfaitement des gens qui, venus ici pour
y passer quelques semaines, y ont passé leur vie. » En un mot la lumière de Rome avait tout de suite achevé la cure merveilleuse commencée naguère dans la petite salle à manger des Olivier. Encore n'était-ce là, pour ainsi dire, qu'une guérison purement « corporelle. » Sous l'heureuse action d'un milieu nouveau, les poumons du jeune journaliste, ses muscles, ses artères, s'étaient nettoyés du poison qui les avait envahis dans l'atmosphère « renfermée » et malsaine de la politique du « juste milieu: » mais son esprit et son cœur restaient malades, avec la sensation douloureuse du vide profond qu'y avait creusé l'absence de toute certitude vivante, ou, plus exactement, de toute foi.
Car le fait est que notre voyageur n'avait encore jamais eu, jusque-là, l'occasion ni non plus le loisir de se pourvoir d'un fonds de croyances qui pût, tout ensemble, inspirer son imagination de poète et servir d'appui solide à sa verve de polémiste. Fils d'humbles ouvriers bourguignons, il s'était élevé un peu au hasard, privé même de cette première formation religieuse que subissaient alors la plupart des enfants de sa classe sociale; et de très bonne heure, ensuite, l'obligation de gagner péniblement son pain quotidien l'avait empêché de réfléchir, pour son propre compte, à des problèmes dont il s'imaginait d'ailleurs avoir trouvé la solution décisive dans les Contes de Voltaire et dans les Chansons de Béranger. Un vague déisme, accompagné de railleries méprisantes à l'endroit des « préjugés » chrétiens, lui avait
semblé pouvoir être toujours un fondement « métaphysique » très suffisant pour sa carrière de journaliste plus ou moins « électoral, » — sauf pour lui à épancher le surplus de ses aspirations intérieures dans d'innombrables sonnets et madrigaux consacrés à l'éloge de telle ou telle beauté de sous-préfecture. Et puis, comme je l'ai dit, son exaltation juvénile s'était calmée; son goût naturel, en se développant, lui avait dénoncé la plate niaiserie des chansons anti-religieuses de Béranger, et peut-être aussi tout ce qui se cachait d'inintelligence foncière ou de mauvaise foi sous la spirituelle et souriante incrédulité des Contes de Voltaire. Le jeune homme avait clairement reconnu l'inanité pitoyable d'une vie toute partagée entre l'incessante répétition des mêmes sonnets amoureux et le recommencement perpétuel des mêmes campagnes de presse, — dirigées contre des adversaires dont le seul crime était de porter plus d'intérêt aux ambitions politiques de M. Thiers qu'à celles de M. Guizot. Il avait compris que quelque chose lui manquait, dont la possession lui était cependant plus indispensable encore que celle d'un emploi régulier dans un journal « payant: » quelque chose qui, en comblant le vide qu'il découvrait au fond de son être, vaudrait à lui procurer à la fois les jouissances du rêve et celles de la lutte.
Or, il se trouvait que les Olivier avaient rencontré à Rome un autre couple de pieux « pèlerins » français, à qui ils s'étaient empressés de présenter leur compagnon de voyage. Gustave Olivier
lui-même, en effet, était récemment revenu aux croyances chrétiennes de son enfance: mais bien plus profonde encore, et plus touchante, était apparue au jeune journaliste la dévotion de ces nouveaux amis qu'un heureux hasard venait ainsi d'envoyer sur sa route. La douce et charmante Mme Féburier, notamment, lui avait révélé, dès le premier jour, un idéal de beauté chrétienne que jamais jusqu'alors il n'avait soupçonné; et lorsque, un jour, avant de laisser partir ses hôtes, la jeune femme leur avait proposé de réciter en commun la prière du soir, c'est presque involontairement que l' ex-admirateur de Béranger était tombé à genoux, avait écouté et s'était répété intérieurement ces paroles de préambule, prononcées d'une voix recueillie par Adolphe Féburier : « Mettons-nous en la présence de Dieu, et adorons-le! »
Une autre fois, au retour d'une délicieuse excursion à Naples, Mme Féburier l'avait prié de lire tout haut quelques pages d'un sermon de Bourdaloue. Lui-même nous a raconté l'impression soudaine et inoubliable qu'avait produite en lui cette lecture. « Chaque mot que je lisais frappait d'aplomb sur mon esprit, broyait mes prétextes, déjouait mes ruses, me convainquait de ma déraison, proclamait ma folie. » Cette crise violente n'était que l'aboutissement d'un long travail intérieur, accompli inconsciemment depuis des mois, — ou peut-être des années, — dans l'âme du journaliste: celle-ci venait, à son tour, d'opérer enfin sa guérison, — sous l'influence d'une
foule d'éléments divers, au premier rang desquels figurait, sans aucun doute, l'atmosphère chrétienne des églises, des palais, des rues et des places de la Ville Éternelle.
Dès le lendemain, le jeune homme était allé se confesser à un saint religieux, le P. Rosaven, que lui avaient recommandé ses amis, les Féburier ; après quoi, au heu de poursuivre l'ancien projet de voyage en Grèce et en Orient, il avait employé le reste de ses vacances à visiter pieusement les vénérables sanctuaires de la Suisse catholique. De retour à Paris, il avait renoncé à servir M. Guizot, mais non plus pour se vouer au service de M. Thiers. Il avait trouvé à Rome un maître plus puissant à la fois et meilleur que ces deux là, un maître au service duquel, joyeusement, il s'était juré désormais de se consacrer tout entier. Poète, il avait publié coup sur coup deux livres remplis des plus exquises fleurs d'émotion et de beauté qu'avaient eu à lui offrir les « légendes » des saints ; polémiste, il avait aussitôt entrepris la rédaction d'un journal qui, pendant un demi-siècle, n'allait point cesser de combattre vaillamment pour la cause de Dieu. Les livres s'appelaient : Rome et Lorette et Les Pèlerinages de Suisse. Le nom du journal était l'Univers.
Aussi comprend-on sans peine que le parfum de Rome, tout de même que la lumière de la bienfaisante Cité, ait eu toujours depuis lors, pour le cœur de Louis Veuillot, un attrait particulier. Jusqu'au bout, dorénavant, Rome allait être
la véritable patrie de ce grand cœur; et l'on serait tenté d'appliquer à Louis Veuillot lui-même ce qu'il disait jadis, — dans sa lettre du 19 mars 1838, — de ces « gens qui, venus à Rome pour y passer quelques semaines, y ont passé leur vie. » Sans compter qu'au souvenir de la guérison merveilleuse que j'ai trop brièvement résumée devait bientôt se joindre, pour lui, un nouveau motif d'affection et de gratitude envers la vénérable capitale du monde chrétien. N'est-ce point là que le directeur de Y Univers, attaqué et harcelé impitoyablement dans son pays par quelques-uns des principaux représentants de son propre parti, devait trouver, en la personne du pape Pie IX, l'ami plein de tendre indulgence et le zélé protecteur qui, d'année en année, lui redonnerait une provision nouvelle de pieuse résignation pour supporter les coups, de courage pieux pour continuer la lutte ? Il faudra bien que, tôt au tard, l'on se décide à nous raconter pleinement et impartialement les péripéties de cette lutte incessante de Louis Veuillot, avec tout le détail des obstacles incroyables qu'il a eu à franchir: alors enfin nous pourrons apprécier toute la beauté, vraiment héroïque, du rôle de ce glorieux serviteur de l'Église, et alors aussi du même coup, nous mesurerons l'importance extraordinaire de l'appui que lui a prêté le seul homme qui, peut-être, par-dessous son génie d'écrivain, eût de tout temps deviné et aimé son cœur de chrétien.
Toujours est-il que, lorsqu'en 1860 le gouverne-
ment impérial a supprimé l'Univers, le premier mouvement de Louis Veuillot a été de courir, une fois de plus, vers sa chère Rome; et sa première pensée d'occuper ses loisirs forcés à la préparation d'un livre en l'honneur de la ville de saint Pierre. Médité pendant plus de deux ans, le Parfum de Rome a été, sans contredit, l'ouvrage préféré de son auteur, celui où il avait conscience d'avoir mis le plus de soi-même. Moins célèbre aujourd'hui que les Odeurs de Paris, — qui lui ont succédé, et en forment pour ainsi dire la contrepartie, — il a sur elles l'avantage d'être une œuvre de poète, en même temps que de polémiste. Des deux moitiés de l'âme de Louis Veuillot, que nous avons vues tout à l'heure se guérissant simultanément d'une longue maladie dans un petit logement meublé voisin de la Trinité des Monts, les Odeurs de Paris nous révèlent surtout, en quelque sorte, la moitié extérieure et superficielle, celle qui était tournée vers le dehors: l'autre moitié, celle du dedans, se livre à nous dans le Parfum de Rome plus encore que dans les mémorables confidences autobiographiques de Çà et Là, et beaucoup plus assurément que dans aucun des recueils de vers de Louis Veuillot.
Il est bien arrivé à celui-ci, d'après ce que nous raconte son frère, de regretter l'emploi qu'il avait fait, pour son livre, d'une espèce de coupe lyrique, avec de courts versets ayant un peu la forme de strophes rythmées. En réalité, cependant, cette coupe ne gêne nullement le lecteur, non plus d'ailleurs qu'elle ne lui paraît indispensable. La
io LE PARFUM DE ROME
profonde et émouvante poésie du livre ne dépend en aucune façon de ces procédés d'ordonnance quasi purement « typographique. » Elle est dans le fond le plus intime de l'œuvre, dans les sentiments qui l'ont inspirée, dans les vivantes images dont elle déborde, dans la musique infiniment nuancée et variée de son style; elle est dans le « parfum, » délicieux et indéfinissable, qui s'exhale pour nous de cette évocation magnifique du passé et du présent religieux de la Ville des Villes, — indéfinissable, mais non pas à tel point que nous ne puissions y reconnaître un mélange constant du propre parfum du cœur enthousiaste du poète avec l'antique parfum immortel de Rome.