‹ Le parfum de Rome;Chapitre 2 sur 96 · T. DE WYZEWA · texte numérisé non relu

T. DE WYZEWA

Rome! nom de mystère. Dès que ce nom s'est élevé sur les nations, nulle voix ne l'a prononcé sans haine ou sans amour, et l'on ne sait qui l'a emporté de l'ardeur de la haine ou de l'ardeur de l'amour. Quand la vanité de l'esprit moderne se targue de tout concilier, la haine et l'amour de Rome poursuivent leur vieux combat, plus âpre que jamais.

La haine fait couler le sang; l'amour est inépuisable; le combat ne finira qu'au seuil de l'éternité, où triomphera l'amour. Jusqu'alors la haine paraîtra victorieuse, et cependant elle est vaincue. La défaite de la haine, c'est de durer, c'est de pour suivre en vain cette victoire de la mort qui la délivrerait aussi d'elle-même. Rome vivra; ses ennemis ne seront point soulagés du poids de sa gloire.

Rome la triomphante, la dominatrice des nations! C'est Rome qui s'est assujetti la terre et qui s'est nourrie de la chair de l'humanité; c'est Rome qui a pris le genre humain dans ses bras, comme un enfant malade, qui lui a fait respirer l'air salubre des hauteurs, qui l'a nourri de la chair de Jésus le Dieu vivant.

Dieu soit béni! Je suis de ceux que Rome a pris en bas, blessés, de la vieille mort. Sa main

lumineuse m'a transporté sur les hauteurs divines, sa main maternelle m'a baigné dans l'air divin, sa main sainte m'a nourri du divin aliment. J'ai reçu d'elle la vie, je lui rends l'amour.

Quand j'ai vu Rome pour la première fois, ignorant de la mort et plus ignorant de la vie, mais remué d'un instinct inconnu; quand j'ai vu cette Rome auguste et que j'en eus respiré le parfum, alors j'ai su que j'aimerais.

Le parfum de Rome ? Telle que le Christianisme l'a faite, Rome est la ville des âmes. Elle a une langue que toute âme peat entendre; mais l'esprit séparé de l'âme ne l'entend point.

Nul esprit n'est plus séparé de l'âme et ne comprend moins Rome que ce sot et vulgaire épanouissement d'incrédulité qu'on appelle « le bel esprit. » Il n'entend point Rome et il empêche l'âme de l'entendre; il ne voit point sa beauté souveraine, il la tourne en dérision.

Le bel esprit n'est pas la haine; la haine l'emploie et le méprise. Il jappe, il frétille, il mordille. Rome prête aux exercices du bel esprit. Il y a là tant de choses révérées et sacrées! On y voit tant d'hommes à genoux.

Dans les dépositaires des choses de la Divinité, le bel esprit ne voit que les fragilités humaines. Il remarque la rouille sur le marbre, la verrue sur le visage, et il demande où est la Divinité. Il fredonne un vaudeville quand la prière chante, il se couvre le front quand la bénédiction descend.

Il dit à la bénédiction : « Va chercher des têtes

moins hautes; la main qui t'envoie n'est qu'une main mortelle ! » Ainsi, à travers la Cité sainte, le bel esprit se carre et se gonfle, tanquam pullus onagri.

Un bel esprit par chaque siècle, un au moins, s'est chargé de bafouer Rome. Au dernier siècle, ce fut le savant président De Brosses, Bourguignon. De nos jours, beaucoup de singes sont venus; l'un d'eux s'est fait remarquer un instant.

Quelques années après le Bourguignon, un autre sceptique arrivait d'Allemagne. Savant aussi, et qui ne manquait pas d'orgueil; et de plus, enfant du protestantisme, c'est-à-dire enfant de la haine. Mais il n'était point piqué de bel esprit.

Dans son âme obstruée par le protestantisme, envahie par l'orgueil, liée par les sens, le génie faisait pénétrer d'impérieux rayons; et alors cet homme, comme un aigle captif, volant du regard, parcourait un horizon immense. Il se nommait Jean-Wolfgang Goethe.

Il avait quarante ans; déjà il planait dans la maturité précoce de sa renommée. Écoutons-le parler de Rome. Il écrit à ses amis d'Allemagne et il leur jette les notes qui seront plus tard la chanson de Mignon :

« J'ai volé à travers les villes. Pressé du désir de Rome, je ne pouvais tenir nulle part. Je n'ai donné que trois heures à Florence.

«Je vois ce que j'ai tant contemplé en esprit. Rien ne m'a paru étranger; mais tout est si vivant que tout peut compter pour nouveau.

« Quand cette Élise de Pygmalion, qu'il avait formée entièrement selon son rêve, lui donnant toute la vie que l'artiste peut produire:

«Quand cette Élise vint vers lui, disant : C'est moi! quelle différence entre la vérité et le rêve, entre la pierre ciselée et la vie ! »

Gœthe emporta de Rome l'effroi de ne la plus revoir. « Oh ! quitter Rome sans espoir d'y revenir! Celui-là seul pourra comprendre cette amertume qui l'aura ressentie! »

Douleur chère du souvenir, fleur d'ombre, incomparablement triste, mais belle à faire craindre la clarté qui viendrait la dissoudre et le souffle de joie qui pourrait en dissiper le parfum !

Dans les jardins de Florence, il composa les scènes du Tasse, et il remplit son poème de cette douleur « d'une âme condamnée à l'irrévocable exil! »

Voilà de quoi étonner le bel esprit! Goethe aimait Rome à ce point! Rome absente éveillait en son coeur les grandes lamentations de l'exil !

Et cependant Gœthe s'est arrêté devant une enveloppe grossière. La véritable Rome ne lui a pas été connue. Il en a respiré le parfum, mais à la manière de ces profanes qui se glissent dans nos temples : charmés, ils ignorent que les hymnes et les vêtements sacrés et la fumée de l'encens sont des prières.

Gœthe, tout païen, se chantait les pauvres vers d'Ovide; c'est au Capitole qu'il avait porté ses adieux. La grande Rome, maîtresse encore du

monde, • cette Rome spirituelle, notre amour et notre gloire, à peine l'a-t-il entrevue.

Celle-là n'est donnée qu'à l'œil simple de la foi. Comme le Dieu qui la remplit, elle se cache aux superbes. L'orgueil de l'esprit la parcourt et ne la découvre pas. Heureux s'il peut soupçonner qu'elle existe, aux influences bénignes qu'il en reçoit !

L'humble qui s'est agenouillé de loin devant l'impérissable Croix, celui qui a touché de son front le pavé saint, le fils de l'Église qui veut bien se souvenir de César, mais qui vient pour honorer Pierre, voilà l'hôte de Rome. Elle lui parlera.

La maison du père est ouverte à l'enfant; Rome ainsi lui sera ouverte. Il aura le sens de ses harmonies, le charme vainqueur de ses parfums ; il comprendra, il aimera, et il gardera les délices de son amour.

J'étais venu sans désir. On m'avait dit: «Tu verras le Capitole et le Vatican, les grands tombeaux et les vastes Catacombes, les fêtes du peuple et les fêtes de l'Église. » Mais je ne souhaitais qu'une chose, et c'était de ne me voir plus!

De tout ce que l'on m'avait annoncé, je ne vis rien. Ce que mes yeux contemplaient, je n'en savais rien. Le parfum de Rome enveloppait mon âme et lui dérobait le monde extérieur.

Quel était ce parfum qu'exhalaient toutes choses, et que jusqu'alors les choses ne m'avaient jamais envoyé? Il pénétrait mon âme sans prendre la voie des sens. En moi je le sentais lumière et

parole, et il m'empêchait de voir et d'entendre autour de moi !

Ce parfum était un vêtement de Dieu, dans lequel en même temps Dieu se cachait et se faisait sentir. Hors des routes où j'avais marché, je suivais Dieu sans le connaître, hésitant et vaincu, à la trace de ce parfum. Et bientôt je reconnus que j'entendais vraiment une parole: parole de Rome, parole de Dieu.

Et cette lumière qui éclipsait les choses extérieures, je la reconnus pour la vraie lumière, de laquelle les choses recevaient leur vraie figure, jusqu'alors cachée à mes regards: lumière de Rome, lumière de Dieu.

Et dans ce parfum, dans cette parole, dans cette lumière, je trouvais ce que je ne cherchais pas et ne connaissais pas : Dieu, Rome et moi-même.

Avec la superbe d'un fils des temps nouveaux, je m'étais dit: je verrai le Pape! Comme s'il se fût agi simplement d'un prêtre, tout au plus d'un roi, dans tous les cas, d'un mortel. Mais avant de monter au Vatican, j'avais passé par le bain de la pénitence, j 'y avais laissé la superbe et la souillure des temps nouveaux.

J'étais désormais l'homme des temps anciens, l'homme du baptême, le fils de la vieille Église qui a précédé tous les temps, qui consommera tous les temps, qui survivra dans l'éternité. J'étais l'homme « créé pour connaître, aimer et servir Dieu, et conquérir la vie éternelle. »

J'étais héritier de cette promesse oubliée du monde, renouvelée en vain pour tant de faux sages, ignorée de tant de faux savants, dédaignée de tant de fausses grandeurs. Je l'avais reçue, et avec elle mon âme et ma gloire. Dans la ville royale, je ne passais pas étranger.

J 'étais un fils de la Cité ; je devais aspirer à la défendre. Bien plus, j'étais un fils du Roi; dans ce palais même, j'habitais mon patrimoine. Je ne venais pas saluer un de ces hommes « qui se font appeler seigneur » parce qu'ils ont ceint un bandeau que la force peut déchirer.

J'allais vers le représentant vivant de la miséricorde et de la justice; vers le prêtre orné de la couronne qui ne tombe pas dans les gouffres de la mort. 0 Seigneur Jésus! il est donc vrai, je suis catholique !

J'entrai, non assuré, non tremblant, mais ému jusqu'au fond de l'être. Je vis la robe blanche du grand vieillard. Depuis huit ans, Grégoire portait la tiare et n'avait pas fléchi; depuis huit ans sa main gouvernait dans la tempête.

J 'oubliai le vieillard, le docteur, le roi, l'Évêque ; un titre plus auguste et plus doux couronnait cette tête vigoureuse: je me prosternai devant l'Immortel, devant le Vicaire de Jésus-Christ, et je l'appelai: Mon Père! Et lui, s'inclinant pour me bénir, me dit: Figliuolo, mon enfant!

Il ajouta quelques paroles; je n'entendis que ce mot. Dans ce seul mot, j'avais tout compris. J'étais jeune, obscur; j'étais un passant. Cet accueil a tant de faiblesse, la douceur de cette

majesté, la tendresse de ce sourire, me disaient quelle est la dignité du Chrétien.

Figliiwlo 1 D'un bond de la pensée, je parcourus ma vie: à quelques années en arrière, sous les livrées de l'indigence; plus tard, dans les détresses de l'âme. Qui m'avait jamais donné ce nom avec cet accent et ce sourire, si ce n'est mon père, et de qui l'eussé-je accepté?

«Mon enfant!» Ce mot s'est allumé soudain pour m 'éclairer à jamais les choses humaines: par ce mot, j'ai connu l'histoire du monde. Avant Jésus-Christ, avant le Pape, ce mot manquait parmi les hommes; dans la famille même, il ne possédait pas cette douceur.

Je compris que le genre humain n'avait pas uniquement des maîtres, mais aussi un père. Je compris ce symbole du bon Pasteur, vaguement regardé dans les Catacombes. Le bon Pasteur va chercher sa brebis, la dégage des épines, la prend sur ses épaules.

Que de droits inébranlablement soutenus, que de faiblesses amoureusement protégées, et aussi que de passions apaisées, et de révoltes calmées, et d'orgueils guéris par l'action de cette royauté divine qui arrête ses regards sur le plus pauvre mortel, et lui dit : Mon enfant !

A diverses reprises, l'amour victorieux de tous les obstacles, m'a ramené au Vatican. En Pie IX, j'ai retrouvé la majesté de Grégoire. J'ai senti de nouveau ce cœur de Père, j'ai reçu de nouveau ce nom de Fils. Un jour, j'ai dû demander justice:

et le Juge, aussi attentif que le Père s'était montré clément, a relevé mon humble droit qu'une main puissante avait brisé.

Un autre jour, écrasé par la force, insulté par cette force qui m'écrasait; sans recours, mais ainsi traité, grâce à Dieu, parce que j'avais fait mon devoir; triste de me sentir inutile, tranquille comme un soldat blessé, je parus devant le Vicaire de Jésus-Christ.

O ciel! prosterné, je l'entendis glorifier ma blessure. Sa voix sacrée disait: Beati qui persecutionem patiuntur propter justitiam. Oui, mes oreilles ont recueilli ces mots ; j 'ai eu cette gloire !

Et je me trouvais dans un ravissement de lumière. Bienheureux donc êtes-vous, ô Père très saint! ô juste trahi, flagellé et crucifié! ô gardien et défenseur de la justice, qui souffrez pour elle de si dures persécutions!

Bienheureux sur votre calvaire! . Et vous ne craignez pas de souffrir, car la justice triomphera parce que vous souffrez! Et nous, baisant vos pieds captifs, recevant la bénédiction de vos mains enchaînées, nous recevons sur nos âmes le sang de la croix !

Le douloureux spectacle de Rome envahie, ici désolée, là ingrate; cette majesté affligée du Vatican, ces souvenirs du Golgotha, ces scènes navrantes, ces terribles images, déchirent nos cœurs sans les désespérer. La justice vaincra. Nous savons que Rome est au Vicaire de Jésus- Christ.

Pierre l'a prise à Satan pour Jésus-Christ; une armée infernale la veut reprendre à Pierre pour la rendre à Satan. Alors donc, avec Pierre, Jésus serait banni de Rome ! L'ennemi ravagerait ce lieu saint; il insulterait les ossements des martyrs, il abattrait les temples !

Rome, par ces mains impures, se verrait dépouillée des trésors du Christ; et en même temps ils la souilleraient des pompes de leur corruption; ils la rempliraient de casernes et de théâtres ; ils y mettraient un trône entouré d'espions et de soldats !

Ainsi Rome perdrait ses parfums qui attirent à la vie divine, ainsi l'âme et la liberté de l'homme perdraient leur refuge dernier, ainsi l'humanité demanderait où réside son pasteur: et nous deviendrions étrangers dans Rome, et notre héritage nous serait volé; et le servile genre humain laisserait détrôner ce roi que tout homme peut appeler Père, et qui répond: Mon fils!

Ceux qui tentent ce crime contre le genre humain espèrent-ils l'accomplir? Ils disent qu'ils sont assez rusés et assez forts; que l'humanité sans Dieu n'est pas seulement une bête féroce, qu'elle est une bête lâche; mais Dieu a racheté le genre humain.

Qu'ils tiennent Rome en leur puissance, qu'ils la salissent, qu'ils l'embellissent à leur manière, cela est possible. Ils le feront si le monde a mérité ce châtiment. Mais Dieu est père. Il rendra le Pape au monde et Rome au Pape.

Et Rome, vidée de ses envahisseurs, se repeuplera

et se reconstruira. Les créations modernes tomberont ou seront purifiées. Un vent se lèvera qui emportera le petit trône nouveau, et ce qu'on aura placé dessus, et ce qu'on aura planté autour pour en accroître le lustre.

Et nos neveux retrouveront dans Rome tous les parfums de Rome; parfums de science et de sainteté, parfums lumineux et éloquents qui leur apprendront l'histoire de la vie. Et comme nous, ils seront les citoyens de la Ville et les enfants du Roi ; ils lui diront : Père ! et il leur répondra : Fils !

O Dieu du ciel et de la terre, qui avez choisi Rome entre le ciel et la terre comme un point où vous daigneriez descendre et où nous pourrions monter, afin qu'il nous fût donné sur la terre de plonger nos regards jusque dans le ciel, et de vous voir de nos yeux, et de vous toucher de nos mains, et de recevoir dans nos oreilles de chair quelque chose du son de votre voix;

O Dieu des anges et des hommes, Dieu des pauvres, Dieu des faibles, Dieu clément qui créez en nous les bons désirs et qui les entendez:

Soyez béni de m' avoir appelé dans votre Rome, de m' avoir révélé ses parfums, d'avoir ouvert mon intelligence à sa parole, d'avoir purifié et illuminé mes yeux dans sa lumière : et alors j 'ai connu le ciel et le monde, et moi-même, et Vous !

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