DISGRACES EN MER
Nous relâchâmes à Gênes, à Porto San-Stefano, je ne sais où encore. Nous en eûmes pour huit jours. Depuis les voyages de Télémaque, fils d'Ulysse, à peine a-t-on entendu parler de flots plus contraires. La science n'y pouvait rien ; il eût fallu changer le vent. Coquelet paraissait humilié.
« — Consolez-vous, Coquelet. Ces traverses nous
prouvent que Dieu est resté quelque chose dans le monde, qu'il commande toujours au vent et à la mer, que nous n'arrivons nulle part sans sa permission. Cela est bon à savoir. Si vous parveniez à savoir cela, vous sauriez beaucoup!
« C'est beaucoup de n'ignorer point que Dieu est présent, de le voir comme le voyait le prophète Amos: Ecce formans montes, et creans ventum, et annuntians homini eloquium suum : Dominus Deus nomen ejus. O Coquelet! ne voyez-vous point, n'entendez- vous point? »
Mon pauvre stupide Coquelet! Il a du bon. Je l'ai trouvé sincère. Il veut que l'humanité soit heureuse ; il croit honnêtement que l'Église est dans l'erreur, et que cette erreur fait le malheur du genre humain. Il l'a lu, voilà sa raison de le croire. Il croit tout ce que l'Église ne dit pas.
Au fond de son âme, on trouve un sentiment religieux. Il lui passe des souffles de prière, il s'impose des règles, il se défend quantité de choses que sa logique lui permettrait. Coquelet ne voudrait pas tromper.
Il rougirait de se dire chrétien, ne l'étant pas. Ce n'est pas au nom de la foi catholique qu'il veut détruire l'Église. Il se propose de l'abattre par le raisonnement. Persécuter, spolier, tuer, et tout cela en faisant des signes de croix, lui semble infâme.
A San-Stefano, le curé nous offrit des oranges. Coquelet avoua gracieusement que le Clergé ne manque pas toujours de culture. Il convient que ces curés, disséminés partout pour enseigner « la
morale, » sont une heureuse invention de l'Église catholique.
Il s'ouvrit de quelques doutes sur plusieurs journalistes; il reconnut que ces garçons-là ont généralement un français peu salubre; il me fit comprendre qu'il ne leur donnerait pas la liberté à garder. J'aime Coquelet. En ce temps de facile lecture, une bonne bête, cela paraît bon !
Il me laissa dire que son paradis futur n'est que le paradis de Mahomet, un peu retapé. Il concéda que le paradis de Mahomet, réalisé sur la terre autant que possible, n'a pas mis le Turc dans un état de civilisation parfait.
Il voulut bien considérer les deux rives de la Méditerranée, la rive catholique et la rive musulmane, et voir ce qu'ont donné au genre humain, d'un côté le Pape, de l'autre côté le Cheik-ul-Islam. Il aperçut vaguement des choses que peu de publicistes sont en état de voir.
Profitant des clémentes dispositions de Coquelet, je ne crus point téméraire de lui livrer mon opinion sur le bateau à vapeur. Certes, le bateau à vapeur est un ouvrier de Dieu! Il met à bas l'Islamisme. Fulton se proposait-il d'achever les croisades? De la vapeur aussi, Dieu fait ce qu'il veut.
Mais il le fait à son heure, nous laissant longtemps faire ce que nous voulons nous-mêmes, comme s'il i c
n'y pouvait rien. Diverses sont les œuvres de Dieu: celles qu'il accomplit par les libres mains de l'homme sont souvent des oeuvres de châtiment contre l'homme.
Avec quelles terreurs, avec quels scrupules de conscience et quels abaissements devant Dieu l'homme ne devrait-il pas se servir des forces qui lui sont nouvellement confiées! Mais loin de là, il croit qu'il les invente, qu'elles sont sa pure conquête ; et il en use comme Noé du fruit de la vigne.
Les forces scientifiques que Dieu nous met aux mains depuis trente ou quarante ans, ces forces scientifiques qui domptent la nature sans lui arracher son secret et qui pourtant enivrent l'homme d'orgueil, me semblent préparées pour tromper étrangement l'humanité. Tout au moins elles lui joueront de sanglants et cruels tours.
La locomotion à vapeur, qui détruit l'Islamisme, est le grand engin d'un Islamisme plus redoutable. Elle est le bélier qui démolit toutes les frontières. Par ces brèches, les rois perdront l'autorité, les peuples perdront la liberté. Encore quelque temps, et les nationalités verront beau jeu. Souvenezvous de Sébastopol.
Quand les peuples n'ont affaire, pour ainsi dire, qu'à Dieu; quand Dieu se contente d'employer la peste, la foudre et les volcans, on s'en tire. Dieu tient en réserve un fléau plus terrible; il le lâche à présent: c'est l'homme. Dieu a permis que l'homme centuplât sa force de destruction.
On fait une campagne de quelques mois: cent mille cadavres jonchent la terre, et c'est pour
commencer. Pendant que les lions respirent, ils laissent marauder le chacal. Attendez qu'ils aient repris haleine, et l'un des deux restera sur le carreau; l'un des deux, c'est-à-dire un empire. La peste noire était plus ménagère.
Elle va bien, la machine! Nous célébrons nos canons qui portent à deux lieues. Pourquoi faire les modestes? Moyennant la machine à vapeur, nos canons portent à mille lieues et plus. De Paris ou d'ailleurs, on ajuste une ville; Pékin, si vous voulez.
Par le télégraphe, on prévient la machine qui marche contre vent et marée. Elle est prête, elle ouvre ses vastes flancs; on la remplit de ferraille homicide: elle part: c'est un volcan, c'est le tremblement de terre, c'est le choléra qui arrivent à la fois.
Imaginez ce que pourra l'homme qui aura le plus de machines à ses ordres. Comme il fera bon résister à cet homme-là! Comme ce sera chose facile de refuser de l'adorer, s'il en croit les lâches gredins qui lui diront qu'il est Dieu et qu'il doit exiger qu'on l'adore!
Croyez- vous qu'il ne se rencontrera pas de tels gredins, et beaucoup? J'en aperçois de tous côtés la graine immonde. Elle a été semée abondamment, elle lève désastreusement. Croyez- vous qu'ils n'auront pas d'influence? Je dis qu'eux seuls seront influents.
Un maître du monde qui ne craindra pas Dieu, que voulez-vous qu'il devienne, sinon un fou qui se laissera persuader qu'il est Dieu? Pendant trois
siècles, la possession de quelques légions toujours indociles, mais devant qui tremblait la bassesse universelle, a fait craquer la cervelle des empereurs romains.
Or l'empereur futur commandera cent fois plus de légions; et pour dominer une humanité plus déchue, puisqu'elle sera tombée de la hauteur chrétienne, il aura encore la machine.
L'admirable machine, admirablement perfectionnée, plus vaste, plus rapide, insubmersible, portant dans ses flancs élargis la mort mille fois mieux outillée; la machine qui ne dira jamais non, montée par des machines qui diront toujours oui.
Et vous supposez que cet homme ne deviendra pas fou? Et les gredins progressistes qui, dès à présent, le flairent et lui chantent leurs alléluia abjects, pullulant alors dans les fanges chaudes qu'illumineront ses regards, vous croyez qu'ils ne lui persuaderont pas d'être Dieu?
Voilà ce que j'attends de la machine, et ce que je lui reproche. Ce n'était pas, peut-être, la peine d'en parler, au risque de scandaliser le genre humain. Le genre humain croit que le télégraphe porte ses pensées, et que la vapeur le fournira de cocos frais.
Dût le bateau à vapeur m'approvisionner de cocos frais, il y a encore une chose que je ne peux lui pardonner: c'est sa laideur. Il est long, il est noir, il n'a ni mâts, ni voiles, ni cordages; songréement, brutal comme lui, est de chaînes de fer. Dans ce machinisme moderne, on ne voit que dents de fer et chaînes de fer.