A GENOUX
Abandonnant nos passe-ports à la bienveillants police romaine, et confiant nos bagages, y comprie le panier de Fra Gaudenzio, à la bonne figure de notre postillon, nous nous hâtâmes vers Saint- Pierre. Nous espérions que les portes ne seraient point fermées.
Mais lorsque nous arrivions au milieu de la Colonnade, Y Ave Maria se fit entendre. Il était trop tard. Nous montâmes néanmoins les nobles degrés du péristyle. De nos mains, de nos fronts, de nos lèvres nous touchâmes les portes sacrées!
Ave, Petre ! Salut, pasteur des peuples, plus grand que Moïse; bienheureux Simon Bar-Jona, Simon, fils de la Colombe, à qui l'esprit daigne révéler ce que la chair et le sang ne révèlent point, et qui le premier entre les hommes as dit au Christ : Vous êtes le Fils de Dieu!
Ici donc ont pris racine tes pieds que le Christ avait lavés pour te donner part à son royaume, tes pieds vainqueurs qui ont humilié le Capitole et foulé les puissances de Satan ! C'est ici ta demeure, d'où tu domines le monde! C'est ici ton sépulcre plein de vie et de gloire !
Nous nous agenouillâmes auprès de Fra Gaudenzio prosterné. Rome, du moins, ne laisse pas de respect humain à vaincre, et l'on y peut, sans donner de scandale, adorer Dieu en pleine rue.
Le glorieux Rousseau, le glorieux compère de Thérèse Levasseur, disait à un sien disciple : « Pourquoi te mettre à genoux ? tu seras toujours assez près de la terre! »
Glorieux Rousseau, je me mets à genoux, précisément parce que je me trouve trop près de la terre. L'homme n'est grand qu'à genoux. En s 'agenouillant, il témoigne qu'il ne peut tenir tout entier dans l'exiguïté de lui-même.
Il confesse qu'il connaît, qu'il aime et qu'il adore un Être plus grand, plus beau, plus noble, meilleur
que lui et que le monde. Prosterné devant cet Être supérieur, il entre en communication avec sa majesté; il lui demande des sentiments qui l'agrandissent, une loi qui l'élève.
Je ne me sens plus si voisin de la terre, si un avec elle, lorsque, les genoux ployés, je demande au prêtre de me bénir, au saint de prier pour moi; lorsque, empruntant la parole du juste, je dis à Dieu : « Seigneur, parlez ; votre serviteur écoute ! »
Agenouillé pour adorer, loin de toucher la terre, je sens tomber les poids qui m'y attachent, je me sens pousser des ailes. Le pharisien priait debout. Derrière lui, le publicain prosterné se dépouillait de sa misère et se préparait à prendre vol.
Quant à ceux qui ne s'abaissent point devant Dieu, je connais ces êtres fiers. Agenouillés ou non, je les vois partout plus que courbés devant quelqu'un ou devant quelque chose: il y en a devant l'Institut, il y en a devant les journaux; il y en a qui se tiennent ainsi devant eux-mêmes!
Revenus au pied de l'Obélisque, nous récitâmes un Pater et un Ave pour gagner l'indulgence accordée par Sixte-Quint à ceux qui salueront la croix dont l'Obélisque est couronné.
Profitant des dernières lueurs du jour, nous restâmes là, jouissant du voisinage de Saint-Pierre, et
du cristal jaillissant des fontaines, et des étoiles qui paraissaient dans le ciel bleu.
Quelques fenêtres s'allumèrent au Vatican. C'étaient celles du Pape. Cette faible clarté ne réjouissait pas moins nos yeux que la clarté naissante des étoiles. Povero Papa ! nous dit Fra Gaudenzio.
« Povero Papa, il donne encore des audiences, il n'a pas encore fini sa rude journée. Combien de soucis derrière ces vitres ! Et nous sommes là si tranquilles! — Voyez, poursuivit-il, quelle solitude!
« Le voilà, ce terrible Vatican ! On le croirait vide. Quelques gardes à la porte, quelques serviteurs, quelques pèlerins qui viennent chercher une bénédiction, quelques secrétaires. . . .
« Le moindre duc d'Allemagne, que dis-je ? le moindre argentier d'Angleterre ou de France, entretient autour de lui plus de pompe et de courtisans. Argentum et aurum, non est mihi.
« Néanmoins, ils ne se trompent pas, ceux qui dirigent tant d'efforts contre ces murs dont la majesté désarmée ne renferme que les nobles forces et les nobles richesses de l'esprit!
« Ils ne se trompent pas, ces fils de Satan! Le Vatican est la forteresse du monde chrétien. Qu'il soit emporté : la terre de l'homme et son âme appartiennent au vieil ennemi.
« Comparez ce qui est ici et ce qui est là-bas, sous la bannière du diable ; ce que l'on pense ici, ce que l'on rêve là-bas; ce qui serait détruit avec ceci, ce que promettent les éléments qu'on tient prêts làbas.
« Comparez l'œuvre visible des Papes et l'œuvre
possible de ces politiques, de ces écrivains, de ces soudards qui se proposent de refaire le monde. Comparez les croyances, les vues, les mœurs.
« 0 triste race d'Adam, si l'ennemi l'emporte! si ton Christ disparaît un seul jour! Mais pourquoi l'ennemi n'est-il pas déjà maître? Il a tant de canons, tant de journaux, tant de langues, et si bêtes !
« Amen, amen, dico vobis : sur cette demeure dont nous ne voyons que la faiblesse et le délaissement, l'ange qui pénétra dans les prisons d'Hérode, invisible et invincible, plane l'épée à la main. »
Une parole incidente ramena notre pensée sur l'Obélisque.
— Vous avez un obélisque à Paris, dit Fra Gaudenzio; un pacha vous a fait ce présent.
Je l'ai vu, votre obélisque: il est dressé sur une place démesurée et froide.
La place de la Concorde. Un joli mot ! L'autel de la Concorde fut la guillotine.
Les prêtres de la déesse Concorde sont divisés en trois collèges: infanterie, cavalerie, artillerie.
J'ai passé sur la place de la Concorde un jour que la cavalerie officiait.
Belle place française! Tout est réglementaire contrepesé, tiré au cordeau, brossé.
Il ne faut qu'une longue-vue pour apercevoir les édifices qui bordent la place sur les quatre côtés.
Un Champ de Mars meublé comme un boudoir; contraste original et charmant!
Depuis que j'ai vu la place de la Concorde, je ne souffre plus que l'on vante Venise,
Ni piazza San Petronio de Bologne, ni cette misère de Colonnato que voici.
La Concorde est grandiose; elle sent la civilisation; la cavalerie y peut manœuvrer!
Tout votre Paris devient admirable pour les manœuvres et les œuvres militaires.
Ma, scusate : que fait l'obélisque sur cette bellissima Concordia? Il vous rappelle l'amitié de quelque pacha turc, mezzo-birbante.
Et c'est laid, sot, mesquin, inutile, ennuyeux, orné d'une grille de fonte.
Quelle conversation s'établira jamais sur cette place entre tous ces monuments?
Que se disent les Tuileries et la Madeleine, le Corps Législatif et l'Arc de Triomphe?
Que peuvent-ils dire à l'obélisque et que pourraitil répondre ? Que peut-il dire à ces grosses femmes,
Qui, portant les unes des épées, les autres des avirons, le considèrent; — assises sur des urinoirs?
Place de la Concorde! Parlez français, dites: place de la cacophonie.
Nous, pauvres Romains, nous n'avons pas fait cette noble colonnade simplement pour servir de décor.
Elle abrite le pèlerin, elle l'avertit de songer au tabernacle du Seigneur, retraite éternelle:
Tabernaculum erit in umbraculum diei ab œstu, et in securitatem, et absconsionem a turbine et a pluvia.
Pas une pierre dans Rome qui ne dise quelque chose, et quelque chose de grand !
Par l'inscription qu'elle porte, par la place qu'elle occupe, elle est une lumière, une poésie.
Cet obélisque, ornement du cirque de Néron, languissait muet depuis des siècles :
Un de nos Papes le prit en pitié, Il lui dit : « Je te donnerai un noble poste dans ma Rome.
« Tu as vu le crucifiement de Pierre, tu es un témoin, tu parleras. Ta langue confessera le Christ. »
Il l'enleva de sa main qui assainissait tout, qui rebâtissait Rome, qui aurait rebâti le monde.
C'était notre Sixte-Quint, un frate, un de ceux qui ne sont rien sur la terre.
Il enleva donc l'obélisque et le planta ici, mais non pas nu et stupide comme une curiosité.
Il lui fit porter la Croix, il l'enrichit d'une parcelle de ce bois où fut attaché le Rédempteur.
Il voulut que cette Croix dont l'ombre convertit le larron, dont l'attouchement ressuscita les morts,
Couvrît de sa vertu ceux qui passeraient au pied de l'obélisque, et leur portât un pardon.
Ainsi le monument païen devint un héraut de l'Évangile, un serviteur du Dieu vivant.
Lapides clamabunt ! A la pierre païenne, Sixte donna une voix digne de Rome et de l'Évangile.
L'obélisque célébrait les dieux Auguste et Tibère. Écoutez-le maintenant:
Voici la croix du Seigneur. Disparaissez,
forces contraires. ïl est vainqueur, le llon de Juda!
Le Christ règne, le Christ commande.
Contre tout mal, que le Christ défende son peuple !
Ainsi parle, ainsi prie cette pierre; ainsi elle élève la voix parmi le peuple de Dieu.
O pierre fortunée! bien souvent, passant sous ton ombre, j'ai senti la vertu de la Croix.
Bien souvent j'ai pensé que tu me rendais ainsi ce que tu as éprouvé toi-même,
Lorsque l'ombre de Jésus toucha la terre d'exil et fit crouler les idoles et tressaillir les rochers.