‹ Le parfum de Rome;Chapitre 3 sur 96 · LE CHEMIN · texte numérisé non relu

LE CHEMIN

Rome est déjà sur le chemin qui mène à Rome: le parfum de Rome s'épanche dès que le cher voyage est résolu. Je vais à Rome ! cela ne se dit pas comme s'il s'agissait d'aller ailleurs; la voix prend un autre accent. Sur la route, l'esprit reçoit d'autres impressions!

Nous voilà partis, pleins d'allégresse, chargés des vœux de nos amis et de nos proches, ambassadeurs de la tendresse chrétienne auprès des saints que nous implorerons sur leurs tombeaux. Nous allons vers le soleil, vers la prière, vers la liberté.

De telles joies mériteraient d'être achetées d'un peu de peine. Autrefois le pèlerin cheminait de clocher en clocher, chantant des cantiques, examinant son cœur. Souvent il demandait à la charité son gîte et son pain.

Ils étaient bien maîtres d'eux-mêmes ces hommes d'autrefois, et bien maîtres du temps! Ils possédaient le temps, ils le prodiguaient. Ils donnaient du temps à la prière, à l'étude, au loisir. Assez riches de temps pour voyager à pied!

Nous, heureux de ce bel âge, ménageons notre temps. On lit en langue d'Amérique: Le temps est de l'argent ! Dévorons la route, afin de revenir plus vite au travail, aux affaires, à la fouille de l'argent.

On nous accroche à la locomotive. Non, je ne saurais louer cette machine violente! Jamais je n'aimerai sa fumée, ses hurlements, son brutal trajet à travers la terre déchirée. Jamais je ne verrai d'un œil content les automates uniformes qui servent le monstre.

Je hais sa rapidité. Cette rapidité m'ôte le désir et me laisse l'impatience. Il me déplaît d'être ainsi pressé, d'être aux ordres du sifflet, de ne voir partout que servitude, de me sentir moi-même sous le

Joug-

Le chemin de fer est l'expression insolente du

mépris de la personne. Rien ne figure mieux la démocratie. Je ne suis plus un homme, je suis un objet; je ne voyage pas, je suis expédié.

Des deux côtés de la voie se dressent les poteaux du télégraphe électrique. Vous dites que là-dessus vos pensées « voyagent avec la rapidité de la foudre. » Là-dessus ne voyagent que la Bourse et la Police. — La liberté est pendue à ces poteaux.

Quand je regarde cette barre de fer sur laquelle je cours, et ce fil de fer où mon signalement vole audevant de moi, j'entends le propos de l'hirondelle: Voyez-vous ce filet qui par les airs chemine ? Oisillons du progrès, ce filet, c'est la cage : gare le chaudron !

Nul doute: bientôt, vous connaîtrez le soir à

Paris le cours du jour à la bourse de Pékin. Bientôt aussi la même volonté sera maîtresse à Paris et à Pékin; et elle rendra le matin dans Paris des décrets auxquels vous obéirez le soir sans réplique, fussiez-vous à Pékin.

Croyez-vous que cette volonté prendra grand souci de vos pensées ? Elle se proposera premièrement de vous faire courber la tête, et elle ne dira pas: Obéis ou meurs, phrase trop condescendante. Obéisl c'est plus télégraphique. — Le reste va de soi.

Notre ami Coquelet « adore » la photographie, la sténographie, l'électrographie. — « Voilà, dit-il, des merveilles! Quand j'y pense, je m'exalte. Pour les célébrer, je voudrais avoir le génie de Babinet.

« L'intelligence humaine est enfin maîtresse des forces de la nature : par leur moyen, elle double, elle décuple la vie. Que dis-je? nous vivons plus en une année que nos pères dans tout le cours d'une longue existence ! »

Voulant caresser mon faible, Coquelet poursuit: « Imaginez un prêtre éloquent : il prêche le même jour dans trois, dans quatre villes. Ses discours reçus par la sténographie, expédiés par la télégraphie, multipliés aussitôt par la photographie, retentissent dans les cinq parties du monde . . . Et vous refusez cela? »

— 0 Coquelet ! un orateur capable de prononcer le même jour trois discours dans trois villes, où prendra-t-il le temps de composer un bon discours?

La pensée se fait des ailes pour monter vers la lumière; mais ces ailes ne lui poussent que lentement, tandis qu'elle chemine à pied.

La pensée a peu de commerce avec les improvisateurs. Je n'ai pas lu que saint Thomas d'Aquin prêchât le même jour en trois lieux différents, ni seulement tous les jours dans le même lieu. Saint Dominique, saint Vincent Ferrier, saint Bernardin de Sienne allaient à pied.

Ce n'est pas quand l'orateur court qu'il est puissant; c'est quand il mérite que l'on coure à lui. Or, l'on court à celui qui dit des choses, non à celui qui jette des mots. Mais où se trouvent les choses à dire? Dans la solitude; et la solitude apprend à les dire.

Un livre sous le bras, un bâton à la main, le docteur Thomas partait avec la pensée. Pour ménager ses souliers, il les suspendait à sa ceinture. Ainsi avaient fait Pierre et Paul, et Dominique et François, et Bernard, et tant d'autres.

Ces voyageurs à pied ne laissaient pas d'amener la pensée à bon terme et de l'installer pour longtemps. Lorsqu'ils arrivaient, alors leur langage avait des ailes qui se passaient de la télégraphie. Je comprends que l'on télégraphie un discours de Monsieur Chose, personnage important là-bas; cela veut être servi chaud.

Mais une décision de Thomas d'Aquin, une page de Bossuet, un chapitre de Joseph de Maistre, un vers de Corneille, une lettre de Sévigné, à ces pensées et à ces formes de la pensée, qu'importe le secours de votre machine ?

Saint Thomas n'a pas eu besoin du chemin de fer, ni l'auteur de l'Imitation. Quel rapport verriezvous entre le chemin de fer et Homère, et Dante, et Shakespeare, et la Chanson de Roland?

Félicitez la Banque, l'industrie, la cuisine; dites que le coton, la houille, les huîtres voyageront désormais sur l'éclair. Mais la pensée et l'art! . . . Si la pensée et l'art doivent périr, le fil de fer les étranglera.

Que serait-il arrivé si la Marquise avait eu le fil électrique lorsque madame de Grignan faisait ses couches? Vingt chefs-d'œuvre manquaient de naître, remplacés par des inepties.

Peut-être, Coque1 et, ne verrons-nous à Rome ni chemin de fer ni télégraphe électrique. Ne fulminez pas. Hélas ! ces engins et leurs manœuvres méchants envahiront aussi Rome. Invasion funeste à l'art, funeste à la pensée!

Quand le télégraphe aura baissé ses prix, il fera du style épistolaire ce que la photographie a fait du portrait. Alors, plus de Sévigné pour décolorer les dames de lettres; plus de Raphaël pour humilier les rapins!

Coquelet reprend : « Les chrétiens de votre sorte perdraient Dieu s'il pouvait être perdu. L'on attribue à la religion vos passions rétrogrades et intolérantes; l'on déteste un culte qui enchaînerait l'esprit humain. »

— Coquelet, je connais ce discours. Plus d'une fois je l'ai lu dans la Revue des Deux Mondes. C'est le propos ordinaire des Embulozés, lesquels sont nombreux et divers; et il y en a même de fort

pieux. L'avouerai -je? je vous trouve rétrograde et intolérant.

Le christianisme avait fait prévaloir la pensée sur la matière. Vous faites prévaloir la matière sur la pensée, et vous rétrogradez ainsi de dix-huit siècles, pour le moins.

Quant à moi, je ne prétends pas « enchaîner l'esprit humain. » Je place, non seulement les docteurs de l'Église, mais Homère et Dante, audessus des Babinets.

Que dis-je? si quelqu'un a du mépris pour la horde des « penseurs », c'est moi. Ce que je pense de ces maîtres et de leurs laquais, nos orateurs et hommes d'État, cela est indicible. Je mourrai avec le regret de n'avoir pu dire combien je les trouve sots.

Non! jamais pareille nuée de destructeurs ne s'est abattue sur la pauvre humanité. Ils l'aviliront plus que n'ont fait les Vandales. Leur haine ignorante du Christianisme, ou leur indifférence lâche, ou leur hypocrisie me saturent d'horreur et de dégoût !

Néanmoins, parce qu'ils gardent quelque commerce avec l'art et la pensée, je les place encore au dessus de la brute polytechnique, à laquelle ils se sont asservis. Je préférerais la plume ou la guimbarde des moindres, à la cornue et au compas de vos ingénieurs.

Vous ne permettrez pas que je préfère la pensée à la matière, que je mette l'art au-dessus de la machine; vous voulez me courber âme et corps sous ce machinisme qui vous promet des jouis-

sances bestiales: vous n'êtes pas seulement rétrograde, vous êtes intolérant!

Quant à la religion, la brute polytechnique s'en soucie bien ! Elle sonde les œuvres de Dieu, elle en signale les merveilles, mais elle ne voit pas l'Ouvrier, ou elle dit savamment que l'Ouvrier n'existe pas. Quelque jour l'Institut offrira de créer la terre.

Cela m'inquiète peu, en un sens. Je me tiens assuré de ne pas adorer l'Institut et de continuer de croire en Dieu. Seulement, quantité de pauvres diables concluront que l'Institut pouvant être créateur, il n'y a pas de Dieu ; et ils deviendront à eux-mêmes leurs dieux.

Cette frénésie se propagera de plus en plus dans l'espèce, et l'espèce, de plus en plus brutale, sera de plus en plus asservie. Le machinisme fera peser son joug de fonte sur le monde envasé. Coquelet! sous ce joug, dans cette vase, vous ne digérerez pas si bien que vous l'espérez.

Nous autres chrétiens, Dieu nous donne un œil intérieur, toujours ouvert sur le ciel. Le machinisme n'empêchera pas ceux qui voudront être à Dieu de voir toujours Dieu. — Mais ces temps seront durs, et beaucoup d'hommes renonceront à penser !

l'omniarque

« Lyon! vingt-cinq minutes d'arrêt. » Il est dur de traverser Lyon sans gravir à Fourvières. Jadis je me suis arrêté dans Lyon; j'ai parcouru cette ville illustre, la Rome des Gaules.

Ensuite, côtoyant les montagnes, j'ai descendu le Rhône jusqu'aux murs d'Avignon. Quels beaux méandres! Au milieu de ces spectacles aimables, j'ai lu un aimable livre. Double charme qui m'est resté longtemps.

Ce charme, c'était la poésie du voyage. Ma course était rapide, non essoufflée. J'avais vu saint Irénée et sainte Blandine à Lyon; je retrouvais Madame de Sévigné sur le Rhône.

Ma solitude intérieure, fécondée au contact des choses nouvelles, était un grand repos. De bonnes gens qui n'avaient guère perdu de vue leur clocher, m'enseignaient pourtant les choses de la vie. Je me sentais mûrir.

— « Lyon, me dit Coquelet, se régénère ; on le démolit. Dans un an, vous l'aurez tout neuf. Rues droites, trottoirs d'asphalte, maisons uniformes, voies stratégiques, cafés chantants, sergents en suffisance. La cité noire sera blanchie, la cité turbulente sera docile.

« La France se remet à neuf; le monde imitera

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la France. Toutes les villes seront alignées, reblanchies, rebâties. Nulle part on ne verra plus rien de vieux. Les spectres du passé disparaissent. Dans la langue du jeune monde, il n'y aura pas de mot qui signifie un étranger ! »

— Ajoutez, Coquelet, que cette langue unique n'aura pas non plus de mot qui exprime la condition d'être chez soi. Au sein de ce monde commode, je crains qu'on ne soit serré ! Le chef nécessaire de la démocratie universelle possédera nécessairement le pouvoir universel.

Le monde a été créé pour n'avoir qu'un seul Dieu. Voici l'unité catholique : « Un seul Dieu, un seul pasteur, un seul troupeau. » Le genre humain laisse arranger cela tout autrement. Non pas un seul Dieu; tous les dieux, au contraire! Mais un seul roi, YOmniarque, qui fera régner l'harmonie, l'égalité et la volupté.

L'Omniarque sera grand prêtre de toutes les religions, juge d . toutes les capacités ; il donnera tous les brevets, tiendra tous les télégraphes, portera toutes les lettres, imprimera tous les livres . . . Cet idéal a été déjà ébauché: c'était l'ancienne Turquie.

Là régnait l'harmonie sous le nom de silence, et l'égalité sous le nom d'esclave. Là, dans les harems, habitait la volupté. Nous avons de beaux germes de tout cela. Mais la liberté, où la placeronsnous?

— Fiez-vous à l'avenir, dit Coquelet. Si en ce moment le genre humain se montre tiède pour la liberté, c'est le caractère des époques de transition.

Là-dessus nos plus grands publicistes sont d'accord. Mais le lion s'éveillera, et d'un seul rugissement il brisera sa cage !

— Ainsi soit-il, Coquelet ! Ce que vous annoncez là s'est-il quelquefois vérifié au Jardin des plantes ? Je vous dirai que j'honore médiocrement le lion. Ce bel animal craint la trique ; il aime la pâtée . . .

Oui, les lions de Babylone ont respecté Daniel innocent; oui, plus d'une fois, dans le cirque, les lions se sont couchés aux pieds des martyrs. Il y avait à cela des raisons étrangères au caractère de la bête. Moi, je crois que le lion d'Androclès a mangé Androclès.

Je crois que tous les lions civilisés, délibérant dans la même cage, voteraient des barreaux de plus à la cage, et des triques neuves pour les gardiens, afin d'obtenir chacun un morceau d'Androclès, quand même Androclès aurait tiré cent épines de la patte de chaque lion.

« Valence ! dix minutes d'arrêt. » A Valence, pour le voyageur du Nord, s'ouvre un autre ciel. L'horizon se dégage de ses vapeurs grises, les collines tranchent sur un azur plus franc, des bouquets d'oliviers égayent les roches brûlées. L'huile est une sève de la pierre. Le Christianisme est fondé sur la pierre, et l'un de ses doux symboles est la branche de l'olivier; Pierre est appelé le Fils de la colombe.

A Valence, nous avons les premiers éclats de la rieuse lumière ; elle rit aux murs blancs des enclos et aux tuiles rousfes des maisons.

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Cet aspect séduit la gravité de Coquelet. Il étend la main et s'écrie: Italiam! Italiam! — Quoi ! mon ami, déjà un coup de soleil! Je vous félicite de trouver encore quelque chose de beau dans les vieilleries de la création, quelque chose d'aimable hors des rues alignées. Vous ne seriez pas mort! . . . Cela me fait plaisir.

Rome est un pays de soleil et d'azur, mais non pas le soleil et l'azur de l'Orient. Pierre ne pouvait habiter sous cette implacable beauté d'un soleil qui brûle et d'un ciel sans nuages. Il lui fallait cette zone d'abondante lumière et de chaleur mesurée, où l'homme des sables et l'homme des neiges retrouvent également leur plus clémente saison.

A Valence, en 1799, mourut Pie VI, prisonnier. Les geôliers scellèrent son cercueil, et ils dirent: C'est le dernier Pape. Cette parole avait été prononcée souvent; on la répète. Quand Pie VI mourut, il n'y avait plus de prêtres en France; — mais Pie IX était né.

Allez! allez! creusez des fosses profondes, et descendez-y des cercueils scellés, et scellez aussi la pierre, et placez vos gardes alentour : les berceaux sont pleins! Veillez auprès des berceaux: vous n'empêcherez pas la goutte d'eau du baptême de tomber sur le front de l'enfant ! Cet enfant baptisé grandira ; il aura besoin de Dieu.

Un jour, quelque bourreau lui récitera le Credo, qui aura jailli sur lui avec le sang d'un martyr. A cet enfant qui cherche Dieu, il dira que Dieu est dans une tombe scellée, mais que la mort ne saurait

garder une pareille proie. Et cet enfant alors deviendra homme, et il ira par le monde, criant: Mon Dieu! mon père!

Ce sera véritablement le cri terrible, le rugissement qui rompra les portes de la mort. La terre frémira. Une voix sortira des Catacombes, qui dira: Mon fils! Et l'amour sera vainqueur, et les tombeaux enfanteront.

Une petite halte dans un lieu désert nous permit d'entendre Y Angélus. Le vent l'apportait d'un clocher caché à nos regards. Une femme et un enfant, qui regardaient les wagons passer, firent le signe de la croix.

— « Pourquoi font-ils le signe de la croix ? demanda Coquelet; est-ce le train ou nous-mêmes qu'ils prennent pour le diable? » — Ni le train, ni moi, ni vous-même, malicieux Coquelet! Cette femme et cet enfant ne songent point au diable, ils songent à Dieu.

Ils ont entendu V Angélus et ils prient. Écoutez: c'est la langue télégraphique de l'Église, inventée dès longtemps. — Que dit-elle ? demanda Coquelet. — Elle dit une chose infiniment au-dessus de vous et de tout l'Institut; mais ces petits, grâce à Dieu, comprennent encore.

Écoutez: l'Ange du Seigneur annonça à Marie

qu'elle deviendrait la mère du Sauveur du monde; et Marie répondit à l'Ange: « Qu'il soit fait suivant la volonté du Seigneur : » et Marie conçut du Saint- Esprit; et le Verbe de Dieu se fit chair et habita parmi nous.

A ce récit divin, la cloche ajoute la prière de l'Église: « O Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pécheurs, maintenant et à l'heure de notre mort. » C'est là ce que disent ensemble la cloche et ces pauvres gens: — Le Verbe de Dieu s'est fait chair; il a habité parmi nous.

Jadis, Coquelet, sous le seul sceptre de saint Louis, quinze cent mille clochers s'élevaient vers le ciel, couronnés de la croix. Un homme ne pouvait pas lever les yeux sans voir le signe de la Rédemption. — Le Verbe fait chair a habité parmi nous; il est mort pour nous!

Dans ces clochers, à toute heure du jour et de la nuit, chantait la prière. On sonnait au sacrifice du matin et aux louanges du soir. — Le Verbe de Dieu s'est fait chair pour nous ; il nous a aimés jusqu'à la mort, jusqu'à la mort de la croix!

Cette voix douce de la prière courait les champs, gravissait les montagnes, planait sur les vallons cachés, perçait les forêts profondes, dominait tout bruit humain. Voix de consolation, voix d'espérance, voix d'amour. — Il nous a aimés, il nous a rachetés, il règne sur nous !

Elle parlait sans cesse, on l'entendait partout. Sans cesse et partout elle convoquait les hommes à s'unir dans l'amour. Elle leur rappelait qu'ils sont rois, fils de Dieu, cohéritiers du ciel; le ciel, récom-

pense de la foi, de l'espérance et de la charité. — Mère de Dieu, priez pour nous, pécheurs !

La grande voix ne dédaignait pas de parler des hommes après avoir parlé de Dieu. Elle annonçait le baptême, le mariage, la mort; elle demandait des prières pour le nouveau-né, des prières pour l'agonisant, des prières pour les époux! Frères, assistez vos frères! Alors, dans la famille du Christ, point d'étranger.

Ainsi cette télégraphie mélodieuse emplissait l'espace, mettant les hommes en communication avec eux-mêmes et avec Dieu, les entretenant de sublimes mystères et de saintes pensées. Elle parlait de Dieu à toute la terre ; par elle, toute la terre parlait à Dieu. Elle le fait encore, et les pauvres et les ignorants comprennent encore ; mais beaucoup de riches et de savants n'entendent plus.

Un Pape répandit l'usage des cloches en les sanctifiant. C'est Rome qui nous a donné cette voix délicieuse et son langage divin. C'est elle qui baptisa les cloches, qui leur conféra un sacre pour que la prière tombât du ciel sur les âmes comme une ondée sonore de bénédictions.

O Rome, mère de vertu, mère de lumière et d'espérance, mère de toute douceur, de toute joie et de toute poésie ! O Rome, inspirée de Dieu pour combler de fortifiantes délices l'antique vide du cœur humain!

Et la cloche engendra le clocher. Pour ces oiseaux de bronze dont le chant savant et doux réjouissait l'étendue, l'art créa ces cages merveilleuses qui s'élancent dans le ciel. La pierre s'envola toute en

fleurs vers les nuages, afin de servir de trône à la Croix.

Or, cet ensemble de prodiges, cette page aérienne de la prière ailée, ce trône de la Croix libératrice, ce chef-d'œuvre du grand art et de la grande science unis pour adorer Dieu, l'ai -je assez caractérisé? Non, le clocher était quelque chose de plus : il était le monument de la reconnaissance et de l'amour.

Il attestait que le genre humain, sauvé par Jésus- Christ, voulait appartenir à Jésus-Christ. — Jésus- Christ a combattu pour nous délivrer de l'enfer, Jésus-Christ a vaincu: qu'il règne sur nous, qu'il commande, qu'il défende son peuple de tout mal et de toute tyrannie !

Que sa chair, qui nous est donnée, soutienne nos âmes contre les faiblesses de notre chair; qu'elle nous préserve des lâchetés par où nous devenons esclaves des esclaves de Satan ; que nous mourions fidèles à Dieu, plutôt que d'obéir à l'homme contre Dieu!

Ainsi le monument de la reconnaissance et de l'amour gardait encore la liberté, et telles étaient les pensées que la cloche et le clocher répandaient sur la terre. Ainsi la télégraphie de l'Église portait des choses que ne porteront jamais les poteaux de la télégraphie électrique.

Quelle parole court en ce moment sur le fil de fer ? Si j'étais un homme dont la police daignât s'occuper, s'il déplaisait à cette police que j'allasse à Rome, deux gendarmes m'attendraient à la prochaine station, et mon pèlerinage serait fini.

Peut-être qu'il a paru ce matin un article de Boni-

face; nous le saurons aussitôt qu'arrivés. Voilà le côté flatteur de l'invention. Je n'y suis pas insensible, je conçois l'orgueil que la civilisation en ressent. Recevoir à Carpentras la substance des journaux de Paris le même jour que les Parisiens, ô bonheur!

Je regrette seulement que le bruit des usines et le soin de méditer Boniface ne permettent plus aux peuples de savoir que le Verbe fait chair habite parmi nous, et que les fils du Christ sont nés pour être enfants de lumière et de liberté.

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