LE FORUM
tifiant, toujours avec ce sublime de l'Église, qui enseigne toujours et toujours divinement. Plus encore qu'ailleurs dans Rome, ici l'on voit la main de Dieu. Ici, préparant la mission des Apôtres, Dieu force les maîtres du monde à écrire par avance un catéchisme de pierres à l'usage du genre humain.
Sur le pavé de la voie Sacrée, là où passèrent les triomphateurs, là où passèrent les bourreaux menant avec injure les disciples du Christ, nous nous redisons le prophétique chant qui avait retenti de Pathmos, aux jours de Domitien:
« Venez, et je vous montrerai la condamnation de la grande prostituée qui est assise sur les grandes eaux, la grande Babylone, mère des fornications et des abominations de la terre.
« Elle est tombée, la grande Babylone, elle est tombée; car ses péchés sont montés jusqu'au ciel, et Dieu s'est ressouvenu de ses iniquités!
« Traitez-la comme elle vous a traités ; rendez-lui au double toutes ses œuvres: dans le même calice où elle vous a fait boire, faites-la boire deux fois autant !
« Ciel, fais-en éclater ta joie; et vous aussi, saints Apôtres et Prophètes! Dieu vous a vengés d'elle; il l'a enfin punie des tourments dont elle vous a déchirés.
« Et l'on a trouvé dans cette ville le sang des prophètes et des saints, et de tous ceux qui ont été tués sur la terre.
« Et j'entendis comme la voix d'une troupe nombreuse qui était dans le ciel et qui disait: Alléluia! Salut, gloire, puissance à notre Dieu.
« Parce que ses jugements sont véritables et justes. Et il a condamné la grande prostituée qui a corrompu la terre; il a vengé le sang de ses serviteurs, qu'elle a répandu.
« Ils dirent une seconde fois : Alléluia ! — Et la fumée de son embrasement s'élève dans les siècles des siècles. »
Nous passons sous l'arc de Titus, mémorial de Jérusalem infidèle et punie, mais conservée dans la tombe au milieu des poussières de Babylone ruinée pour toujours. Qui voudra voir et toucher le doigt de Dieu, qu'il baise ces pierres, monument de l'accomplissement des prophéties, dressé à quelques pas de l'arc de Constantin, entre la croix du Capitole et la croix du Colisée.
« Jérusalem ! Jérusalem ! qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai -je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses petits sous ses ailes: et tu ne l'as pas voulu ! Et voilà que tes maisons demeureront désertes! »
Treize cent mille Juifs périrent à la prise de Jérusalem, cent mille autres furent vendus. — 0 Rome, ô Europe, ô villes et nations à qui le Christ a envoyé des prophètes pour vous rassembler sous ses ailes, souvenez-vous !
Avec un saint frémissement nous entrons dans le Colisée. Vespasien avait commencé ce théâtre gigantesque. Titus l'acheva par les bras des captifs amenés de Jérusalem, et l'on dit que douze mille d'entre eux y périrent. L'or du monde y coula comme un fleuve ; plus encore que l'or, Titus et ses successeurs, durant de longs siècles, y prodiguèrent le sang. Ici, sous Trajan, par l'ordre de Trajan, l'an 118 du Christ, Ignace, évêque d'Antioche, fut livré aux bêtes et au peuple romain.
« Nous ordonnons qu'Ignace, surnommé Théophore, qui dit porter en lui-même le Crucifié, soit lié par les soldats, et conduit dans la grande Rome pour servir de pâture aux bêtes et d'amusement au peuple. » Tel était l'ordre de Trajan, dont on admira les vertus. Et, en effet, il fut clément et juste pour un empereur de Rome. Ignace, débarqué le jour même à Ostie, est amené précipitamment, car les jeux allaient finir.
Dix mille hommes avaient paru sur l'arène, l'arène avait bu le sang de dix mille hommes. Les bêtes étaient repues, le peuple avait encore soif. Le saint Evêque, Ignace Porte-Dieu, entre dans le cirque, passant sous le fouet des venatores. Il est salué par les huées de cent mille voix, chevaliers, sénateurs, matrones, prêtres, vestales, peuple, toute la canaille romaine, qui venait de dévorer la
chair de dix mille hommes, et qui n'était pas repue. Le vieillard se met à genoux.
Il dit: « Je suis le froment du Seigneur. Que je sois donc moulu par les dents des bêtes et que je devienne le pain du Christ ! » Et le pain du Christ, sans cesse renouvelé et prodigué sous cette forme, a tué la bête. Le bête païenne a bu et mangé sa condamnation. Le sang des martyrs produisant des moissons toujours plus fécondes, a étouffé les tigres et les empereurs.
Les jeux romains sont une chose qui passe l'imagination. Champagny a raison de le dire : « Il faut que les témoignages soient sans nombre et unanimes, il faut que toutes ces horreurs nous soient racontées par ceux qui les voyaient tous les jours, pour que nous autres chrétiens nous puissions les croire et reconnaître dans le cœur de l'homme l'instinct hideux qui aime le sang pour le sang. »
Ce qui étonne davantage, ce n'est pas la monstruosité du fait. L'homme, sous la puissance du démon, n'a pas de sentiments plus durables que la haine de l'homme. Il aime à broyer l'homme, à l'humilier, à l'avilir, à le torturer longuement. Les sauvages les plus hébétés savent inventer des supplices; n'y eût-il pas d'autres signes de l'unité de la race humaine, on la pourrait constater à ce trait.
Que ces Romains donc, qui bâtissaient de si beaux édifices pour y prendre de tels ébats, et qui avaient ainsi perfectionné la volupté de voir mourir des hommes; que ces lettrés qui goûtaient Homère, et qui, dans les entr' actes des jeux, se récitaient
Horace et Virgile ; que ces guerriers, ces sages, ces politiques; que cette lèpre de conquérants, de vestales et d'empereurs aient fait cela mieux que les Caraïbes, mais par la même pente de nature, je le conçois. Tel est l'homme séparé de Dieu.
Je conçois encore que même un Jules, un Auguste, un Trajan, un Antonin, malgré quelque dégoût, peut-être, soient devenus les complaisants de la bête sanguinaire et l'aient fournie de cette pâtée. L'Empire était à ce prix, la seule sages3e humaine est insuffisante pour marquer aux hommes le prix qu'ils ne peuvent pas mettre à l'Empire.
Le mystère formidable, c'est la stupidité de ces troupeaux qu'on amenait pour être égorgés, et qui se laissaient égorger; à qui l'on commandait de s' entr' égorger dans un combat sans merci, et qui s' entr' égorgeaient sans merci; qui, ne pouvant pas sauver leur vie, ne songeaient pas à la vendre, ne tentaient pas de se venger.
On les rassemblait dix mille et plus qui devaient mourir. Un grand nombre étaient munis d'armes, forts, adroits en tout combat; ils avaient souvent affronté les cohortes romaines, parfois ils les avaient fait plier. Or il n'est jamais arrivé que les gladiateurs ni les bestiaires aient essayé de bondir sur les spectateurs, de jeter dans le cirque prince, sénat, vestales et peuple, de se donner ce jeu à eux-mêmes. Etrange effet de la peur, effrayante abjection de l'homme! Ces victimes ne pardonnaient pas, ne se résignaient pas, ne se défendaient pas. Bien plus, elles se pliaient au cérémonial des jeux, s' acquittant de mourir comme d'un office. Ceux qui allaient
être dévorés sans combattre, pour mettre les bêtes en appétit, entraient les premiers. Nus, ils devaient passer entre deux files de venatores armés de fouets qui frappaient chacun un coup, faire le tour de l'arène, s'arrêter devant l'empereur et lui adresser le fameux Ave ! Ils accomplissaient ce cérémonial.
Les gladiateurs, entrant dans des chars peints de couleurs brillantes, criaient le même salut à César. Ensuite, ils s'attaquaient. S'ils y allaient mollement, le peuple se fâchait, et alors les marchands de gladiateurs, s' élançant d'une extrémité de l'arène, les fouets en main, l'injure à la bouche, forçaient les malheureux à se faire des blessures plus profondes.
Mais il ne fallait pas que ces blessures, trop vite mortelles, abrégeassent le plaisir des Romains! Si un gladiateur cherchait à frapper à la tête et à se délivrer ainsi lui-même en expédiant son adversaire, le peuple se fâchait encore. Il ne fallait pas non plus que le blessé tombât sans grâce. Le gladiateur devait apprendre à tuer et à être tué: il apprenait! C'était une chance de salut.
Le combat a été prolongé, élégant, selon les règles. — L'un des deux gladiateurs tombe. Genou en terre, il demande la vie. Le vainqueur, promenant les yeux sur l'amphithéâtre, attend la sentence du peuple. Le peuple quelquefois veut conserver un artiste! Mais le peuple, aujourd'hui, veut voir comment l'artiste saura mourir, et le vaincu joue une dernière scène. Son honneur exige qu'il tende la gorge à l'épée, qu'il en pose
lui-même la pointe; il observe ce programme, il flatte le peuple de ce dernier respect, et il reçoit sa récompense: les applaudissements du peuple romain saluent son dernier soupir.
Et cela dura plus de cinq siècles, empirant toujours; la lâche férocité qui demandait toujours du sang, trouvant toujours une férocité plus lâche à l'offrir et à le répandre ! Il y avait des cirques plein l'Empire; partout les esclaves fugitifs, les prisonniers de guerre, les chrétiens, hommes et femmes, enfants et vieillards, étaient dévorés par les bêtes. Et durant plus de cinq siècles, en présence de ces monstrueuses infamies, les politiques et les moralistes païens n'élevèrent que de rares réclamations, aussi froides qu'inutiles!
À regarder au fond du monde païen, c'est une infernale barbarie, un mensonge ignoble de civilisation, de morale, d'honneur. Mais deux vices y apparaissent plus puissants, passions dominantes poussées jusqu'au délire: la débauche et la peur. Rome est morte de débauche et de peur, surtout de peur. La peur avait été sa force et son art de gouverner, elle devint le plus actif agent de sa ruine. Tout fut cruel dans Rome, parce que tout avait peur. La peur tuait et se tuait. Ayant détruit Rome, la peur aurait détruit le monde. Le Christianisme sauva le monde en y apportant la chasteté, l'humanité et le courage.
Oui, le courage, même le courage matériel de regarder en face et de braver la douleur et la mort, est un don que le Christ nous a fait ! Malgré les grandes choses que nous savons de la valeur antique, je dis 1 F
qu'il y a une plénitude de courage matériel où la moyenne de l'humanité n'a pu se hausser qu'après avoir reçu le christianisme.
Dans ces cirques toujours abreuvés de leur sang, les chrétiens seuls ne tremblaient pas. Ils n'étaient point gladiateurs; ils avaient leurs raisons pour abandonner leur vie et ne point essayer de la vendre ; mais ils trangressaient le cérémonial, et ne craignaient de déplaire au peuple ni à l'empereur. Au peuple, ils montraient une contenance assurée; passant devant l'empereur, ils changeaient la formule du salut, lui annonçant qu'un jour les martyrs jugeraient les bourreaux. Ave C césar, morituri te judicabunt !
On forçait les gladiateurs à s'entr'égorger en les chargeant de coups. En les huant et en leur offrant une chance de salut, on les forçait à s'entr'égorger avec une savante lenteur. Par l'espoir d'un applaudissement, on les forçait à tomber avec grâce et à mourir avec élégance. En couvrant quelque malheureux d'une tunique soufrée que deux hommes se tenaient prêts à allumer, on le forçait à se brûler le poing, pour imiter Mticius Scaevola.
Mais il n'y avait ni promesses, ni tortures, ni lions, ni tourmenteurs expérimentés qui sussent contraindre les enfants et les femmes d'entre les chrétiens à brûler un grain d'encens devant les idoles. Ainsi se forma l'habitude du courage; ainsi la peur fut en même temps vaincue. Par l'exemple et par les triomphes de ses martyrs, le Christ prit possession de l'humanité. L'humanité sans Dieu est une bête féroce et une bête lâche.