‹ Le parfum de Rome;Chapitre 57 sur 96 · IL Y EN A D'AUTRES · texte numérisé non relu

IL Y EN A D'AUTRES

J'ai beau ne rencontrer que sujets d'alarme, je ne peux me persuader que ce Latran si souvent rebâti soit moins solide que ces montagnes qui le contemplent depuis quinze cents ans. Il est leur vainqueur, elles sont ses sentinelles. La Croix s'est élancée du Latran, et elle a volé sur ces sommets orgueilleux. Là-haut, Dieu a pris sa demeure; des églises se sont élevées; la foi s'emparant des montagnes, en a fait des ostensoirs d'où rayonne le saint Sacrement. Si cela tombe, d'autres choses tomberont.

Nous ne mourrons pas seuls et quelqu'un nous suivra!

Devant l'église, au pied du triclinium, quelques pelotons de soldats français faisaient l'exercice. Un groupe d'Italiens regardaient. Us semblaient se dire qu'après tout ces Français ne sont pas grand'chose, et qu'Italia, si elle voulait bien, les avalerait aisément. Coquelet en eut l'idée. — « Mais, ajouta-t-il, Italiens, ne vous y fiez pas, il y en a d'autres ! »

— Poursuivons, Coquelet ! Ces petits pelotons de petits hommes, qui présenteraient une si petite figure de la France, à ne considérer qu'eux, me peignent la situation temporelle de l'Église. — Vous avez raison, dit Coquelet. — L'on voit, continuai-je, peu de fidèles : ils sont petits, et la facilité est extrême d'en venir à bout! — Certes! reprit Coquelet. — Oui; mais il y en a d'autres!

— Où donc? — Je l'ignore, mon ami. — Je me fais fort de vous prouver, reprit Coquelet, qu'ils ne sont nulle part. — Inutile, Coquelet; je vous accorde qu'on ne les voit pas, et même qu'ils n'existent pas. Seulement, cela n'y fait rien. Ils sont où Dieu sait,

ils viendront quand Dieu les appellera. — Sur ce pied, dit Coquelet, je ne discute plus. — Rien de plus sage, Coquelet.

Lorsque Pierre, tirant l'épée, coupa l'oreille de l'un des hommes qui venaient arrêter Jésus, Notre- Seigneur lui dit : « Remets l'épée au fourreau. » Mais il ajouta: « Ne puis-je prier mon Père, et ne m'enverrait-il pas aussitôt plus de douze légions d'anges ? » Je ne crois pas que ces paroles aient été prononcées sans dessein, et sans dessein adressées à Pierre.

Pierre n'a pas oublié, nous ne devons pas oublier, quoi qu'il arrive, que déjà plus d'une fois les légions ont été envoyées; tardivement, sans doute, au gré des fidèles, et néanmoins toujours en temps opportun. Dieu n'est pas forcé de prendre nos heures ! Ces légions, Maxence les a rencontrées près d'ici, lorsque ce fut l'heure de bâtir cette église: la veille elles ne se connaissaient pas. Ces mêmes légions, fraîchement formées, écrasant la puissance lombarde, ont amené Charlemagne à ce seuil du Latran.

Que d'autres fois on les a vues ! Et elles n'existaient point, ou ne se connaissaient point. Si douze légions deviennent nécessaires, on les aura; s'il en faut douze fois douze, on les verra. Et si la dévorante Italia dévore tout, « il y en a d'autres ! » Erreur de croire que ces armées devront savoir au moins faire le signe de la croix! Il peut plaire à Dieu d'employer des mercenaires. En bâtissant le Latran, plus d'un maçon, sans doute, a blasphémé.

Je connais toutes vos raisons, Coquelet; je sais par cœur tout Buloz et tout Havin. Dieu voit que

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je ne les méprise pas! Havin et Buloz sont deux forts béliers, capables, bien manœuvres, de démolir beaucoup de murailles: mais les murailles du Latran, les murailles de Dieu, elles sont faites de blocs qui durcissent quand on les frappe, et le sang qu'on y verse devient aussitôt ciment. C'est là le ciment romain, Coquelet!

Quels motifs sérieux ai-je de croire qu'enfin la parole soufflée à Buloz et le mécanisme qui meut la main de Havin l'emporteront sur la parole et sur la main de Jésus-Christ ? Pourquoi me persuaderaisje que les promesses de Jésus-Christ sont enfin caduques, et que les prophéties de Buloz et de Havin seront tout à l'heure accomplies? Les garanties historiques sont pour l'œuvre de Jésus.

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Suivant un penseur de la Revue des Deux Mondes, « l'Église est l'une des plus puissantes institutions que présente l'histoire. » Cet aveu me fait plaisir! Le penseur ajoute, en son français bulozien: « Aucune religion ne possède un symbolisme plus riche et plus varié que le catholicisme; aucun culte n'a fait à l'art et au sentiment du beau une plus large part que celui de l'Église romaine. » Et pour achever :

« L'Église a poursuivi pendant seize cents ans (?) un idéal qui est le plus grand que puisse se proposer une institution humaine : elle a voulu enfermer la

vie dans les profondeurs de sa doctrine, et satisfaire à la fois et toujours aux besoins éternels de l'âme et à ceux de la raison. Elle n'a pu réussir, mais si l'Église a été vaincue enfin par le libre examen et la pensée humaine, elle a laissé dans l'histoire du monde une trace indélébile de sa grandeur et de sa puissante vitalité. »

Mon bon Coquelet, cela est écrit pour vous, — et même cela semble écrit par vous. Ne croyez- vous pas vous entendre? Et en vous entendant, ne sentezvous au dedans rien qui vous réfute ? Croyez-vous pouvoir rester un de ces penseurs qui s'expliquent l'Église comme institution humaine, se donnant ainsi plus de miracles à porter que n'en propose la foi? Votre conscience s'enchaînera-t-elle à ces sages, qui admettent un désaccord entre « les besoins éternels de l'âme et ceux de la raison, » et qui demandent qu'on les serve à part ?

Si vous prenez votre parti de vous attarder dans cette vieille taverne de Babel, où les docteurs n'entendent point leur propre pathos et ne se rendent pas compte eux-mêmes de leur incrédulité, tant pis pour vous! Moi je ne crains pas d'y voir demeurer le genre humain. Le genre humain est devenu bien petit garçon ; néanmoins il passera outre, car il y a quelque chose à faire qu'il ne peut faire là. Son ivresse même l'emportera ailleurs; il lui sera imposé des besognes qui le dégriseront.

Déjà plus d'une fois il s'est soûlé de ces breuvages, et déjà plus d'une fois il les a vomis. Comme les tavernes de fausse science sont nombreuses dans Paris, elles ont été nombreuses dans Athènes et

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dans Rome. Le genre humain y a dormi; il s'est réveillé. Il a même cassé les vitres, et les hôteliers ont interrompu leur commerce, par autorité de police ; la police qui envoie les légions que vous savez. Nous reverrons cela.

Ce qui fait la force de l'Église, « sa puissante vitalité, » comme dit le bulozien, ce n'est pas seulement ce que le bulozien ne voit point, ni encore ce qu'il voit, c'est aussi ce qu'il voit mal. Il voit un culte dont rien n'égale la variété, la pompe, la profondeur. Ce culte sait traduire, même aux yeux, par des rites magnifiques, tous les mystères de son dogme : donc il sait les rendre accessibles à toute intelligence. Ce culte sait exprimer dans une langue sublime les états les plus changeants et les dispositions les plus diverses de l'âme: donc il satisfait l'âme, toute âme comme il satisfait l'esprit, tout esprit. Ce culte fait à l'art et au sentiment du beau une part qu'ils n'ont reçue d'aucune autre religion : donc, comme il a contenté isolément l'esprit et l'âme, il les contente et les comble dans leur union.

Tel a été ce culte depuis dix-huit cents ans. Pour traverser cette série de siècles, il a passé par où nous savons, il a rencontré les ennemis que nous connaissons: et le bulozien ne voit pas la divinité, et il appelle l'Église une institution humaine, et il imagine que le genre humain le croira parce que le bon Buloz le croit ; et il se flatte que ce culte sera mort parce que Buloz l'aura dit à ses bons lecteurs !

Mort de quoi ? Pourquoi mort ? On a fait une mixture nouvelle des ingrédients fournis dans le

cours des siècles par Héliogabale, par Porphyre, par Julien, par Arius, par Mahomet, par Luther: tout cela est entré dans la tête du bon Buloz, et de là se répand sur le genre humain ; c'est déplorable et dangereux, mais je sens parfaitement que cela n'a pas noyé le Christianisme en moi ni en vous, ni en Buloz. Cette inondation passera, et les personnages qu'elle charrie resteront à sec, monuments du déluge, monuments de la clémente victoire de Dieu.

Si l'Église n'est pas de Dieu, expliquez qu'elle se soit établie. Si elle est de Dieu, expliquez qu'elle tombe. Allez- vous nous proposer un Dieu nouveau, qui a fait une chose et qui se ravise ; qui, ayant mal pris ses mesures, va construire un autre édifice sur d'autres fondements? Quelques embulozés ont bien cette impertinence. Ils prêtent à rire.

Ceux-là ne créeront jamais de «rites qui rendent compte de leurs dogmes, » bien que leurs dogmes ne soient point « profonds. » Ils n'exposeront pas « dans une langue sublime les états les plus changeants et divers de l'âme; » ils ne feront pas « une part satisfaisante au sentiment du beau ; » ils ne créeront pas « une des plus puissantes institutions que présente l'histoire; » ils ne soutiendront pas l'idéal glorieux « d'enfermer la vie dans les profondeurs de leur doctrine, » et de satisfaire à la fois et toujours aux besoins éternels de l'âme et à ceux de la raison — servis à part !

Ce qui a été de Dieu une fois est de Dieu toujours. Ce qui pendant dix-huit cents ans, à travers la mobilité perpétuelle de l'homme, a été la vérité,

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est à jamais la vérité. Pour faire un autre culte, ou une société sans culte, ce n'est pas l'institution catholique que Dieu — ou Buloz — devrait changer, c'est l'homme même.

Adam, l'homme, voilà, Coquelet, la raison de l'Église. L'Église est une institution surnaturelle à laquelle Dieu a enchaîné les destinées de l'humanité. En ce sens le bulozien, quand il appelle l'Église « une institution humaine, » pourrait expliquer son mot. Qu'il dise l'Institution humaine, il parlera presque juste. Vous et moi et Buloz, et toute la race d'Adam, nous avons besoin de Dieu, nous engendrerons des fils qui auront besoin de Dieu: et nous irons à l'Église malgré nous, et nos enfants iront avant nous malgré nous, ou après nous malgré eux-mêmes, parce que l'Église est instituée de Dieu afin de donner Dieu à l'homme, créée de Dieu pour trouver Dieu.

C'est cette pente maîtresse de l'homme, c'est ce besoin intime, invincible, c'est ce miracle de nature, cette contradiction fondamentale de tant d'autres penchants, qui explique la « puissante vitalité » de l'Église, et qui sert de lumière naturelle pour nous faire comprendre le surnaturel de l'Institution, L'homme a besoin de Dieu, il veut posséder Dieu, l'Église lui donne Dieu; telle est l'Institution, par la volonté et la grâce de Dieu. Nous savons cela, nous catholiques et n'avons nul besoin de savoir autre chose. Nous combattons quand nous ne sommes rien; nous mourons et nous ne sommes pas vaincus : il y en a d'autres !

Il y en a d'autres, il y en aura tant qu'il faudra.

Mais il n'en faut pas tant. Voyez ces petits pelotons de petits soldats. En somme, ils gardent très bien Saint- Jean de Latran contre tous les fusils garibaldiens, contre tous les poignards mazziniens, contre tous les dires buloziens. J'y trouve du merveilleux. — Appelez-vous donc ceci une force, dit Coquelet, et la croyez- vous sûre?

— C'est la force nécessaire pour aujourd'hui, suffisante pour aujourd'hui, d'autant plus sûre enfin qu'elle est inexplicable. — Mais si enfin elle se retire, et n'est pas remplacée? — Eh bien! Dieu permettra que ce qu'il arrête actuellement, passe alors, et fasse son œuvre. Je dis l'œuvre de Dieu; les hommes n'en font pas d'autre. L'heure des écroulements sera venue, l'heure des reconstructions viendra. Nous attendrons. Parce que quelques bandits auront pillé une sacristie et quelques vandales abattu un édifice, croirai-je que les bandits vont emporter Dieu dans leur repaire, et que les vandales, qui ont tant rebâti, ne seront plus jamais tentés de rebâtir? . . .

Vous et moi, Coquelet, nous ignorons beaucoup de choses; mais nous n'ignorons rien tant que la chose que Dieu fait aujourd'hui. Nous l'ignorons même quand il y emploie nos mains. L'histoire n'est pas visible dans le moment qu'elle se fait, ni connue de ceux qui la font. Il y a dans le passé des éléments ignorés qu'on ne peut exclure du présent; le présent est plein de germes ignorés qu'on ne peut exclure de l'avenir. Dieu sait tout, dispose de tout; et l'homme reste impuissant devant les suites de son œuvre propre, avec la

responsabilité d'avoir voulu le mal ou le mérite d'avoir voulu le bien.

Or ces choses qui sont si peu dans la main de l'homme au moment que l'homme y travaille, et qui n'y sont plus du tout dès qu'il les a terminées, que deviendront-elles dans la main de Dieu? Quelle issue leur donnera la toute-puissance ? Une issue que nous ne devons pas redouter, et que d'une certaine façon nous pouvons prévoir. L'avenir ne nous est pas caché comme le présent.

Les désirs des méchants périront : voilà l'avenir.

Où en était le monde avant le Pape? — Pourquoi et à quel titre le Pape est-il venu dans le monde ? — Quelles ont été les œuvres du Pape au milieu du monde? — Comment le monde s'est-il séparé du Pape ? — Que sera le monde sans le Pape ? — Le Pape ressaisira-t-il le monde? . . .

A ces questions, déjà l'histoire a répondu. Néanmoins, le grand nombre de ceux qui les agitent, et surtout de ceux qui prétendent les résoudre, ni n'en connaissent la simplicité ni n'en mesurent la profondeur. Signe effrayant de décadence, annonce de longues calamités!

Ce qu'était le monde avant le Pape ? L'ignorance commence là. L'histoire n'est un enseignement que sur les lèvres de la foi.

Le monde avant le Pape, c'était l'empire de Néron. C'était l'humanité divisée en bêtes de somme et en bêtes de proie, la partie dévorante sans remords, la partie dévorée sans révolte, et toute société s'acheminant à une destruction également certaine ou par la guerre ou par la paix. Esclave volontaire de celui qui fut « homicide dès le commencement, » le genre humain s'était affaissé sous sa tyrannie.

Alors, le troupeau étant à bout de voie, la miséricorde divine lui envoya un pasteur, une main pour le délier, une lumière pour l'introduire et le conduire dans le chemin qui mène à Dieu.

La vérité était niée du monde. Quid est veritas ? Les sages et les puissants de la terre ne croyaient même plus qu'il y eût une vérité! Pourquoi le Pape venait-il dans le monde ? Il y venait enseigner indéfectiblement la vérité.

De nobles esprits, chrétiens même, mais enveloppés d'une erreur originelle, publient que l'humanité est faite pour chercher librement la vérité; mais il prétendent que l'homme peut refuser le guide. Le païen avait cherché la vérité; plein de dégoût, il renonçait à la trouver.

Nous sommes faits pour chercher et connaître la vérité. Il est de la clémence et de la justice de Dieu de nous la donner, il est de notre devoir et de notre raison de prendre les jougs qu'elle impose. L'accepter, la communiquer, mourir pour elle: grand effort, grand honneur! Pour tenter l'effort

et subir l'honneur, il nous est nécessaire de savoir que la vérité est de Dieu.

Donc, le Pape venait enseigner la vérité au monde pour la délivrance et le salut du monde. A quel titre ? A titre de vicaire de Celui qui est la Vérité même : dans le ciel, Dieu, Fils unique et éternel de Dieu, égal et consubstantiel au Père incréé; sur la terre, par un mystère ineffable, homme, fils d'Adam, chef et premier-né de la race humaine, doublement maître, doublement roi.

On a écrit de savants ouvrages sur l'origine du pouvoir temporel des Papes. Ce qu'ils prouvent bien, c'est que ce pouvoir n'a pas commencé. Saint Pierre exerça la plus haute attribution du principat civil. La cause d'Ananie et Saphire n'était pas une cause purement spirituelle, et ces coupables furent non-seulement exclus de l'Église, mais retranchés de la vie. Les chrétiens, donc, avaient en saint Pierre un pontife et un roi. Au milieu de la société païenne, dont ils observaient d'ailleurs les lois politiques, ils achetaient par le martyre le droit d'obéir à ce chef véritable qu'ils tenaient de Jésus-Christ.

Jésus Christus, primogenitus mortuorum et princeps regum terra, qui dilexit nos et lavit nos a peccatis nostris in sanguine suo. C'est en Lui, le premierné, le prince des rois de la terre et le vainqueur du péché, que le pouvoir temporel de la Papauté prend son origine.

Zorobabel, aîné d'Adam au 53e degré et de David au 20e, fut l'ancêtre paternel de Joseph par Abiud,

et celui de Marie par Reza. Lorsque Joseph épousa Marie, ces époux réunissaient les deux branches de la famille royale.

Jésus-Christ prend le nom de Fils de l'homme pour marquer son union avec la race humaine. Aîné des enfants d'Adam, chef de la race, héritier de l'autorité, roi naturel de toutes les nations, Roi et prêtre éternel.

Ses droits ont été délégués à Pierre. Mille fois, durant des siècles, le genre humain a solennellement proclamé et reconnu cette délégation. Pierre, le vicaire de Jésus-Christ, est le chef de la famille humaine.

En constatant son haut domaine sur cette terre, dont il est le créateur, Dieu n'a voulu s'y réserver en propre qu'un petit espace, comme il n'exigeait pour offrandes qu'une figure des biens qu'il lui fait produire, et pour prêtres qu'un faible nombre des hommes qu'il y nourrit.

Pour sa part, il a choisi Rome, la forteresse de l'ennemi. Il l'a donnée à Pierre, pour la conquérir par le plus prolongé des miracles. Le voyage d'Israël dans le désert n'était qu'une image abrégée des travaux que le nouveau Moïse et le nouveau peuple auraient à soutenir pour entrer dans la nouvelle Terre promise. De saint Pierre à Adrien Ier, de Néron à Charlemagne, que d'étapes formidables! que de miracles!

Mais le miracle n'est pas la loi permanente de ce monde. Par le miracle même, Dieu ramène tout à l'ordre commun. Les merveilles de l'Exode cessé-

rent lorsque le Temple fut bâti. Après trois siècles de martyre et huit siècles de rudes combats, après les empereurs de Rome et ceux de Byzance et les Barbares; après que Rome eut été vidée plusieurs fois, plusieurs fois ruinée, et plusieurs fois repeuplée et rebâtie de la main de ses pontifes, le grand ouvrage reçut sa perfection matérielle d'un héros suscité pour être la noble image du prince selon le cœur de Dieu. Le nouveau genre humain, élevé par les Papes, a mérité Charlemagne, comme le genre humain déformé par le paganisme avait mérité Néron. L'Autorité remplace la Tyrannie; les rois reçoivent de l'Église une charte des droits de Dieu, qui sont les vrais droits de l'homme, et l'on voit sur la terre cette double merveille : à Rome, un royaume de l'Esprit, établi par les seules conquêtes de l'esprit et dont les fondateurs n'ont versé d'autre sang que celui de leurs veines; dans l'Occident, un nouvel empire dont le chef se proclame l'auxiliaire du Roi paternel des âmes, chargé de conduire les hommes à Dieu par les voies de la justice et de la paix.

Quelles ont été les œuvres du Pape dans le monde ? En huit siècles, il avait mis Charlemagne à la place de Néron; depuis dix siècles, il a empêché la Tyrannie de ressaisir l'empire. Où trouver la chose évidemment bonne, l'œuvre de bien, d'accroissement et de salut que les Papes n'ont pas proposée, protégée, accomplie? Considérons un seul fait, l'institution et le maintien de l'Autorité.

C'est en l'an 58 ou 59 de Notre-Seigneur, sous

Néron, que saint Paul, écrivant aux Fidèles qui habitaient Rome, leur recommande d'obéir aux princes. Les Juifs récemment baptisés, attendant toujours un peu le Messie de la Synagogue, étaient enclins à la rébellion. Avec une prescience divine, sous le coup des délires de la Tyrannie, l'Apôtre fonde la notion de l'Autorité.

L'Église accepte ces maîtres qu'élèvent tour à tour le parjure, la vénalité, l'assassinat. Elle n'en fait aucun, n'en conteste aucun, n'en adore aucun. Elle commande d'obéir à l'Empereur, elle défend de l'adorer. C'est assez respecter le droit de la puissance. Un jour les tyrans tomberont comme les dieux, et le vrai Dieu fera de vrais rois.

L'Empereur demande l'impôt, on lui donne l'impôt; il demande le service, on lui donne le service. S'il demande l'encens, on lui dit : « Mieux vaut obéir à Dieu qu'aux hommes; tu peux tuer le corps, nous craignons ce qui tuerait l'âme. » La tyrannie tue, et s'étonne de trouver toujours en face d'elle des âmes, et de voir que c'est elle-même qui périt.

Lorsque l'Église eut sacré les princes, alors commença l'attachement pour le sang royal. Une dynastie chrétienne, c'était un grand instrument de salut et une grande garantie de tous les droits. Le Roi était le protecteur armé del'unité des esprits, le défenseur des opprimés, l'appui des faibles, l'évêque du dehors, engagé par les serments les plus saints à observer les lois divines.

Si le Roi se parjurait, le peuple n'était pas sans recours. Il y avait un juge pacifique, mais puis-

sant sur la conscience humaine, parce que jamais magistrat n'eut de plus solennelles obligations envers la justice, ne fut plus étroitement tenu d'être prudent. Ce juge marquait au Roi la borne qu'il ne pouvait franchir.

Des rois ainsi institués et surveillés, était-ce la même chose que les Caracalla, les Dèce, ou les successeurs si promptement dégénérés de Constantin? On a vu quels étaient les devoirs acceptés et reconnus de la royauté carlovingienne. L'histoire n'a pas de fanal qui montre mieux ce que le Pape a fait dans le monde.

On reproche à l'Église tantôt son attachement, tantôt son indifférence pour les rois et les dynasties. L'Église a eu les sentiments qu'elle devait avoir, selon le caractère des pouvoirs sous lesquels elle a vécu. La puissance moderne n'est plus son œuvre.

En présence de cette force dédaigneuse qui la reconnaît à peine comme un fait, l'assimile aux « autres institutions religieuses, » et lui jette comme aux autres du pain et des injonctions de prier et d'obéir, l'Église reprend son indifférence. Elle obéit où elle doit obéir, prescrit l'obéissance due, refuse ce qu'elle doit refuser, réclame ce qui lui appartient. La puissance redevient un fait; elle reste un fait que Dieu a voulu: Omnis anima potestatibus sublimioribus subdita est : non est enim potestas nisi a Deo.

L'Église ne change rien au texte de saint Paul. Le fait passe, le fait l'écrase; elle regarde passer, elle se laisse écraser. En l'écrasant, le fait passe;

elle est immortelle. Ni la notion de l'Autorité, ni la notion de la Liberté ne périront dans les mains de l'Église.

Cependant le monde s'est séparé du Pape ! Estce bien vrai? Cela se dit de toutes parts, et de toutes parts la ruse, le mensonge, la violence s'emploient frénétiquement pour ôter à la Papauté ce monde qui, dit-on, s'est détaché d'elle. Dans un siècle si funeste aux couronnes, cette couronne tient étrangement sur ce front insulté!

Quand les rois sont retranchés (nous savons par qui) de la communion des peuples, aussitôt les armées se dissolvent, les administrations trahissent, les grands pactisent. Il ne reste de fidèle que le clergé, que l'on emprisonne, et le peuple, que l'on tue. Enfin, le souverain excommunié est déposé « légalement » par le suffrage universel de ce peuple qui meurt pour lui. Tel est le caractère de l'époque. — Mais le Pape, plus excommunié que tout autre souverain, demeure dans sa ville et sur son trône.

On objecte qu'une main puissante le soutient. Pourquoi cette main puissante le soutient-elle? Apparemment parce que le monde n'est pas détaché de lui. Dans tous les périls de la Papauté, il s'est trouvé un bras puissant pour opérer une intervention dont la politique n'a pas toujours très bien rendu compte, sinon que l'opinion restait au Pape.

Cette opinion si savamment travaillée contre le Pape, cette opinion qui ne parle pas, qui remue à peine quelques généreuses faiblesses, voici qu'aujourd'hui comme toujours elle est pour le Pape

une force avec qui la force doit compter ! Toutes les fois que la Papauté est menacée, le monde en même temps entre dans la voie des catastrophes et retombe sous la loi du miracle.

Mais, regardons en face. Oui, la partie bruyante du monde s'est séparée du Pape. La politique, la science, la taverne parlent contre la Papauté. — «Elle n'a pas su marcher avec l'esprit moderne!» Devant cette raison s'inclinent beaucoup de ceux qui trouvent que l'esprit moderne s'égare. Cette raison glorifie la Papauté.

La Papauté n'a pas su « marcher avec l'esprit moderne, » parce qu'elle ne sait pas suivre l'erreur. L'Église n'est pas sur la terre pour recevoir l'impulsion de l'esprit de l'homme, mais pour régler l'esprit de l'homme suivant les enseignements stables de l'esprit de Dieu.

La misère de nos jours, c'est l'affaiblissement intellectuel des catholiques qui laissent dire que l'Église a failli en ne s'abandonnant pas à l'esprit moderne. Quelle vérité catholique est devenue erreur, ou quelle erreur est devenue vérité?

Dieu est l'unique vérité, l'Église catholique est l'unique Église de Dieu. Elle a proclamé toute la vérité en face de toutes les oppositions. Notre- Seigneur avait prévu que son Évangile serait une pierre d'achoppement pour plusieurs. Dès saint Paul on commençait à n'y trouver que folie; chaque siècle, chaque génération a voulu en ôter quelque chose. « Dieu, dit Faber, n'a pas jugé à propos de donner une nouvelle loi à chaque siècle et à chaque génération; il a méprisé ces cohues

triviales qui se pavanent dans l'histoire sous le nom d'esprit moderne. »

Les mêmes qui demandent avec un accent de secret triomphe comment le monde s'est détaché du Pape, avouent, non sans terreur, que le monde s'est également détaché de l'Autorité; et l'on voit assez qu'ils n'y savent remède. Cependant l'autorité politique a « marché avec l'esprit moderne ! » Elle a flatté le libre examen, elle a autorisé ses investigations, qui se pratiquaient la torche au poing. Elle en a recueilli les fruits: ils deviennent amers ! Dans la fumée des incendies on verra vaciller la civilisation. Selon toute apparence, les derniers apôtres du libre examen, héritiers de ses conquêtes, administreront de formidables narcotiques à l'esprit humain.

Ce sera le monde sans le Pape, situation comparable à celle du monde avant le Pape, lorsqu'un représentant de cette fière société romaine, réfugiée sous la dictature de Tibère, disait superbement: Qu'est-ce que la vérité} et, sans attendre la réponse, versait le sang du Juste. Aujourd'hui cette conséquence peut paraître extrême. Il y a encore trop d'esprit chrétien dans les peuples, sur les couronnes trop de reflets de l'ancienne royauté chrétienne. Attendez que ce reste s'évapore au souffle des histrions: le mépris de l'espèce humaine rouvrira le cirque.

Le monde sans le Pape, est-ce à dire que la Papauté disparaîtra complètement? Non; quand

le Pape s'en ira, en d'autres termes, quand le Christianisme s'en ira, il n'emportera pas la civilisation seulement, il emportera le genre humain. L'humanité ne connaissant plus Jésus-Christ, ne lui donnant plus ni saints ni martyrs, ni sacrifices ni prières, n'aura plus de raison d'être.

Suivant de bons esprits, nous pourrions n'être pas loin de là ; le monde se précipite à cette apostasie où la tyrannie sera telle et la séduction si redoutable, que le Fils de l'homme devra en abréger la durée pour trouver encore de la foi sur la terre. On remarque beaucoup de signes annoncés. Les chrétiens aiment l'hérésie, les méchants foulent la justice, les esprits sont très bas, les cœurs plus bas; et bientôt, rapetissé en tous sens, le monde tiendra dans une seule main. Sous cette main de fer, où l'Église trouvera-t-elle un refuge? Où seront les catacombes ?

Il faudrait savoir ce que nous avons encore de Christianisme dans les veines; il faudrait savoir surtout ce que pèse aux balances divines une seule goutte de sang répandu pour la vérité. La force qui s'organise, irrésistible d'une certaine façon, sera pourtant fragile. Il y a chance qu'elle périsse par apoplexie, précipitant tout dans une anarchie violente et destructive, mais par là même réparatrice.

Il répugne de croire que l'histoire évangélique est à sa fin, et que cette arrière-lignée de Luther, dont le Christianisme subit aujourd'hui les méfaits, arrachera le roc posé des mains du Christ. Dieu veut-il tant humilier la raison humaine? Avons-

nous besoin de cet affront pour savoir quels misérables ennemis nous peuvent détruire? Ceux-ci seraient pires que le moucheron et l'abjecte sauterelle, fléaux muets du moins ! 1

Attendons le châtiment, non la mort. Toutes les transgressions seront vengées, toutes les ingratitudes punies; le monde, ses erreurs au cou, baigné de sueur, de sang, de larmes, passera par d'épaisses ténèbres, implorant la lumière, l'autorité et la liberté.

Et c'est dans cette épreuve, dont ses gémissements demanderont à Dieu d'abréger le cours, que le Pape ressaisira le monde, ou plutôt que le monde ressaisira Dieu. Alors l'inépuisable fécondité de l'Église se manifestera: de ses vieilles vérités écloront des forces et des merveilles nouvelles, et elle poursuivra son œuvre, qui est de mettre Jésus- Christ en possession de toute la terre, et toute la terre en possession de Jésus-Christ.

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