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LE PLAN DE CONQUÊTE

« Cependant la voix de Rome se taira ; les catholiques se désaccoutumeront de l'entendre; ils se désaccoutumeront aussi d'attendre. Discutons. Quand la force discute, malheur aux principes qu'elle veut contester! Ses adversaires biaisent, de peur qu'elle ne leur coupe la parole; les tiers partis se forment, les principes se rouillent. Enfin, la Force prononce lorsqu'elle voit les esprits assez préparés. Les uns sont amollis, les autres embrouillés; ils ont lentement deviné les œuvres de la Force, ils en ont d'avance épuisé l'horreur. »

Ce n'est pas mal raisonner, suivant les portées du temps. Mille questions du passé et de l'avenir demeurent sans réponse; mais quand on tient le présent, qu'importent les questions du passé et celles de l'avenir? Le passé est clos; l'avenir, on le fera, et le genre humain de l'avenir se tirera d'affaire comme il pourra! Le temps nouveau s'intéresse médiocrement à l'avenir. Ses héritiers seront bâtards: il craint moins la honte de leur laisser des dettes que le souci de leur préparer des demeures.

L'esprit moderne regorge d'emphases sur les droits de l'intelligence, sur les droits de la liberté, sur les droits de l'humanité. Dans la réalité, il est ignorant, destructeur et lâche. Son ignorance détruit le champ pour agrandir la ville, détruit le laboureur pour créer l'artisan, détruit l'artisan pour créer le mercenaire, détruit le mercenaire pour créer la machine, détruit la corporation pour créer l'individu, détruit l'individu pour créer l'armée, détruit l'église pour créer la caserne. Jaloux

d'atteindre le complément de ces destructions et de ces créations, il s'efforce d'abattre la Papauté, dont la chute détruirait l'autorité et créerait la tyrannie.

La question est de savoir si la Providence, qui gouverne le monde par la justice et par la miséricorde, permettra au monde d'aller jusqu'au bout de sa folie? Car de croire que le monde fait ce qu'il veut et va où il veut, c'est l'erreur du monde.

Il y a deux forces dans le monde, qui constituent deux mondes différents. Il y a la force ou le monde du Mal, il y a la force ou le monde du Bien. Elles sont en lutte perpétuelle, perpétuellement inégale, perpétuellement trompée. Le monde du Mal est fort, mais Dieu le contient; le monde du Bien est faible, mais Dieu le soutient. Le monde du Mal semble obtenir toutes les victoires, le monde du Bien est toujours victorieux.

Rien en ce moment ne paraît contre-peser la force du Mal. Ses œuvres comme ses desseins méritent assurément que la justice de Dieu lui laisse obtenir un de ces triomphes qui châtient l'ingratitude humaine! Cependant le monde du Bien ne cesse d'invoquer la Miséricorde. La Miséricorde peut écarter la Justice ; elle peut abréger l'épreuve s'il faut que la Justice ait son cours. La Justice s'exercera sur les hommes en les abandonnant à la

tyrannie ; la Miséricorde les délivrera de la tyrannie en affermissant parmi eux l'autorité.

Étudié hors de Rome, le problème est désespérant: il semble impossible que ce vieil édifice temporel de la Papauté résiste encore, et, détruit, se puisse jamais reconstruire. A Rome, le point de vue change.

Sans doute, contre ces remparts démunis, l'assaillant n'a pas besoin des inventions modernes; l'antique arbalète suffirait. Point d'armes, point de défenseurs! Mais la force de Dieu se sent. Il n'y a pas une pierre ici qui ne soit posée comme un fondement éternel. Après tout, on a vu l'ennemi aussi fort, le droit aussi méconnu, Dieu et l'humanité aussi endormis. Dieu s'est réveillé, des idées que l'on pensait mortes se sont remuées parmi les hommes; et le Pape, en pleine possession de son titre déjà déclaré caduc, a continué l'œuvre pour laquelle il est venu dans le monde.

Ni le Pape ni ceux qui l'entourent ne croient que les destins de la Papauté sont finis. L'Europe politique méprise fort ce qu'elle appelle « les congrégations romaines, » sans savoir bien au juste ce que c'est. Mais les étonnements de l'ignorance et les négations de l'orgueil n'empêchent pas la science de savoir, la piété d'espérer, la foi de persévérer.

Le Roi temporel de Rome et ses conseillers savent beaucoup de choses qu'ignore à peu près la multitude ennemie. Ils connaissent leur droit, ils connaissent leurs devoirs. Entre ces devoirs, l'un des principaux est de ne pas abjurer le droit, de souffrir

plutôt la mort. Avec cela, on mène le monde très loin! Le Pape n'est désarmé que comme toujours. La prière lui reste, Dieu lui reste. Si la justice et la raison peuvent suffire à le défendre ; la raison et la justice parlent pour lui; s'il faut la force, le canon rayé n'a pas détrôné la foudre.

Attaché à ce trône de douleur qui s' élève comme une image vivante de la Croix, gardé par les reliques des saints, le Pape demeure tranquille, le front dans les orages du temps, les pieds sur le roc éternel.

l'empereur catholique

Dans une des chambres du Vatican j'ai vu la figure de Charlemagne: Carolus Magnus, Romance Ecclesice ensis clypeusque. Epée et bouclier de l'Église romaine, de l'Église de Jésus-Christ! — Je peux dire que cette inscription à la détrempe, dans un recoin du Vatican, m'a fait comprendre la gloire.

Parlons encore de Charlemagne. A Rome, il est très vivant. Les rapports de Charlemagne avec le Pape Adrien sont un épisode charmant de l'histoire. Ils donnent bien la stature de Charlemagne, parce que l'on y voit son humilité. Un héros, un conquérant, un empereur humble, voilà qui sort tout à fait des proportions humaines.

Napoléon Ier, haute figure, se laissait traiter de Charlemagne moderne; il avait le sens de la grandeur. Néanmoins, il rappelle davantage Frédéric de Prusse.

Entre Charlemagne et Napoléon, la différence éclate surtout dans la manière d'agir envers la Papauté. Charlemagne, arrivant aux portes de Rome après avoir remis saint Pierre en possession de tout son territoire, demandait au Pape la permission d'entrer dans la ville. La première dalle de porphyre que l'on rencontre dans la nef de Saint- Pierre est celle sur laquelle Charlemagne s'est agenouillé au seuil du Latran.

Le traité de Tolentino n'est pas l'équivalent de ce début, et la suite de Napoléon ne correspond pas à la suite de Charlemagne. Les lettres de Napoléon à Pie VII, si conciliant, si doux, si désarmé, sont dures, injurieuses même, et menaçantes. La menace ne resta pas sans effet.

Ce fut un terrible incident que le mariage du frère Jérôme avec une demoiselle d'Amérique. Napoléon en demande la rupture. Le Pape n'y voit aucun moyen. Napoléon passe outre, démarie et remarie son frère. Charlemagne, à vingt-huit ans, avait cru pouvoir légitimement répudier Himiltrude et s'unir Hermengarde. Le Pape, gardien des lois saintes, lui enjoint de renvoyer la concubine et de reprendre l'épouse: Charlemagne obéit.

Il est toujours beau d'obéir à la loi divine, et cela est très beau lorsqu'on aurait assez de puissance humaine pour s'en dispenser. De plus, cela est très sage: car l'obéissance à la loi dispense de l'obéissance à la force. Charlemagne eut l'humilité d'obéir au Pape, il n'eut pas l'humiliation d'obéir aux Saxons.

Charlemagne n'est pas seulement plus pieux que Napoléon, plus éclairé dans sa foi, plus large dans ses vues et dans ses œuvres, il est incomparablement plus civilisé. Ses lettres au Pape sont d'une urbanité exquise. Il traçait lui-même le programme des formes dont ses ambassadeurs devaient user envers le Vicaire de Jésus-Christ:

« Ils salueront premièrement le seigneur Pape au nom de son fils le roi Charles et au nom de sa fille la reine Fastrade, au nom des fils et des filles du Roi et de toute la maison royale, au nom des Prêtres, des Évêques, des Abbés et des Religieux, et enfin pour l'universalité du peuple des Francs.

« Les ambassadeurs lui diront : « Le Roi regarde comme joie, prospérité et salut d'avoir mérité de recevoir des nouvelles de votre santé conservée de Dieu, et de la bonne situation de votre peuple, populi vestri. » Napoléon écrivait à Pie VII : « Votre Sainteté est souveraine de Rome, mais j'en suis l'empereur. » Il prétendait avoir hérité ce titre de Charlemagne !

Quant aux demandes, ordinairement Charles demandait des prières pour son peuple et pour lui. Nous avons la réponse qui fut donnée à ses ambassadeurs :

«Au très excellent seigneur notre fils et compère spirituel Charles, roi des Francs et des Lombards,

Patrice des Romains, Adrien, Pape.

« Vos paroles royales, très désirées de nous, nous font connaître la prospérité parfaite de Votre Haute Puissance, de votre compagne, de vos fils et de vos principaux fidèles, qui sont aussi les nôtres: nous

en rendons grâces au Rédempteur du monde. Nous bénissons Dieu quand nous voyons les victoires qu'il vous a fait remporter, et comment des peuples cruels et ennemis ont été par vous amenés à la vraie foi de l'Église catholique. Par la protection de Dieu et l'intervention des apôtres Pierre et Paul, voilà les têtes soumises, les chefs subjugués; l'inspiration divine et Votre Puissance conduisent toute la nation saxonne aux fontaines sacrées du baptême.

« De plus en plus, nous glorifions donc la divine Clémence, parce que, sous votre règne et le nôtre, des peuples païens sont élevés à la vraie religion et à la foi parfaite en même temps qu'assujettis à vous. Là est le soutien de Votre Puissance fondée de Dieu. Fidèle aux promesses que vous avez faites à votre protecteur saint Pierre et à nous, et les accomplissant d'un cœur pur et dévoué, aidé d'en haut, vous avez subjugué les plus valeureuses de ces nations. Elles se rendent désormais; elles viennent d'elles-mêmes sous votre sceptre. Ainsi, par le salut de leurs âmes, au jour du jugement, devant le tribunal du Christ, vous présenterez de très dignes offrandes, vous obtiendrez des mérites infinis.

« Pour récompense de ces œuvres, victoires de votre persévérance, vous désirez, Excellent \ Seigneur, que nous rendions de publiques actions de grâces à Dieu, et qu'en une ou deux fériés nous chantions des litanies solennelles. Un tel désir nous est parfaitement agréable. En conséquence, donnant un ordre apostolique en toutes les contrées qui sont

soumises à votre mère, la sainte Église Romaine, nous avons décrété que l'on prie avec nous, sous la protection de Dieu, en la vigile du bienheureux Jean-Baptiste, en la fête des saints martyrs, et en la vigile du bienheureux Pierre. Qu'en cette même forme, votre puissance donne des ordres en toutes les contrées transmarines où demeure une nation chrétienne, afin que ces litanies de trois jours y soient célébrées. Nous avons déterminé cette mesure de temps pour les chrétientés lointaines placées hors de votre domination.

« Quant à nous, non seulement nous avons réglé de célébrer ces jours de supplications, mais selon notre usage, désirant prier sans intermission pour Votre Excellence, nous avons résolu de composer des louanges au Rédempteur du monde, afin que les nations qui ont été amenées à la foi par vos batailles y restent toujours par votre soutien, et que Dieu écarte de vos possessions et des nôtres les maladies et la peste; de telle sorte qu'en vos jours et durant les nôtres, le peuple qui nous est confié vive en grande abondance, joie et prospérité, et que vous-même, Roi, et votre reine et vos nobles enfants, jouissant d'un long règne ici-bas, vous méritiez un règne sans fin dans les célestes demeures. Et puisse, par vos laborieux combats, votre mère la sainte Église être de plus en plus exaltée ! »

Ainsi s'écrivaient le grand Roi et le grand Pontife; et les victoires de la nation des Francs étaient un motif d'actions de grâces pour tout ce qu'il y avait de chrétiens sur la terre. Le Pape ordonnait de prier pour le roi Charles, même aux

peuples qui n'étaient pas de sa domination. C'est qu'en effet le héros de l'Église était le libérateur de tous. Ses lois, inspirées du Christ, soulageaient les corps du poids de la servitude, les âmes du poids de l'erreur; son épée, qui renversait les idoles, gardait au loin les nations qui ne lui appartenaient pas.

Lorsque le saint Pape Adrien passa aune meilleure vie, le roi Charles voulut écrire son épitaphe. Il composa un petit poème en vers qui fut gravé sur la pierre et conservé dans la basilique du Prince des Apôtres.

La noble pierre ne fut pas enfouie dans les cryptes de la basilique rebâtie, avec d'autres débris de l'ancien édifice. Elle est encadrée sous le vestibule, à main gauche, non loin de la Porte- Majeure.

Lisons cette pièce, où respire un si grand et si tendre cœur, où l'humilité et la foi parlent le plus touchant langage, où l'amitié répand de vraies larmes :

« Ici repose Adrien, Pape bienheureux, le père de l'Église, l'honneur de Rome, son auguste soutien.

«Dieu fut sa vie, la piété sa loi, le Christ sa gloire; pasteur apostolique, ardent à toute œuvre de bien.

« Sorti de noble race, fils d'une longue suite d'aïeux, plus noble en ses saintes actions.

« Son zèle religieux le portait à décorer en toutes contrées les sanctuaires consacrés au Seigneur.

« Il combla de dons les Églises, nourrit les peuples par l'enseignement sacré, ouvrit à tous le chemin du ciel.

« Prodigue envers les pauvres, le premier de tous par la piété, il veillait la nuit dans la prière pour son peuple.

« O cité, tête du monde, auguste Rome ! il fut ta sauvegarde par sa parole, par ses largesses, par les remparts qu'il te donna.

« JLa mort, que le Christ a détruite par sa propre mort, ne

fut pas fatale au pontife Adrien; elle fut pour lui la porte d'une vie meilleure.

« Moi, Charles, versant des pleurs sur le trépas de mon père, j'ai composé ces vers. Tu étais, ô père, ma plus douce affection, et je te pleure aujourd'hui.

« Garde souvenir de moi ! Mon âme ne cesse de te prier, maintenant que, dans la compagnie du Christ, tu habites l'heureux royaume du ciel.

« Le clergé et le peuple t'aimèrent d'un même amour. J'unis ici nos deux noms et nos titres: Adrien, Charles; moi le roi, toi le père.

« Passant qui lis ces vers, je te supplie avec tendresse, daigne dire: Dieu Clément, ayez pitié des deux!

« Que cette tombe conserve dans le repos tes membres, ô pontife chéri! Que ton âme auguste jouisse de Dieu avec les saints.

« Jusqu'à ce que la dernière trompette fasse retentir à tes oreilles ces paroles: Lève-toi avec Pierre, ton prince, lève-toi pour voir Dieu !

« Alors tu entendras, je le sais, la voix souveraine du Juge: Entre maintenant dans la joie immense de ton Seigneur.

« A ce moment, excellent père, daigne avoir souvenir de ton fils. Pense à répondre: Qu'il vienne avec son père, celui-ci qui est mon fils!

« Monte donc, heureux père, au royaume céleste du Christ; et de là répands sur le troupeau le secours de tes prières.

« Aussi longtemps que le soleil éclairera le ciel de ses feux, ta gloire, ô père saint, demeurera vivante sur la terre ! »

L'empereur Charlemagne avait mandé à sa cour le bon duc Guillaume d'Acquitaine, petit-fils de Charles-Martel, l'un de ses vaillants et de ses pairs, qui dans son empire étaient presque des rois. Guillaume, en vingt rencontres, avait défait les Sarrasins. Riche, magnifique, orné de bonne gloire, il régnait à Toulouse, honoré des peuples, chéri de l'Empereur, aimé de Dieu. A son arrivée, l'Empereur le combla de caresses et de louanges ; et parce que l'on s'aimait dans la maison de Charlemagne,

tout le monde en éprouvait de la joie. Pourtant le duc Guillaume avait une angoisse au cœur. Un jour, tremblant, il dit à l'Empereur: «Seigneur Charles, mon père, écoutez votre soldat:

« Vous savez, seigneur, combien je vous aime et comment je vous ai servi. Vous m'êtes plus cher que la vie et la lumière. J'étais à vos côtés dans les batailles, et partout, lorsque j'ai vu du péril pour votre personne, je vous ai fait un rempart de mon corps. Mais maintenant le temps des batailles est passé, et je vous demande la permission de servir désormais le Roi éternel. Donc, Sire, mon ami et mon père, laissez-moi aller; car, depuis déjà longtemps, mon vœu est de quitter le monde et de m' enfermer au monastère que j'ai construit dans le désert pour l'amour de vous. »

Le bon Empereur, surpris, changea de couleur et fut quelques instants sans voix. Puis enfin, poussant un grand soupir : « — Duc Guillaume, vous me percez le cœur! Certes, si vous m'aviez préféré un roi ou un empereur quelconque, je le prendrais à injure et je soulèverais contre lui l'univers. Mais vous empêcher de quitter ma milice pour devenir soldat du Roi des Anges, cela je ne le peux pas. Je vous laisse donc aller et ne vous demande qu'une chose: c'est que vous acceptiez quelque présent, pour souvenir de notre amitié. » Ayant dit ces paroles, il se jeta au cou du duc Guillaume et pleura amèrement. Et le duc Guillaume fondit en larmes, voyant pleurer son Roi.

Mais, ramassant ses forces, il dit : — « Que Votre

Altesse ne pleure pas ainsi son serviteur. Si j'avais prévu ces larmes, je confesse ma faute, j'aurais pris la fuite sans consulter ni saluer Votre Majesté. Maintenant donc, seigneur, pour mon plus grand bien et le vôtre, commencez vous-même ; congédiez-moi vers notre commun Maître, non avec tristesse, mais avec une joie chrétienne. Quant aux trésors que vous m'offrez, puisque pour la pauvreté de Notre-Seigneur je laisse tout ce qui est à moi, comment pourrais-je prendre ce qui est à vous? Et cependant, s'il vous plaît absolument d'offrir à Dieu quelque chose en ma personne, je vous demande ce morceau du bois très saint de la Croix, que vous avez reçu de Jérusalem, un jour que j'étais près de Votre Majesté. »

Et le bon empereur Charles, quoiqu'il fût extrêmement attaché à cette insigne relique, la donna aussitôt au bon duc Guillaume, en témoignage de leur perpétuelle amitié, plus durable que la vie, plus forte que la mort. Et ayant encore pleuré dans les bras l'un de l'autre, ils se séparèrent pour ne plus se revoir qu'au ciel. Le duc Guillaume, humble moine, couvert d'une pauvre bure, monté sur un âne ou sur un pauvre mulet, allait porter la nourriture aux ouvriers du monastère répandus dans les champs. Il est devenu saint Guilhem de Gellone.

Et si l'on peut imaginer une conversation entre Garibaldi, le conquérant de la Sicile, et son roi qui veut se faire donner Rome, on aura quelque idée de la différence des hommes et des temps !

J'ai dit que Charlemagne était l'antithèse parfaite de Néron. L'on peut les comparer dans la personne, dans les œuvres, dans la vie, dans la mort ; partout le contraste éclate. Et l'empire de "Charlemagne est aussi l'antithèse achevée de tout cet ordre de faits, d'idées et de choses que l'on appelle le césarisme, et qui fut l'empire de Néron. Charlemagne règne pour Dieu; il est le chef du peuple chrétien et s'applique à le conduire dans la lumière, la justice et la paix. C'est pour Dieu qu'il combat, qu'il punit, qu'il pardonne, qu'il étudie, qu'il bâtit, qu'il fait toutes choses. Il est pleinement, comme il s'intitulait lui-même, « Roi et gouverneur par la grâce de Dieu et le don de sa miséricorde, dévot défenseur de l'Église de Dieu et son humble champion. »

Sa mémoire est restée en bénédiction parmi les peuples. Il fut enseveli dans la basilique d'Aix-la- Chapelle, — sa maison d'or, — qu'il avait bâtie « et diligemment enrichie des reliques des saints. » Les pèlerins y affluent de toutes les contrées avec une piété sans cesse entretenue par les faveurs que Dieu accorde à son intercession. Sa fête est célébrée dans la plupart des diocèses d'Allemagne, du consentement de l'Église, depuis le pontificat d'Alexandre III, comme celle du principal propagateur de la foi dans le Nord. Ainsi parlent les bréviaires cités dans l'Année liturgique du savant Abbé de Solesmes.

Et l'Église d'Aix-la-Chapelle chante en face de

son tombeau glorieux:

« Charles est le fort soldat du Christ, le chef de l'invincible cohorte. Il renverse à lui seul dix mille combattants.

« Il purge la terre; son glaive arrache l'ivraie et affranchit la moisson.

« Voilà le grand empereur, le bon semeur d'une bonne semence, l'agriculteur prudent.

a II convertit les infidèles, il renverse temples et dieux; sa main brise les idoles.

« Il dompte les superbes, il fait régner les saintes lois; mais à la justice il donne pour compagne la miséricorde.

« O roi triomphateur du monde, toi qui règnes avec Jésus-Christ; ô père saint, ô Charles, intercède pour nous;

« Afin que purs de tout péché, dans le royaume de la lumière, nous, ton peuple, nous devenions habitants du ciel avec les bienheureux ! »

Tel était l'Empereur fait par le Pape, et que seul pouvait faire le Pape. S'il n'y avait plus de Pape indépendant, les peuples du Christ pourraient voir encore des Alexandres, des Césars et des Attilas, mais plus de Charlemagne. Et c'est un point à considérer dans l'étendue de la question romaine.

Je n'ai pas encore parlé de mon ami Ercole, l'aigle des Romagnes. C'est un Coquelet italien et catholique. Il croit en Dieu et en l'Italie « une et libre. » Il confesse l'Église et le Piémont ; il attend tout du Pape et du roi Victor-Emmanuel.

Comme patriote, il veut absorber sa patrie dans l'Italie faite à la taille du Piémont. Comme catholique, il veut placer l'Église en l'air, afin qu'elle soit débarrassée du monde, et le monde d'Elle, et que tout aille bien.

Pourtant, chrétien et honnête homme, il ne laisse pas de trouver des difficultés au but qu'il se propose. Sa logique est gênée, sa conscience est gênée. Il est gêné par ses sentiments chrétiens, gêné par sa renommée de catholique libéral, glorieuse conquête de mille travaux.

Il vient fréquemment m'offrir la solution du problème, et chaque fois il se retire à peu près sûr de ne l'avoir pas trouvée. Mais il est convaincu que s'il la rencontre enfin, le règne de Dieu sera réalisé sur la terre. Cela vaut la peine de chercher !

L'Italie une sera la reine du monde, ainsi qu'il est démontré dans la Primato de l'abbé Gioberti; et tout ce qui prouve le contraire ne prouve rien. Quant à la religion catholique, qu'elle soit délivrée de ses possessions temporelles, et aussitôt elle conquerra tous les cœurs. Ercole n'en veut pas douter.

Ercole exultait ce matin. — «Ah! ah! s'est-il écrié, me montrant un journal, ecco ! Ce que je cherche depuis si longtemps, je le tiens donc! J'ai la formule de mes longs et pressants désirs. » Et il lut : L'Église libre dans l'État libre !

« Voilà, poursuivit-il, l'accord de la religion et de la liberté; le voilà! L'État libre devant l'Église, l'Église libre dans l'État; plus de rapports entre eux que par la liberté, plus de chocs ni de chaînes. Saluons la paix du monde! »

— Je vous honore, Ercole. Vous êtes un terrible mais honnête garçon. Vous voulez le bien, vous aimez sincèrement la liberté de l'État, sincère-

ment la liberté de l'Église. Le malheur est que ces deux libertés ne sont pas la même liberté . . . ni la Vertu et Omphale la même dame et la même beauté.

Au commencement vous suivîtes la Vertu, qui seule vous paraissait belle. C'était la liberté de l'Église, s'il vous plaît. Mais un jour que la Vertu refusant de s'asseoir sous je ne sais quel laurier, d'un visage plus sévère poursuivait sa route, quoique peut-être vous fussiez un peu las;

Sur une herbe molle, au bord d'un fleuve riant, vous rencontrâtes cette Omphale piquante. D'abord elle vous témoigna quelque dédain; puis elle se mit à sourire. . . . Omphale est une grande reine, elle donne la gloire; enfin, vous fûtes à ses pieds.

Votre massue, redoutable même à vos amis, elle l'entoura d'une filasse; et dans la compagnie des forbans et des eunuques, on vit Hercule filer. Pouvoir des charmes d' Omphale! . . . Omphale est la liberté de l'État.

Vous avez cru, Ercole mio, vous mettre d'accord avec la Vertu, parce qu'elle vous est toujours chère, et avec Omphale, parce que vous êtes toujours amoureux. Mais Omphale, c'est-à-dire la liberté de l'État, et la Vertu, c'est-à-dire la liberté de l'Église, sont-elles d'accord?

Omphale tient des propos louches contre la Vertu; elle en autorise de trop clairs. Écoutez le

susurrement des eunuques et les cris endiablés des forbans: ils ne parlent que d'enchaîner cette pauvre Vertu, cette arrogante, cette importune.

« — Oui, disent-ils; qu'elle soit libre; mais que sa liberté ne gêne plus la nôtre ! que son silence ne nous condamne pas ! que son aspect même ne nous chagrine pas! que ses maisons froides n'attristent pas la physionomie de nos villes !

« Quoi ! nous verrions ses processions, nous entendrions ses cloches, nous pourrions rencontrer ses habits lugubres ? Bien plus, elle tiendrait de plein droit ses odieuses écoles qui abusent la jeunesse et qui détournent tant de belles filles d'entrer dans les corps de ballet ?

« Quoi ! elle aurait des lois que nous ne pourrions abroger ? Elle élèverait ses insolents discours contre tout ce que nous aimons, et ses évêques pourraient parler aussi haut que nous?

« Quoi ! sous prétexte de liberté, nous laisserions vivre, discourir, penser en liberté des hommes qui n'aiment, ni n'entendent, ni ne pratiquent comme nous la liberté? Non! nous connaissons la difficulté de répondre à ces gens-là.

« L'Église libre dans l'État libre, certainement ! Mais si l'État n'a pas la clef des écoles, l'inspection des sacristies; s'il ne peut pas fermer la bouche de l'Église, — et même l'ouvrir, — alors l'État n'est plus libre; l'Église est un État dans l'État. »

Vous reconnaissez ce langage, Ercole, et vous savez qu'ils en disent bien d'autres; et vous savez que les plus impudents n'osent pas dire tout ce qu'ils osent penser, n'osent pas penser tout ce

qu'ils oseraient faire. Écoutez maintenant la Vertu :

« Mon fils, que me conseillez-vous et qu'espérezvous? Ne savez- vous point que je leur suis à charge, et que si je demeure encore sur la terre, c'est parce que Dieu m'a donné l'immortalité?

« Ne savez- vous pas que je dois les contredire et qu'ils ne le veulent point ? Ne savez- vous pas que j'ai des paroles à prononcer et des œuvres à faire dont ils ont horreur? Ne savez- vous pas que je suis la reine et qu'ils sont des révoltés?

« Quand même je pourrais consentir à me taire, ils ne me supporteraient pas. Ce n'est pas assez que je cesse de proclamer la vérité, ils me demandent de proclamer l'erreur. Voulez-vous que je ne fasse pas ce que j'ai à faire, et que je ne sois pas ce que je suis?

« Que gagnerais-je à cela, et qu'y gagnerait le monde? Le monde n'existe que pour moi, afin que je le remplisse des lumières de Dieu. Or leur liberté est de se persuader et de persuader au monde qu'il y a un autre Dieu que Dieu.

« Ma liberté est sainte et sans tache. Elle a constitué les sociétés sur les notions les plus douces de l'amour, sur les bases les plus claires du devoir. Par ma liberté j'ai créé et maintenu l'ordre entre les hommes; par elle j'ai mené les âmes à Dieu.

« Je puis subir la force, endurer les fers, dévorer toutes les ignominies, Dieu m'a formée pour ces épreuves, et j'en sors plus digne de ses regards. Mais il n'y a point de force qui me fasse renier la

vérité, et je ne reconnais aucune liberté légitime contre ma liberté. »

Hercule, très cher, Omphale raisonne bien, et la Vertu a raison. Allez au fond de l'État, et vous verrez sans peine que l'État se prétend Dieu. Or les droits de la liberté d'un Dieu sont les droits de la Divinité.

A quoi se peut réduire la liberté de l'Église devant les droits de l'État-Dieu? Votre formule est un de ces beaux lieux communs que charrient en abondance les fleuves du pays d'Utopie.

Si vous disiez : « L'Église libre dans un peuple libre, » je le dirais avec vous. Seulement je vous demanderais comment vous concevriez l'Église esclave au sein d'un peuple libre? comment vous concevriez l'Église libre, et autour d'elle un peuple sans liberté?

La liberté du peuple et la liberté de l'Église ne se séparent point. Église et peuple sont libres en même temps.

Hercule, rendons-nous à l'évidence ! Ce bel adage d'Utopie, l'Église libre dans l'État libre,une voix très honnête l'a très innocemment proclamé en France ; mais écoutez l'écho du Piémont.

L'homme du Piémont dit aussi : « L'Église libre dans l'État libre. » Or l'homme du Piémont sait bien ce qu'il veut et veut bien qu'on le sache. Le mensonge n'est plus pour lui qu'un ornement, un voile dédaigneux qu'il accorde par grâce aux consciences pressées de pactiser.

Il suit à découvert son vrai chemin. Mais vous, Hercule, vous semblez avoir placé votre but dans les nuages. Poursuivant d'une conciliation impossible, vous vous engagez en des voies dont vous n'êtes pas sûr.

On vous dit que ces voies sont bordées d'abîmes. Vous avez beau nier, vous avez beau éviter de sonder et même de regarder la route, les abîmes n'en existent pas moins. Ouvrez donc les yeux, et qu'une crainte puérile ne vous empêche plus de revenir sur vos pas.

Vous ne voulez point, dites-vous, briser l'unité de votre vie, qui a toujours cherché les moyens de concilier l'inconciliable. — Hercule, l'homme qui prétend n'être point sujet à l'erreur, persévérera en vain dans ce fier sentiment de lui-même: il ne mettra point d'unité dans sa vie !

Votre vie, et toute vie humaine ne saurait offrir au ciel et à la terre une autre et plus belle unité que d'avoir fidèlement, courageusement et humblement voulu se dévouer au triomphe de la vérité. Ne vous entêtez pas à perdre cette gloire, c'est la seule qui durera.

Ercole dédaigna de me répondre, et je vis qu'il s'en allait plein de pitié pour moi. O bons anges des païens, éloignez de Coquelet ce serviteur de Dieu!

LE SUBALPIN 213

LE SUBALPIN

Soyons équitable: le Subalpin ne manque pas de certaines remarquables qualités.

Il a l'audace, l'audace, l'audace. Ce fut le vice des laquais; mais nous sommes démocratisés.

Démocratisés, déchristianisés, notre français s'est démoralisé. Audace sonne comme autrefois courage.

Le Subalpin est audacieux. L'homme de courage, l'homme de cœur, était celui qui bravait le péril ;

Qui allait au feu des batailles, qui affrontait le feu des séditions, qui domptait le feu des tentations;

Qui méprisait tous les dangers, et les provoquait tous, et les surmontait tous, pour faire son devoir.

L'homme de cœur craignait le jugement des justes, le jugement de sa conscience, le jugement de | Dieu.

L'audacieux ne connaît qu'un devoir: triompher du juste, de sa conscience, de Dieu même. Il craint la canaille.

Il la craint d'une crainte servile. Il l'adore tant qu'elle veut; il la trompe tant qu'il peut; il la flatte toujours.

On peut avoir beaucoup d'audace et pas un atome de cœur. — Nous disons que le Subalpin est audacieux.

Il est obstiné dans ses pensées perverses; rien ne l'en détourne. Cette vertu s'appelait l'entêtement.

L'homme persévérant, assuré de marcher vers le grand et le juste, ne se laisse arrêter par aucun obstacle.

Plutôt que de reculer, il se couche aux pieds de l'infranchissable; il y meurt.

Il servira de marchepied à ceux qui viendront ensuite; par un escalier de cadavres l'obstacle sera franchi.

Ainsi les martyrs s'entassèrent; ils comblèrent les abîmes, et le genre humain put aller à Dieu.

L'entêté fait mourir des hommes pour atteindre son but à lui, l'assouvissement de son orgueil:

« Par un escalier de cadavres, j 'escaladerai la montagne, j'installerai ma gloire, et je dirai: C'est moi!

« Et je me suis tiré de l'ignoble foule, et j'ai fixé les regards du monde ! ... »

Oui, seigneur! Et après tant de peines et de succès, vous n'êtes pourtant qu'un faquin.

Autre mérite du Subalpin : il a bien l'intelligence des perversités dominantes. Il dit aux hommes : — « Vous serez des dieux !

« Je vous donnerai les royaumes de la terre ; vous les gouvernerez et vous les mangerez, et toutes les vertus agréables y régneront naturellement. »

Il ne l'a pas inventé, mais il leur dit que ce sont des choses nouvelles, et dignes de la hauteur où l'esprit humain est enfin parvenu.

C'est ce que l'on appelle les finesses de l'esprit

LE SUBALPIN 215

politique. On prétend que leur maître est Machiavel. Du tout ! le maître, c'est Pandarus de Troie.

Le Christianisme fait l'honneur aux hommes de leur proposer des vertus; le Subalpin, plus fin, caresse leurs vices.

Pour résumer, je trouve au Subalpin un avantage éclatant, immense en politique :

Il est essentiellement sans honneur; voilà ce qui fait de lui par excellence l'homme du temps nouveau.

Qu'il ne soit d'ailleurs, comme d'autres puissants, que le jouet d'une situation donnée;

Qu'un fétu qui surnage, trop faible pour s'arracher du courant, trop léger pour couler au fond: je l'accorde.

Il y a de ces écumes que le flot porte longtemps, et qu'il finit par oublier dans un endroit tranquille et sale.

On peut croire que le Subalpin a peur la nuit, se disant dans l'intime de l'âme des choses qu'il n'avoue pas.

Mais pour ce qui est du vieil honneur, il s'en est défait!

S'il était mon héros, j'en aurais de l'ennui. Quelle sorte de mérite voulez- vous qui se cache sous cette sorte de figure?

Le pays qui l'a exalté sera bien forcé de porter sa statue. Quel œil, quel torse, quelles bajoues! O justice!

Voilà pourquoi le réalisme infecte la terre. C'est justice que de tels hommes il reste d'exacts portraits

Viens, viens, réaliste ! Prends ta brosse brutale et trempe-la dans ta couleur livide, et sur d'immenses torchons portrais ces visages!

Tu t'es élevé à ton heure, pour être l'Apelles de ces Alexandres.

Autour de Saint-Jean de Latran, c'est le désert, le beau désert de Rome. Une place vaste et irrégulière, horreur de Coquelet ; peu de passants, aucune boutique, quelques petits arbres, quelques grands palais abandonnés, quelques ruines. Nommez ces maisons et ces ruines, tout se remplit d'histoire; l'immortalité couronne ces murs croulants.

Là-bas, c'est la basilique de Sainte-Croix en Jérusalem, bâtie par sainte Hélène et par Constantin pour recevoir les reliques de la Passion du Sauveur, et elles y sont toujours. Plus près, cette construction abrite la Scala santa, l'escalier du prétoire que monta Jésus-Christ pour comparaître devant Pilate. Ici, ce pan de mur qui porte une mosaïque, c'est le reste du Triclinium où saint Léon III, Pape, reçut le bienheureux Charlemagne, Empereur.

Quelle escorte pour la Mère et la Maîtresse des Églises, quelle garde autour de ces portes sacrées:

Pilate, Constantin, Charlemagne, le Calvaire et l'Empire!

Quid est veritas ? O Pilate ! tu le sais maintenant, et peut-être déjà tu le savais!

O César, tu regardes le vil troupeau des hommes prosternés devant toi, et lorsque du sein de cette foule misérable une voix s'élève parlant de liberté, tu dis: Quid est libertas?

O Brutus, tu vois que César prend pour lui seul toute la vie et tout l'honneur du monde, et considérant que César n'est qu'un homme faible et mortel, tu dis : Quid est potestas ? et tu rêves un crime qui délivrerait le monde.

O César, la liberté est la chose sainte sans laquelle aucune société ne parvient à la vraie grandeur, sans laquelle aucune puissance ne conserve la vraie dignité . O Brutus, le pouvoir est la chose sainte sans laquelle aucune liberté ne subsiste, aucune faiblesse ne respire et aucune société ne vit. O César et Brutus, vous pouvez tuer, mais vous ne pouvez vivre ni communiquer la vie. César, tu n'es pas le pouvoir ; Brutus, tu n'es pas la liberté : vous n'êtes l'un et l'autre que la tyrannie, et les peuples vont par vous à la honte et à la mort.

Ce que c'est que la liberté, ce que c'est que le pouvoir, l'Église vous l'a dit et l'a dit au monde, de la part de Celui qui est la Vérité. Regardez cette mosaïque du Triclinium où Léon III et Charlemagne célébrèrent le banquet des fiançailles de la Papauté et de l'Empire: là sont figurées les clauses de ce mariage qui donne aux rois l'autorité, aux peuples la liberté, et qui institua cette concorde à l'abri de laquelle, dit Bossuet, le genre humain se repose.

Au centre, Celui qui est l'origine de tout, le commencement et la fin, l'alpha et Yomega, le Christ notre seul maître, unus magister vester, est assis dans l'attitude de son universelle royauté. A ses pieds coulent quatre fleuves, les quatre Évangiles ; autour de lui, portant le pallium, symbole de l'enseignement, sont rangés les douze apôtres, par lesquels se fait la diffusion de la bonne nouvelle du salut et de la liberté ; au bas est écrite la parole souveraine contre laquelle aucun ordre de la puissance humaine ne pourra prévaloir jamais: lie, docete ; Allez, enseignez à toute la race d'Adam qu'elle est rachetée, qu'elle est libre, que le sang du Christ a coulé pour l'affranchir, qu'elle n'a plus qu'un maître qui est Dieu, qu'elle ne doit adorer que Dieu, que toute loi qui s'écarte de cette loi est nulle radicalement, qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes!

A droite et à gauche de cette image centrale qui définit la source éternelle du pouvoir, deux sujets marquent l'un la distinction du pouvoir, l'autre sa transmission légitime.

Il y a un pouvoir religieux et un pouvoir politique : Vicarius Christi, c'est le Pape; Defensor Christi, c'est l'Empereur. A droite, le Christ assis donne à saint Pierre à genoux les clefs, à Constantin à genoux le drapeau revêtu de la Croix : In hoc signo vinces; par ce signe tu vaincras la sédition qui s'élèvera contre le Christ et la sédition qui s'élèvera contre toi. A gauche, saint Pierre assis et grandi à la taille du Christ, donne le pallium à Léon III, son successeur, et le drapeau à Charlemagne.

« Par la volonté de Dieu, une union nécessaire

relie l'ordre naturel et l'ordre surnaturel. » Et c'est pourquoi il y a deux pouvoirs. L'ordre naturel ne peut se passer de l'ordre surnaturel, qui est son guide; l'ordre surnaturel ne peut se passer de la nature, qui est son aide. Il a plu à Dieu qu'il en fût ainsi, et jusqu'au dernier jour, en dehors de cette union nécessaire, il n'y aura que le chaos.

Quel est le but du pouvoir? que doit-il vouloir? L'exergue le dit, et il le dit en repétant la première parole qui fut entendue des hommes lorsque le Christ apparut dans la chair : Gloria in excelsis Deo, et in terra pax homini bonœ voluntatis ; à Dieu la gloire, aux hommes de bonne volonté la paix !

Or, cette paix que le Dieu d'amour et de justice veut donner aux hommes, elle ne peut être ni la paix de Brutus ni la paix de César, qui n'ont ni la justice ni l'amour. Sans justice et sans amour, point de paix, point de liberté. Là où règne l'esprit de Dieu, répandu par son Église, là seulement règne la liberté : Ubi est spiritus, ibi est libertas.

Procurer la gloire de Dieu et la liberté des hommes par l'expansion de l'esprit de Dieu, telle est la loi du pouvoir. Elle était connue et généralement obéie

Quand Latran dominait sur les choses humaines.1

Tant qu'elle sera transgressée, le monde cherchera en vain la liberté et la paix, le pouvoir essayera en vain d'affermir l'autorité.

Dieu l'a voulu ainsi. A asseoir les sociétés humaines, il a voulu ces deux mains, le Pape et

1 Quando Laterano

Aile cose mortale andà di sopra.

(Dante.)

l'Empereur. D'accord, ces mains peuvent tout bien; contraires, elles sont impuissantes contre tout mal.

C'est pourquoi l'Église se montre toujours prête à donner son concours. Elle ne dispute pas devant ce fait de Dieu qui abat et qui élève. Omnis potestas a Deo. Reddite Cœsari quce sunt Cœsaris. Elle ne conspire pas, elle ne résiste pas sur les choses extérieures; elle n'entre pas dans les œuvres de parti; elle ne refuse point le tribut, l'honneur, la prière; elle fait plus, elle demande la protection. Heureux le pouvoir qui l'écoute, qui a l'intelligence de respecter sa liberté! heureux le peuple à qui ce pouvoir commande, car la liberté de l'Église étant la liberté de l'esprit de Dieu, contient le germe de toute prospérité, elle est la base de tout ordre, l'élément et la garantie de toute liberté.

Sans l'Empereur, le Pape n'est qu'un martyr immortel; sans le Pape, l'Empereur n'est qu'un dieu de prétoriens, une idole souvent refondue.

Et le bois qui chauffe le creuset où les prétoriens refondent l'idole, c'est le corps mutilé de l'humanité.

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