‹ Le parfum de Rome;Chapitre 62 sur 96 · LE BOURGEOIS · texte numérisé non relu

LE BOURGEOIS

Rom A veduta, fede perduta : « J'ai vu Rome et j'ai perdu la foi. » Ainsi disent, d'un ton d'oracle, quantité d'honnêtes gens qui n'ont guère connu Rome, et pas du tout la foi.

Ce dicton est de ceux qui courent le monde pour servir de poids à l'ignorance et de brillant à la sottise. Nos honnêtes gens l'ont attrapé. Que leur faut-il davantage ?

Ils ont vu Rome, leur passe-port l'atteste, et même ils parlent italien; les voilà donc bien établis dans une incrédulité raisonnée, mais surtout raisonnante: Roma veduta, fede perduta.

Ils se plaignent de la douane, des mendiants, des auberges, des facchini, des vetturini, des ciceroni: ne les connaissent-ils pas ? Pour le reste, ils savent cent histoires, apprises aux meilleures sources.

Comment conserver la foi quand on a vu les carrosses des cardinaux, les sandales des capucins, les monsignori au spectacle, et les prédicateurs sur une estrade, faisant des gestes exagérés?

Il faut pourtant des études pour perdre la foi. J'ai suivi de près deux étudiants, deux barbes

grises. Il y a un âge qui n'est plus excusable et n'est pas respectable; ils avaient cet âge-là.

L'un était lecteur du Constitutionnel, l'autre paroissien de Saint-Louis d'Antin. Ils passaient leur temps à bâiller parmi les ruines, les musées et les églises, pressés d'en avaler le plus possible en un jour.

Ils se scandalisaient de tout, et la piété du peuple les scandalisait particulièrement. Pour l'incrédule, c'était fanatisme; pour le paroissien, superstition. Le paroissien était le plus furieux.

Lorsqu'il nous voyait baiser la main d'un prêtre, cette main qui porte et distribue le corps de Jésus- Christ, il ne pouvait contenir sa mauvaise humeur.

— Nous avilissons la France !

Les prêtres romains ne lui semblaient pas assez roides; des prêtres sans rabat ! Les offices étaient trop courts. Il blâmait la pompe des jours fériés et la simplicité des jours ordinaires.

Dans Saint-Pierre, il regrettait son prie-Dieu de velours jaune. Il lui déplaisait de s'agenouiller sur le pavé. En général, il trouvait qu'à Rome on fait trop pour Dieu, pas assez pour le paroissien.

Au Colisée, harangue contre le clergé romain:

— Au lieu d'une croix de bois, ne faudrait-il pas là une belle croix en fonte dorée? Ah! ce clergé, que fait-il donc de ses immenses richesses?

Le paroissien contestait partout l'authenticité des reliques. Lui parlait-on d'un miracle, il prenait la fièvre. Enfin, fatigué de nous répéter: Rationabile obsequium vesirum,

Il nous lâcha, donnant tout l'honneur de sa com-

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