‹ Le parfum de Rome;Chapitre 63 sur 96 · LE BOURGEOIS · texte numérisé non relu

LE BOURGEOIS

pagnie à l'incrédule. L'un et l'autre s'accrochèrent à ce qu'ils purent trouver de commis voyageurs, d'Anglais, de mauvais drôles italiens.

Chaque soir, à l'auberge, ils nous racontaient cent platitudes sur la société romaine. C'était le butin du jour. Le mois fini, mes deux sires avaient vu Rome et perdu la foi.

Le sot de France, politique, religieux et littéraire, transporté sur cet auguste théâtre de Rome, y acquiert un fini où le sot d'aucune autre contrée ne peut prétendre.

Ce pauvre Blanchard, l'incrédule, c'était un bon homme! Il avait une jeune femme, Bichette, qu'il promenait en Italie pour l'amuser.

La digne créature ne s'amusait < pas du tout. Elle prenait le torticolis à regarder les plafonds; elle avait peur. Elle disait : « Blanchard !

« Quel plaisir y a-t-il à voir des ruines ? C'est triste et ça peut vous tomber dessus. Il y a toute sorte de bêtes là-dedans. »

Blanchard répondait : « — C'est beau, parce que c'est antique. Au retour, nous serons contents de pouvoir dire que nous l'avons vu. »

Elle reprenait : « — Ces pays sont trop chauds. Tu pourrais tomber malade et mourir. Comme ça serait amusant pour moi ! Allons nous-en. »

Blanchard répondait: « — Il est, en effet, singulier qu'on se dérange pour cela, et cette chaleur est vraiment incommode. Mais nous l'aurons toujours vu. »

Ils s'en allèrent pleins d'innocence, et ils vécu-

rent heureux dans leur maison, si heureusement située au centre de Chignac.

En secret, Blanchard et Bichette s'étaient livrés à quelques superstitions. Ils avaient baisé le pied de saint Pierre : « Cela ne peut pas faire de mal ! »

Ils avaient emporté des médailles, des chapelets, une indulgence pour la bonne mort. Tous ces objets dormirent dans leurs tiroirs assez longtemps.

Vint un catarrhe. Alors Blanchard lui-même dit à Bichette : « — Je ne serais pas fâché de voir M. le curé. » Bichette reprit : « — Cela ne peut pas faire de mal. »

Le catarrhe emporta Blanchard confessé. Madame veuve Blanchard passe avec raison pour une des bonnes chrétiennes de Chignac.

Quant au paroissien de Saint-Louis d'Antin, certainement il a retrouvé la foi sur son prie-Dieu de velours jaune.

On ne peut exiger qu'un lecteur du Constitutionnel et un paroissien de Saint-Louis d'Antin voient Rome des mêmes yeux que Charlemagne.

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