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LA RAISON DU TEMPS

« Quel arbre précieux ! Tous les ans nous exportons des montagnes d'amandes en Amérique, Angleterre, Allemagne, Pays-Bas. Elles aident à boire. Chez les peuples buveurs, la table devient le beau meuble de la maison. On la fait vaste, solide, en bois de prix; c'est l'autel domestique.

« Notre temps, Messieurs, me paraît meilleur que ce passé qui ne produisait que des théologiens et des poètes; il produit des jouissances, il en promet pour tout le monde. L'Américain et le Scandinave boivent du vin de Bordeaux en croquant des amandes; leur or permet à nos paysans de nous acheter ... du papier.

« Je conclus que l'humanité n'a plus besoin de Papes, ni de poètes. La liberté des transactions commerciales, politiques, morales, la liberté des transactions et la richesse: voilà ce qu'il nous faut. Que chacun se fabrique sa religion et sa poésie! Ainsi veut le dix-neuvième siècle; aucune force ne biffera ce décret. — Messieurs, j'ai l'honneur de vous saluer. »

Comme il disait ces mots, on arrêta. L'homme sauta dehors. A mesure qu'il parlait, un masque avait semblé se déchirer sur son visage. D'abord poli et intelligent, il était devenu sardonique, furieux, bête. Nous le crûmes fou ; nous apprîmes qu'il était saint-simonien, très enrichi et très malheureux.

Il vient de se bâtir un château qui a coûté quinze cent mille francs, et il s'est marié à moins que sa cuisinière. Beaucoup de millions, beaucoup de savoir-faire, beaucoup de crédit. Une seule

chose manque : un peu de considération. Mais la considération ne se bâtit point comme un château, ne s'épouse point comme une cuisinière, ne s'achète point pour la bagatelle de quinze cent mille francs. Une civilisation dans laquelle toute puissance est donnée aux fortunes mal faites verra de terribles aventures. Ces enrichis, qui sont à la fois des maîtres par leur fortune et des bannis par leurs mœurs, veulent être honorés et ne veulent pas prendre la peine d'être honorables. Ils s'attacheront à bouleverser la morale, afin qu'on les respecte en dépit de leurs mœurs.

Avignon est une enclave de l'Italie, et mieux encore une enclave de Rome. Il y a un air de toutes choses, un je ne sais quoi où l'on sent que cette contrée est à part dans notre pays de Babel. Le peuple et les monuments parlent moins toutes les langues, ont moins reçu toutes les empreintes: une langue domine, une première empreinte est restée.

Tout ce qu'il a été possible de faire pour étouffer cette langue et effacer cette empreinte, on l'a fait. Tout et même davantage. Il a passé ici, depuis un siècle, tant de commissaires, tant de gouverneurs, tant de sortes de gens de cette sorte! Ils ont raclé, gratté, démoli, arraché, transformé; ils ont bâti!

Le palais des Papes, ils l'ont changé en caserne

très infecte. La cathédrale, Notre-Dame des Doms qui fut un temps la basilique de Pierre, illustrée des :ombeaux de plusieurs souverains pontifes, ils la laissent délabrée. La montagne qui fut le Vatican de l'exil a subi leurs enjolivements : ils l'ont couronnée de la statue d'un inventeur de vers à soie ou d'autre chose.

Ils ont ouvert des rues, des rues sottes, telles qu'ils les savent faire, des champs de courses pour les omnibus, la poussière et le mistral; des rôtissoires que la locomotive emplit de ses fumées; et encore des casernes, et d'immondes cafés, et tout ce qu'ils imaginent pour créer le désordre, le bruit et l'horreur. Et on lit le Moniteur sur les murs et le Siècle dans les cafés.

Néanmoins Avignon est restée la ville des Papes. Elle a encore des quartiers pleins de deuil auguste et de solitude hère, où paraît sa majesté de seconde reine. Elle se souvient de ce manteau plus que royal qu'elle a porté; elle ne veut point se faire l'égale des autres chef-lieux de département; elle ne consent point à se parer de son préfet.

Il y a des papalins, des gens de cœur qui connaissent leui histoire et qui ne la renient point. Ils ne consentent pas à maudire le régime pontifical, où personne n'était molesté ni taillé plus qu'il ne faut. Leur fait-on observer qu'en ce temps-là un A vigne nais ne pouvait guère aspirer à devenir sous-préfet d'Yssingeaux, ils en conviennent.

Mais ils n'étaient pas non plus chargés, disent-ils, de pacifier les Mexicains, ni d'agrandir les Piémontais, ni de sustenter un si grand état de bureaux, ni

d'aller en Chine sans aucun goût prononcé pour le jade et les autres choses qu'on en rapporte; et ils gouvernaient eux-mêmes leur ville sous la présidence d'un légat mieux élevé que ne le sont en général les préfets.

Si l'on objecte que les légats venaient d'Italie, ils en sont médiocrement touchés, attendu que les préfets, sans parler des autres employés, sont sujets à venir de Gascogne, de Champagne ou d'Alsace. D'ailleurs on avait, en ce temps-là, une commune patrie, l'Église catholique. Les légats en étaient toujours, les préfets n'en sont pas souvent.

Une grande et très charmante singularité d'Avignon, c'est qu'il y reste des troubadours, de vrais troubadours, des poètes aimables et faciles qui chantent dans leur langue que le peuple entend; qui chantent leur soleil, leurs héros, leurs campagnes, leur religion; et le peuple redit leurs chansons douces et sonores.

J'ai vu Roumanille, le chef de ces chantres gracieux. Il dînait avec nous chez le curé qui garde les reliques de saint Bénézet. Nous lui avons demandé une de ses chansons. Il n'a pas fait de préface, et d'une voix libre il nous a donné un cantique brillant de franche poésie. La poésie de Roumanille est franche comme son visage et son cœur, sereine comme son âme, droite et simple comme sa vie.

Il a une profession pour vivre, il chante en travaillant. Ainsi faisait le très digne ,Reboul ; ainsi

faisait l'honnête et naïf Jasmin, qui seulement a trop couru le monde. Roumanille est libraire, mais tout auteur indistinctement ne siège point dans sa boutique; nul n'y entre de ceux que M51 le Légat n'aurait pas voulu voir.

Faites attention, s'il vous plaît : Ces favorisés de la Muse qui n'ont point passé par les écoles, ni voulu quitter leur petite condition, ni hanter les professeurs et les fonctionnaires, ni frayer avec les journalistes, Reboul, Jasmin, Violeau, Roumanille, j'en pourrais citer d'autres, ne sont ni impies, ni hâbleurs, ni obscènes, ni envieux, ni révolutionnaires en aucun sens, mais au contraire fermes chrétiens et amis des traditions.

Voilà le fond du peuple, le vrai courant des sentiments et des idées dans les meilleurs. En eux parle la vraie voix de la patrie. Le reste n'est qu'un bruit menteur d'âmes malades et d'esprits dénationalisés. En réalité, la France d'à présent, la France « nouvelle, » comme ils disent, est un peuple conquis.

Conquis par les Anglais et par les Allemands hérétiques, conquis par les Juifs, conquis par les Musulmans et par les païens, conquis par les gens de bourse, par les maquignons, par les histrions, par les prostituées; violenté et tyrannisé par tous ces maîtres, qui veulent lui arracher la langue et le sentiment de la patrie.

Donne ta main, frère Roumanille, ta main qui fait le signe de la croix! Mets-la dans cette main qui a serré la main de Reboul. A présent nous nous connaissons par nos vrais noms. Nous sommes de

même souche et de même vouloir, combattants du même drapeau, voués à la même défaite.

Va! tu peux chanter et je peux écrire, nous ne risquons point l'enivrement du succès. C'est aujourd'hui Coquelet qui distribue les couronnes, il n'en aura point pour nous. Jamais Coquelet ne nous pardonnera de ne point déranger sa femme, de ne point diffamer ses pères, de ne point corrompre ses enfants, de ne point élargir la brèche par où le voleur entrera dans son héritage.

Mais nous n'aurons point abjuré la langue et l'honneur, et le sang de la patrie !

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