MARSEILLE. — DESTRUCTION
Nous trouvons Marseille en plein soleil, en pleine « régénération, » en pleine poussière. On démolit et on rebâtit. On démolit les rues, et on les reconstruit sur l'emplacement des montagnes démolies et jetées dans la mer; en démolit les rochers et on les rebâtit en bastides et en châteaux; on démolit la vieille cathédrale, et on la rebâtit sur -des magasins; on démolit Notre-Dame de la Garde, et on la relève à côté, plus vaste et plus riche. Marseille nous fait voir la fourmilière humaine dans sa fièvre d'activité.
Mille portefaix chargent et déchargent des centaines de navires porteurs de toutes les denrées de la terre et de tous les produits de l'industrie; mille
MARSEILLE — DESTR UCT ION 49
voyageurs arrivent de tous les horizons, mille voyageurs partent pour toutes les directions; les vaisseaux glissent au loin sur la mer, les wagons courent au loin sur les flancs des coteaux, s'engouffrent dans les tunnels béants, reparaissent et fuient. Vous entendez parler toutes les langues, tonner, grincer, éclater tous les bruits. Vous voyez les collines crouler et s'éparpiller en poussière, vous voyez germer et monter les hautes maisons. Le grand portefaix de Marseille, la mer, apporte les pierres toutes taillées de ces maisons nouvelles; elle emporte toutes faites des maisons de bois et de fer pour Samarcande, Trébizonde et Honolulu.
L'homme se hâte, s'agite . . . , on n'ose ajouter: Dieu le mène. Et Dieu le mène pourtant; mais qu'il y paraît peu! Ce petit être haletant, chargé de fardeaux, ruisselant de sueur, comme il semble plus petit à côté des gigantesques machines qu'il gouverne, plus pauvre au milieu des richesses qu'il remue, plus fragile devant les monuments qu'il édifie ! Dans la montagne, un pâtre entouré de ses bestiaux obéissants; dans la plaine un laboureur la main sur sa charrue ; dans la forêt, un bûcheron attaquant la force du chêne, apparaissent comme les maîtres du monde. Et ne le sont-ils pas ?
Ne sont-ils pas dans leur domaine, n'exercent-ils pas leur royauté sur la terre et sur les créatures? Les grands bestiaux se soumettent à la voix du pâtre ; une petite bergère, sa quenouille à la main, assise sous la voûte du ciel, à l'ombre d'un buisson, parmi les fleurs, d'un geste fait aller et venir les boeufs et les taureaux mugissants, d'un regard
peut rencontrer le regard de Dieu. Le bûcheron a choisi la place où il fera tomber l'orgueil du chêne: assis sur le géant abattu, il essuie sa sueur et mange à loisir son pain; et l'oiseau chante, et Y Angélus traversant les airs lui rappelle qu'il est le fils adoptif de Marie mère de Dieu. Le laboureur ouvre le sein de la terre afin qu'elle soit prête à rendre au centuple le grain de blé qu'il lui confiera.
Dans ce vacarme de la ville, en vain Y Angélus s'envole des clochers: il n'est pas entendu; s'il arrive à l'oreille de l'homme, il n'est pas compris. Dans cette poussière, sur ce pavé brûlant, l'homme ne fait pas une œuvre qui soit de lui, ni qui soit à lui, ni qui lui donne une joie, ni qui lui laisse un souvenir. Il n'est plus le berger, il est le bétail; il n'est plus l'ouvrier, pas même l'outil, il n'est que la parcelle d'un outil immense. Il n'est plus le laboureur qui conduit la charrue, il n'est que le bœuf qui la tire, pressé de l'aiguillon, sans savoir ce qu'il fait. Mais sous le pied du bœuf, la terre est douce; l'air salubre des champs rafraîchit ses naseaux enflammés.
Brises légères des campagnes, mélodieux courants d'âpres et saines senteurs, silence de midi, belles harmonies d'ombre et de lumière, dignité du repos de l'homme, consolations de sa sueur, vous êtes loin d'ici!
Sur les bords de la Corrèze, un vieux paysan ayant rencontré son évêque, lui dit : « Je vous adresserai la parole que Jacob dit à l'Ange: Je ne vous laisserai point partir que vous ne m'ayez donné votre bénédiction. » Et l'évêque, ayant