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Le parfum des îles Borromées

La Reine- Marguerite, beau vapeur blanc du lac Majeur, alluma ses feux en quittant Pallanza, et s'engagea dans l'anse magnifique qui contient les îles Borromées. La chaleur ayant été accablante, les passagers se félicitaient de ressentir la première fraîcheur du soir. Les uns prenaient plaisir à discerner, sur la gauche, ïes contours opulents de Y Isola Madré, l'Ile Mère, tachant l'ombre de sa grosse masse obscure ; les autres, à regarder

naitre au long des contours capricieux du lac les mille lumières des embarcadères, des hôtels et des villas. Mais un charme très spécial, et nouveau pour la plupart d'entre eux, venu du lac que la nuit flattait, ou bien des rives fleuries de lauriers-roses, enveloppait et pénétrait jusqu'aux natures les plus insensibles.

A ce moment, le poète anglais Dante- Léonard- William Lee monta vivement l'escalier de la passerelle, et, se dirigeant avec un empressement inaccoutumé vers un grand jeune homme à longue moustache blonde qui semblait fort absorbé par le spectacle de la nuit, il lui dit du ton le plus sérieux :

— Mon cher ami, une Sirène vient, sous mes yeux, d'abandonner l'humide séjour de ces -eaux pour prendre place à notre bord, et il vous est loisible de la voir, comme je l'ai vue, sur le banc des premières. Sa beauté est remarquable.

Gabriel Dompierre sourit à l'étrange communication qui lui était faite. Il avait eu lieu déjà plusieurs fois de se méfier des affirmations du poète, car il savait son pouvoir visionnaire développé à l'excès. Mais, ce soir-là, soit que le paysage fût par trop assombri pour le retenir sur la passerelle, soit que l'heure délicieuse rendît possibles les miracles, il quitta sa place et descendit avec Dante- Léonard- William, s'assurer de la présence d'une Sirène à bord de la Reine-Marguerite.

Ils virent une jeune femme assise au milieu d'un nombreux bagage, en compagnie d'une fillette de sept à huit ans, et d'une femme de chambre. A cause de la mauvaise lumière, on n'apercevait de son visage, à travers la voilette et au-dessous d'une touffe épaisse de cheveux noirs, que la ligne fine et fière d'un nez droit. Elle se sentit observée et leva les yeux, franchement, mais pour les rabaisser avec prestesse sur la fillette dont elle caressa les boucles brunes et redressa le chapeau.

Les deux amis s'éloignèrent par discrétion ; mais cette courte entrevue avait suffi pour que Gabriel Dompierre ne doutât pas que le poète n'eût eu toutes bonnes raisons de voir en cette femme évidemment belle une divinité du lac.

En effet, Dante-Léonard- William idéalisait en même temps qu'il voyait.

Ij'heure et le lieu, d'ailleurs, étaient favorables aux enchantements. L'air était tendre, et tiède au point que certains souffles espacés, en frôlant soudain les nuques, inquiétaient, faisaient retourner la tête, donnaient à quelques-uns l'illusion d'une caresse humaine. Des femmes qui avaient mis de légers châles et des foulards à l'approché du soir, les enlevaient, se dégageaient le cou, du mouvement onduleux et câlin des chattes, enfin tendaient

aux baisers aériens leurs joues, leurs lèvres peut-être.

A l'approche de la station de Baveno, l'odeur pesante des lauriers fut heurtée comme une nuée réelle avant que l'on ne pût apercevoir, à la lueur des feux, leurs grosses fleurs qui font pencher les branches. Le bateau stoppa. Aussitôt apparurent, derrière l'écran troué et frissonnant des feuillages, d'innombrables gens élégants, nonchalants, allongés sur des sièges . de jonc, assis, prenant des rafraîchissements, ou se mêlant ici et la en des allées et venues paresseuses. La sourde rumeur de la causerie d'après dîner était relevée de musique et de chants. Tout à coup, tranchant sur la quiétude générale, un mouvement vif : une jeune fille passe, svelte, et lance un mot anglais ; un bras nu est levé ; des cheveux blonds scintillent... Mais le bateau s'ébranle à grand bruit de roues ; il semble que l'on quitte un lieu de féerie ; les regards demeurent fixés sur l'ombre magique des arbres piqués de points lumineux que l'on peut confondre déjà ave^ les étoiles naissantes.

Les cloches du soir commençaient à tinter ; d'une rive à l'autre, les campaniles échangeaient gracieusement leurs angéliques salutations. La clochette du bateau, à l'annonce des stations, couvrait le concert lointain de son battement plus viril et que renforçait la voix du matelot prêt à jeter le câble d'abordage. Rien d'émouvant, dans la nuit, comme l'éclat soudain de ces syllabes sonores évoquant des endroits renommés par leur beauté.

Un Italien fin- et joli, à qui souriaient toutes les filles en cheveux assise» à l'avant, lança, d'un timbre admirable, le nom à? Isola Bella. Et on eût dit qu'il avait la conscience de la merveille de marbre, de fleurs, de fruits, de soleil et d'artifice dont il évoquait l'image, avec une sorte d'impudeur triomphante. « Isola Bella ! » répéta-t-il, faisant frissonner certains voyageurs en quête de volupté.

Cependant Gabriel Dompierre demeurait attaché à la figure de la « Sirène » et semblait épier un mouvement qui lui

fit distinguer plus nettement ses traits, se lever et donner des ordres à la domes- Lorsque la cloche annonça la station de tique au suiet des baeaffes. Stresa n'ayant

qu'un grand hôtel, à moin»

que la « Sirène » ne fût logée dans quelque villa particulière, il avait donc chance de pouvoir la retrouver.

Dans le tumulie du débarquement, il la vit un instant debout sous la lumière crue d'un bec de gaz. Il ne put maîtriser un vif mouvement, et poussa du côté de son compagnon cette exclamation naïve :

— C'est elle !

L'Anglais, que les questions de personnalité ne touchaient point, ne manifesta même pas d'un signe qu'il prenait part à l'émotion subite du jeune homme. Cette femme lui avait paru belle, et il l'avait diviq nisée aussitôt dans son esprit :

btresa, où. il descendait avec son ami, il il n'eût pas fait un pas pour savoir son wut la satisfaction de voir la jeune femme nom.

DES FEMMES QUI AVAIENT MIS Dïï LÉGERS CHALES ET DES FOULVRDS...

Mais Gabriel, sans douter un instant que quelqu'un pût être insensible à la découverte qui le remuait si profondément, empoignait le bras de Dante-Léonard- William, ?t le renseignait avec une abondance superflue :

— Vous ne le croyez pas ? Je vous affirme que c'est elle. Telle que je l'ai vue là tout à l'heure, elle était, il y a un

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