LA PORTE DU SALON FUT OUVERTE
an, debout contre la balustrade des jardins du Pincio, le regard suspendu au-dessus de Rome, hors du monde, comme il arrive aux femmes lorsqu'elles écoutent la musique qui leur plaît. Je l'ai vue là, trois matins. Le second, je montais au Pincio pour le plaisir de la voir; le troisième c'était déjà pour souffrir de sa vue, car elle avait fait sur moi une impression extraordinaire, ineffaçable...
— Je reprends moi-même la suite, — dit l'Anglais, sans perdre un pouce de sa gravité. — Cette jeune femme paraissait attendre ; et vous trembliez déjà de connaître l'homme qui avait le bonheur d'être le mari ou l'amant. Mais elle quittait les jardins, au moment où sonnait midi à la villa Médicis. Le troisième jour, comme vous vous prépariez à la suivre afin de savoir au moins qui elle était, vous étiez cloué sur place par l'arrivée de l'heureux mortel attendu. Il avait une silhouette élégante...
— Vous vous moquez de moi !
— Non pas ! Je veux vous prouver seulement que je me suis acquitté convenablement du rôle que vous étiez en droit d'exiger de moi, en qualité de compagnon de voyage :
je vous ai écouté.
Les bagages de ces messieurs étant chargés, l'omnibus s'ébranla.
Gabriel Dompierre, assis vis-à-vis de Lee, revoyait, malgré toutes les préoccupations de l'arrivée, ce triste matin auquel l'Anglais faisait allusion, avec la cruauté de son orgueil* leux égoïsme : la longue et vaine attente de l'inconnue, la recherche maladroite au Corso et à la villa Borghèse, dans tous les endroits mondains de la ville, et les quinze matinées suivantes passées là-haut, sur cette même terrasse garnie de nourrices, de fillettes avec leurs gouvernantes, et de jeunes séminaristes oisifs, en costumes multicolores... Et pour le moment, il croyait encore l'avoir perdue. Elle avait disparu dans l'encombrement du quai mal éclairé, dans l'affluence des inutiles badauds, dans la mêlée bruyante des facchini et des employés galonnés d'hôtels.
La quantité des voyageurs dans ces splendides journées de septembre valut aux deux nouveaux arrivés d'être logés dans une dépendance de l'Hôtel des Iles- Borr ornées, située au fond du jardin. 1 Là, on leur donna deux chambres petites
èi propres ayant chacune un balcon sur des pelouses où un jet d'eau égrenait avec monotonie son chapelet de perles dans une vasque. On leur assura que la vue était belle, quoiqu'ils n'en pussent rien distinguer actuellement si ce n'était
Ils étaient assis depuis quelques minutes à la table d'hôte et achevaient avec indifférence un potage aux pâtes nationales, en compagnie d'une vingtaine de personnes que l'heure d'arrivée des bateaux réunissait à ce souper attardé.
CELLU-Cï, MALGRÉ L HEURE AVANCEE, AVAIT FAIT UN PEU DE TOILETTE
un rideau d'arbres plus noirs que la nuit, et, entre les pointes de cyprès, une ligne horizontale, un fil d'argent tendu pour quelque acrobate nocturne : un rayon lumineux sur le lac. Des églantiers devaient ramper le long de la muraille, car un parfum de roses montait jusque dans les appartements.
quand la porte du salon fut ouverte, avec une ostentation tout italienne, par un domestique en habit, qui se courba au passage d'une jeune femme et d'une enfant. L'apparition fut si charmante, qu'il se fit un silence général suivi presque aussitôt de légers chuchotements qui coururent d'un bout de la table à l'autre.
IO
Enfin, le mot de « beauté » en quatre ou cinq langues fut prononcé.
Cet hommage général et spontané accrut l'émotion qu'éprouvait Gabriel à se retrouver tout à coup en présence de l'inconnue du Pincio. Il pâlit, et l'une de ses mains froissa la serviette comme s'il l'eût voulu déchirer, pendant que l'autre errait sur la nappe, touchant le pain, la fourchette, le verre.
Accoutumée à l'infaillible effet de sa beauté, la nouvelle venue s'avança très aise au milieu des discrètes exclamations. La fillette, seule, parut les remarquer, et, se tournant vers sa mère, elle lui sourit avec intelligence.
La petite était presque plus belle que sa mère. Celle-ci, malgré l'heure avancée, avait fait un peu de toilette. Un point de Venise ancien agrémentait son corsage autour du cou dégagé, et se relevait aux bords de la manche courte, à la hauteur du coude, laissant libre l'avant-bras de forme pleine et pure. De magnifiques cheveux noirs, moirés, abondants, largement ondulés et relevés sur un front droit, un peu court, enveloppaient de leur ombre épaisse le beau ton d'ivoire de son teint. Elle parlait en italien avec la fillette et employait parfois des expressions et même des phrases françaises prononcées sans aucun accent.
L'Anglais, que la vue de la « Sirène » n'empêchait point de faire honneur au repas, se penchait vers Gabriel, et, sans souci d'augmenter son trouble, il lui dit tout bas, avec une pointe de méchanceté :
— 11 ne faudrait retenir de la table d'hôte, qui est a la fois la pire chose du monde et la plus exquise, que ces moments délicats où, dans l'atmosphère d'une soirée d'été, on peut admirer vis-àvis de soi une inconnue, et prolonger à plaisir, mais non pas indéfiniment, le temps qui précède la minute où il devient inévitable d'engager la conversation. On ignore ce qui jaillira de ce premier choc; les regards interrogent et sondent ; l'imagination hardie et libre construit ses faciles châteaux : le premier mot pron ncé peut «m couronner le faîte, comme il peut fairp.
écrouler tout l'échafaudage ; le moment, l'unique moment favorable approche, on le sent venir ; il y aura un instant où il sera passé : tout sera gagné ou perdu ; parler auparavant serait trop de hâte ; ne parler qu'après serait maladresse ; il ne faut pas avoir l'air d'un timide, mais encore moins d'un fat ; l'air empressé est détestable, mais marquer de la négligence ne vous serait pas pardonné ; n'oublie2 pas que la gaucherie d'un seul mot peut vous compromettre à jamais, et qu'en revanche une expression heureuse peut vous tenir lieu d'une cour assidue...
Ce jeu impertinent, qui peignait trop bien l'état d'esprit du malheureux jeune homme, l'exaspérait en avivant les causes de son hésitation. Pour répondre au poète, qui semblait décidément nourrir contre l'amour une sorte de ressentiment farouche, il affecta un ton dégagé et.
gouailleur fort éloigné de sa pensée.
Lee voulait évidemment user de tous les moyens pour le retenir dans l'obscur chemin d'une intrigue dont le seul aspect de la future héroïne faisait pressentir .le danger. Il changéa de ton :
— Mon ami, dit-il, il arrive qu'en face de l'amour qui va naître, la nature de l'homme s'arrête subitement, pareille au cheval qui flaire la mort. Elle hésite d'abord ; puis se retourne avec horreur ; elle se cabre et bondit en arrière...
A ce moment, il est temps encore de fuir...„
Mais Gabriel l'interrompit, pour adresser la parole à la jeune femme.
— A présent, dit Lee en allumant son cigare, que vous savez qu'elle s'appelle madame Belvidera, que son mari est un député florentin qui peut venir la rejoindre d'un jour à l'autre et interrompre toute idylle en sa fleur, que c'est une femme non dépourvue d'intelligence et même d'esprit, un de ces êtres à qui lo
Le Parfum des Iles Borromées ir
ciel et la terre sourient et dont le tranquille bonheur a l'étonnante vertu de faire épanouir les gens et les choses autour d'eux, — vous voilà bien avancé, n'est-ce pas ? On dirait que vous avez déjà commencé de nous flétrir tout cela, car je vous vois aussi fier que si vous Teniez de gâgner une bataille !
— Mais !...
— Je vous tiens pour vul gaire !
— Mon ami, prêcheriez- vou:
* l'abstention de l'amour ?
— Il y aura toujours un assez grand nombre de gens à donner à' l'amour ce caractère d'accouplement* qui vaut aux races fortes de penser à leur avenir avec sérénité. Mais je ne vois de supérieur qu'un certain culte intérieur et souvent secret, qu'une âme noble voue à une forme admirable ou à quelque être d'élite dont la perfection l'enchanta. C'est en silence qu'on adore. C'est à distance qu'on aime Dieu. Toute parole, comme toute communion sous des espèces quelconques, apporte un élément de sensualité néfaste à ce sentiment spécial et sans nom à quoi sont dus les plus vifs ravissements de l'homme.
— Mon cher ami, avez-vous jamais aimé ?
Ils furent interrompus par un chant qui venait d'une barque filanô au loin sur le lac paisible, et dont le charme musical était tel que l'on ne pouvait continuer de parler.
Les deux amis étaient parvenus à l'extrémité des jardins qui descendent jusqu'au bord de l'eau. Le ciel était brillant d'étoiles, et la lune, cachée encore derrière le cône d'une des montagnes de Luino, blanchissait une partie du lac. Ils s'assirent sur une sorte de petit promontoire avancé dont les eaux battaient doucement le pied, et se laissèrent aller, l'un avec son instinct poétique, l'autre avec
ses dispositions amoureuses, au seul plaisir d'entendre cette voix par qui toute la tranquillité du soir et du paysage s'exaltait.
C'était une voix de femme pure et fraîche, avec des intonations d'enfant, narfois. et tout à coup des accents de
ILS S'ASSIRENT SUR UNE SOfxTE DE PETIT PROMONTOIRE,
.passion si chaleureux que les auditeurs en étaient soulevés et haletants. Gabriel Dompierre se sentait o une irrésistible envie de distinguer la chanteuse. Mais l'embarcation semblait grosse à peine comme une noix ; elle entra promptement dans l'ombre que formait la montagne, et s'y évanouit.
Lorsque le silence retomba, et qu'il n'y eut plus de sensible que les petits soupirs étouffés des vaguelettes mourantes au choc du sable ou des barques amarrées, le jeune homme se pencha vers des bateliers qui somnolaient en attendant l'heure des promenades en barque, au lever de la lune.
— Qui donc chante là-bas ? demanda t-il.
Mais Dante-Léonard- William sourit, et, îâvant les épaules avant que les bateliers ne se fussent décidés à répondre :
— ■ Vous en êtes encore là ! dit-il, et parce qu'une harmonie vous ravit, vous voulez qu'en réalité quelqu'un chante, et, de plus, savoir le nom de ce quelqu'un. C'est la même manie, toujours, d'atteindre et d'envelopper un objet déterminé. Vous faites à tout propos le geste de l'enfant qui étend la main pour saisir tout ce qu'il voit : son hochet ou la lune ! En effet, F homme naît positiviste ; l'enfant n'admet pas que quelque chose demeure inexpliqué. Ce n'est qu'en grandissant qu'il conçoit l'inexplicable, et accepte l'existence du mystère...
Pendant que le poète parlait, un des bateliers répondait à Gabriel :
— Celle qui chante, signore, c'est la Carlotta, a" Isola Bella, la marchande de fleurs.
— Carlotta ! répéta Dompierre.
Des cris d'enfant couvrirent la voix du batelier, et Gabriel n'avait pas eu le temps de se retourner qu'il recevait dans les jambes, lancée à toute force, la gracieuse fillette de madame Belvidera.
— Luisa ! Luisa ! criait la maman.
— Mademoiselle Luisa, bien vous a pris de venir buter contre moi, car autre7 ment, vous seriez, à l'heure qu'il est, dans ce beau lac qui ravit volontiers à leurs mamans les jeunes filles imprudentes !...
La mère entendit ces mots, et, comprenant, au premier aspect de l'endroit, le danger qu'avait couru la petite Luisa, elle remercia le jeune Français avec chaleur d'avoir joué si heureusement le rôle de balustrade. Elle voulut se pencher elle-même sur l'eau, à l'endroit où l'en-
fant se fût précipitée dans sa course échevelée, et ne put se retenir de pousser un cri. Elle s'anima par suite de sa peur rétrospective, gronda la fillette, puis l'embrassa.
Le chant reprit dans le lointain, juste au moment où la lune, se levant audessus des montagnes de Luino, découvrait d'un coup la magnificence du la Majeur sous le ciel clair. La branche septentrionale s'allongeait en face, dans un infini comparable à celui de la mer ; tous les monts bleuâtres découvrirent leur pur dessin, et l'anse des Borromées montra ses trois îles : Isola Madré, Isola Bella, matrones opulentes, et derrière celle-ci, la modeste île des Pêcheurs, leur fille pauvre.
La fillette battit des mains à cette féerie soudain découverte comme par le lever d'un rideau, et sa mère jeta cette exclamation ardente et presque goulue par laquelle les bouches italiennes semblent mordre à même l'objet admiré :
— Che bellezza!
— Quelle beauté !
Le chant s'enflait à mesure que s'éiai gissait la lumière. Certaines paroles en devenaient nettement distinctes, et lorsque la voix chantait, comme finale de refrain, ce mot amore dont le sens est amour, et dont la consonance pour nos oreilles françaises évoque en même temps l'idée de mort, — beau et sombre mélange ! — on eût juré que la chanteuse était tout près, là, quoique invisible.
« Qui sait ? pensait , Dompierre en souriant à demi, peut-être mon poète a-t-il raison, et il est possible qu'il n'y ait point de chanteuse là-bas dans une barque, à l'ombre de la montagne, et que nos âmes elles-mêmes soient rendues harmonieuses en face de la splendeur de la nuit ! »
Cependant madame Belvidera éprouva le désir même qu'il avait eu :
— Oh ! qui chante ainsi ? demandât-elle.
Il lui dit ce qu'il avait appris de la Carlotta, d'Isola Bella. Bientôt, la barque étant sortie de l'ombre, on put la discerner
Parfum des Iles Borromées