SÉBILLE A LA MAIN
— A ce soir, dit-il, à dix heures, prés du bassin, dans le jardin des annexes...
Gabriel, en allant attendre dix heures dans les jardins, tomba sur M. de Chandoyseau qui faisait l'éloge de sa femme au révérend Lovely.
Iles Borromées
Le pauvre clergyman était venu là sans doute dans le but d'éteindre par la marche les secrètes ardeurs qu'il attribuait au climat et au lieu, et qui lui venaient évidemment des agaceries malignes et savantes dont l'abreuvait madame de Chandoyseau. Que de fois l'avait-on vu faire les cent pas sur ce gravier crépitant, le chapeau à la main, les tempes moites, les yeux un peu égarés, quasi honteux, enfin marmottant du bout des lèvres les arides versets de la Bible qui contenaient son remède et son salut !
C'était à croire que le « Malin »
— pour employer l'expression qu'il aimait • — • ^ était vraiment de la partie, puisque l'infortuné péchaur, fuyant la tenta- ,tion, était rejoint précisément par le seul être qui fût.
capable de lui parler avec complaisance et avec enthousiasme de madame de Chandoyseau : monsieur de Chandoyseau.
Étourdi par l'agitation . effrénée que sa femme entretenait autour d'elle ; fasciné par les ressources intarissables de son babillage, M. de Chandoyseau tenait sa femme pour un être exceptionnel et supérieur. Ayant donc rencontré le révérend Lovely, il avait mis la conversation, avec une ineffable bonhomie, sur l'objet qui se trouvait captiver immodérément \e révérend Lovely. •
La présence du jeune homme n'apporta
LE CÎIaI'EAU A IA MAIN j LES TEMTES MOITES...
pas plus d'embarras au colloque, et ce fut lui le plus gêné des trois : devait-iî renchérir sur .l'apologie de madame de- Chandoyseau ou bien tenter d'éteindrele feu qui dévorait Je clergyman? Quelle était la détermination la plus généreuse ?' il l'ignorait. Peut-être, après tout, d'entendre parler de madame de Chandoyseau était-il doux à présent au vieillard?
Peut-être puisaitil une sécurité trompeuse à écouter ces éloges prononcés par un or- 1 gane légitime, ce qui lui semblait une garantie contre l'accomplissement du péché ?
Le révérend Lovely écoutait attentivement M. de Chandoyseau. Gabriel prit le parti de l'imiter. M. do Chandoyseau parlait, parlait.
Dompierre crut devoir souligner son dire, de-ci delà, par de légers traits d'acquiescement. Il vit que 'e révérend lui en savait gré. Il insista, il parla même.
Ce fut au tour du révérend d'adopter ses signes d'approbation. Petit à petit, le clergyman s'entraîna, s'échauffa, s'enhardit. Bientôt il n'y tint plus et prit lui-même la parole. M. de Chandoyseau, si fortement secondé, se tut et écouta à son tour.
Ce fut une scène de passion bien touchante. Le pauvre révérend se lança tout l'abord dans des généralités très vagues. Il citait force textes, et parlait de la Femme en prophète ; il esquissa son rôle
sublime ; il resserra peu à peu son discours, descendit au particulier ; enfin il ne se posséda plus, et chaque expression issue de ses lèvres avait trait, à ne pas s'y méprendre, à madame de Chandoyseau. Il dit son nom, son petit nom même : Herminie. Il vanta son éloquence qu'il considérait comme un don divin ; en second lieu, son intelligence qui était insigne par son agilité et son amplitude ; <en troisième lieu sa grâce persuasive, •comparable à un parfum près duquel on ne peut point passer sans en être pénétré agréablement.
M. de Ghandoyseau ne contredisait pas, et continuait par de légers murmures mais confus, le rôle d'approbateur que ses deux partenaires avaient tenu successivement.
Soudain, ces messieurs reconnurent , tout près d'eux Dante-Léonard- William 1 Lee, qui revenait encore en barque d'une î de ses expéditions mystérieuses.
— Ah ! dit M. de Ghandoyseau, voilà notre poète !
Il prononçait ce mot « poète » en mêlant, dans l'intonation, tout l'enthousiasme artificiel qu'il empruntait par condescendance au culte de sa femme pour les arts, et la secrète opposition de sa nature d'Angevin positif, contre ce qu'ii eût nommé volontiers, s'il eût osé, des balivernes.
Le révérend Lovely jugeait qu'il était superflu d'écrire, attendu que la rédaction des livres saints était arrêtée. Le terme de poète lui rappelait la lyre de David, mais hors de là, ne lui inspirait que dédain.
Dante-Léonard-William mit pied à terre, tandis que son batelier muet s'éloignait sur l'eau sombre, à grands coups d'avirons. Il était d'humeur alerte, ce soir : il prit le cigare que M. de Chandoyseau lui offrait et s'excusa d'interrompre la conversation.
— Nous parlions, dit le révérend Lovely, de madame...
— La femme, interrompit aussitôt Dante-Léonard- William, n'est qu'illusion.
M. de Chandoyseau, accoutumé aux
paradoxes, eut un sourire de complaisance.
— Qu'illusion ! interjeta le clergyman , mais, monsieur, vous oubliez que la femme est mentionnée formellement dans l'Écriture...
— La femme n'est qu'illusion ! poursuivit le poète anglais. J'entends la femme en tant que puissance séductrice. Car elle n'est en réalité ni aimable ni belle ; elle est bornée dans son esprit, et; à plusieurs litres, disgracieuse en sa chair. Je m'abstiens d'insister sur les imperfections de son corps, qui n'ont d'égale que l'outrecuidante présomption de beauté qu'elle en tire, A force de voiler ses prétendus charmes, on l'a persuadée et on nous a persuadés qu'elle en a. Les anciens, plus familiers que nous avec l'aspect du corps féminin, lui donnaient rarement la préférence. Le enristianisme, pour éviter de pareilles déviations dans les choix, a fait de la femme un « porte-parure » en la couvrant à outrance de tissus et d'ornements propres jadis à attirer l'attention du menu peuple sui les idoles. Peut-être rie fut-ce pas assez, car c'est de peur qu'on ne se détournât d'elle qu'il incarna en elle le péché. Ruse sublime ! ornement incomparable ! et la plus merveilleuse trouvaille psychologique issue de la cervelle humaine ! Brillante et dangereuse, la femme devenait un excitant des plus nobles facultés de l'homme : la bravoure et le goût du beau. Les verroteries nous fascinent ; le péril nous exalte ; et le cuite moderne de la femme est fait de cette double exploitation de notre crédulité.
— Mais, monsieur, s'écria le. révérend Lovely en se bouchant les oreilles, vous n'avez donc pas reçu le baptême, ni ouvert l'Écriture ? Il y est dit...
— Je trouve notre poète très amusant, dit M. de Ghandoyseau ; je regrette seulement que ma femme ne soit pas là, car elle apprécie beaucoup la philosophie de monsieur.
— Ne le regrettez pas, fit Dompierre, car devant madame de Ghandoyseau, Lee ne saurait nous dire la forte déconvenue
qu'il a certainement éprouvée ce soir dans quelque aventure galante...; et il va nous la dire. Entre nous, voyons ! mon cher Lee...
Le poète ne les écoutait plus, et, jugeant avoir fait assez pour la politesse qu'il devait à M. de Chandoyseau en
— C'est un homme bien original, dit M. de Chandoyseau, un blasé !
— Tout au contraire, fit l'ami de l'Anglais, je ne serais pas étonné qu'il fût vierge...
— Est-ce possible ? s'écria le révérend Lovely.
mm
LA FEMME, INTERROMPIT AUSSITÔT DANTE-LÉONARD-WILLIaM, N EST QU ILLUSION.
échange de son cigare, en le gratifiant dt ne petit discours, il s'éloignait à longs pas, sans seulement souhaiter le bonsoir.
Son brusque passage au milieu de ces messieurs, et le retentissement de son étrange diatribe contre la femme leur laissaient un malaise qui, toutefois, les avait sauvés des épanchements du cler gyman.
— Ce qui me porte à le supposer, c'est que je connais de lui des poèmes contenant, à l'égard de la femme, une passion si extraordinaire, si farouche, si éperdue, que je ne crois aucun homme ayant touché la femme, capable d'atteindre un tel délire...
— Je ne vous comprends pas bien, fit M. de Chandoyseau.
lies liorromées
— C'est, en second lieu, que je ne vis jamais personne ayant en vue une femme déterminée, s'élever contre elle avec une plus criante injustice, un plus amer dégoût. A qui pensait-il, il n'y a qu' un instant ? Je n'en sais rien; mais je puis vous affirmer qu'il avait en vue une ou plusieurs personnes dont il distinguait mentalement, mais très nettement, tel ou tel détail réel avec lequel, grâce à l'habitude, un amant se familiarise et s'exalte aveuglément, tandis que le vierge répugne à sa seule représentation.
— L'Écriture Sainte, dit le révérend Lovely...
— Il est temps d'aller nous coucher, fit brusquement M. de Ghandoyseau.
Gabriel remonta doucement du côté des annexes de l'hôtel, où le menu bavardage d'un jet d'eau l'attirait presque chaque soir à l'heure de ses rendez-vouo avec madame Belvidera. Le bassin se trouvait garanti par l'ombre épaisse des cyprès et des chênes et par le flanc d'une petite chapelle où se célébraient, les dimanches, les offices du culte anglican. Un banc de bois ancien et fruste formait, au pied des cyprès, un hémicycle abandonné, grave et beau, triste et charmant, où aucun regard ne pouvait pénétrer, et que la brise de nuit dans les feuillages, la chute de l'eau dans la vasque et les caprices de l'ombre achevaient d'enchanter. Là, quand tout était assoupi dans l'hôtel, ils s'asseyaient, s'étreignaient, puis s'en allaient plus loin, vers une tonnelle d'été mieux close ; parfois ils voulaient se figurer que le jardin était à aux et ils passaient une partie de la nuit à àn parcourir les allées, à respirer les fleurs, les herbes et la terre endormie. Un vieux tronc d'olivier, dans un endroit désert, était assez grotesquement aménagé pour qu'on pût monter jusqu'au cœur de ses branches noueuses, par un escalier tournant ; et l'on trouvait en haut une plate-
forme, avec une table et des chaises.
De là, la vue s'étendait au loin ; et quand leurs nuits heureuses se prolongeaient jusqu'au petit jour, ils montaient dans le vieil olivier pour voir blanchir le lac au milieu des montagnes.
Gabriel attendit, un temps toujours trop long, dans l'hémicycle solitaire : li voulait s'efforcer de la voir arriver de Jjin au travers du noir feuillage et, dans l'ombre, gauchement, il appliquait le visage contre les mille épingles des basses branches, et se piquait. Il riait de son enfantillage et de sa douleur. Cependant il entendit son pas sur les feuilles sèches que l'automne déjà répandait,, et presque aussitôt elle fut près de lui.
Elle était vêtue de blanc ; la masse de sa chevelure et ses yeux se mêlaient à la nuit ; le reste avait l'inquiétant attrait d'une vision intangible et légère ; mais à dix pas, son poids, oa chair, sa réalité bien-aimée se livraient. L'amant sentait au cœur un coup T îolent. Puis l'odeur de la femme, qui la précédait un peu, le suffoquait de plaisir. Il faisait un pas; il se jetait sur sa bouche, laissant affluer là toute la voracité brutale du premier moment, tandis que sa main, au contraire, avec délicatesse, se laissait simplement emplir par un des seins, libre sous la batiste fine.
— Ah ! lui dit-il, tu ne comprendras jamais ce que c'est que de te voir, de te voir venir ! Tu ne sais pas comment tu es faite ni ce que contient ton corps qui vient à moi !...
,j — Je t'aime trop ! disait-elle.
— C'est que cela ne peut pas durer !
— Tais-toi ! tais-toi !
Sa taille se ployait sur le bras du jeune homme. Cette ampleur, cette souplesse et ce poids adoré l'enivraient. Elle lui entoura le cou de ses beaux bras élevés dont les manches lâches retombaient jusqu'à l'épaule, et l'imperceptible et soyeux duvet de sa peau de brune se laissait lustrer par ses lèvres. Il aimait ses bras à pleurer de plaisir pour les embrasser seulement du regard. S'il les baisait à partir du poignet, il croyait
mourir avant d'avoir atteint l'épaule.
Elle lui en abandonnait tout à coup le double retrait odorant, puis le grondait parce qu'il ne pouvait contenir une sorte de cri animal dont le lieu si calme et si grave semblait un moment tout troublé.
— Tais-toi ! tais-toi ! on va venir !...
• — Mais ton parfum ! disaitil, attire plus qu'aucun bruit...
Tu ne t'aperçois pas que tu embaumes !...
Cris et parfums étaient portés très haut dans l'air tranquille, par la noire clôture des cyprès aux pointes aiguës.
Quand il eut la force de relever
voulait main.
mettre à exécution dès le lende»