IL SE SENTIT FRAPPE SUBITEMENT DU PLUS GRAND MALHEUR
•— ... Non, mais non, il n'y a rien ; je vous assure.
— Si! vous avez reçu une lettre ce soir; t j'ai vu le portier vous la remettre.
— Oui, c'est vrai; mais je te jure, mio, qu'il n'y a rien, non, rien de menaçant, d'imminent ?... Gomment dire ?
Enfin, il n'y a rien. Je ne sais en vérité pas
passion pour lui, le choc irrémédiable,au cas où ce lien si jeune encore, mais si vigoureux, viendrait à être brisé. Et il ne se pardonnait pas de n'avoir pas prévu que ce malheur pouvait, et! devrait inévitablement, le terrasser d'un moment à l'autre. Non, il était ivre à tel poini qu'il n'avait pas pensé à cela ! : .„.. :
— Votre mari arrive ? dites, dites-moi, votre mari arrive !
. Elle eut un moment d'hésitation qu'il attribua à la recherche d'un mensonge, mais qui pouvait provenir chez elle de la légère stupeur provoquée par ces mots : « Votre mari » que son amant n'avait encore jamais prononcés. Puis elle vint à lui avec toute sa tendresse accoutumée :
— Mais non ! mio, puisque je t'affirme que non ! puisque je t'affirme qu'il n'y a rien de nouveau, rien.
— Tu me le jures ?
— Je te le jure !
Puis ses .larmes jaillirent tout à coup à flots, et elle laissa tomber sa tête sur l'épaule de Gabriel. Il la dévorait de baisers, dans une ardeur affolée, dans une joie puérile d'être délivré du danger de la perdre, au moins demain. Elle lui dit en pleurant qu'il était cruel.
Il lui mordait la chair, les lèvres et les cheveux :
— Je t'aime ! v^ 's-tu ! je t'aime ! Elle essuya ses ^ jux, et se penchant
doucement 'vers lui :
— Et ce projet pour demain ?... ditelle.
« Je viens, je viens, ma femme hien»
aimée ! » telle était la phrase qui se répétait, avec insistance et tendresse, dans la lettre du chevalier Belvidera.
Le courrier du matin arrivait un peu avant midi. Le portier de l'hôtel faisait le tour des salons et du hall ; de longues Américaines interrompaient leur balancement dans la rocking-chair pour recevoir d'énormeâ paquets de journaux ficelés et leur correspondance ; des Italiennes qui tenaient leurs bras nus appliqués sur la surface fraîche des petites tables de marbre, lisaient aussi leur courrier, en se communiquant a haute voix quelques phrases sur un ton toujours tror
Iles JBorromées 49
élevé. Quand madame Belvidera avait parcouru une lettre de son mari, si la petite Luisa n'était pas là pour lui poser mille questions au sujet de son père, elle laissait aller sa tête contre le dossier de jonc et, les paupières baissées, la bouche sérieuse, elle songeait avec l'espoir secret que quelqu'un viendrait l'interrompre et l'empêcher de penser.
Elle se revoyait à l'âge qu'avait aujourd'hui sa fille, enlevée brusquement de Florence par la mort presque simultanée de son père et de sa mère, et emmenée à Naples par une tante.
Ce départ mettait le comble à la première peine de sa vie, car, après ses parents, l'être qu'elle aimait le mieux au monde était Andréa Belvidera, son compagnon d'enfance, quoique plus âgé qu'elle de six ou sept ans, auquel, tout en. jouant, elle s'était promise pour plus tard. C'était un jeune homme sérieux et beau, que l'on comparait volontiers à Florence à ces adolescents superbes qui accompagnent les Médicis dans les fresques de Gozzoli au palais Riccardi ou à Pise. En quittant sa petite amie, il lui avait dit en lui baisant la main : « J'irai te chercher, en quelque endroit que tu te trouves ». Elle lui avait répondu simplement : « Je t'attendrai ». Il était allé achever ses études à Heidelberg et à Paris ; à son retour à Rome, il s'était fait attacher au cabinet d'un ministre ; il avait publié plusieurs ouvrages de sociologie remarqués, et, élu député à vingtsept ans, il était parti immédiatement pour Naples, demander la main de Luisa.
Luisa l'attendait, et ils s étaient embrassés comme au jour de leur séparation. Leur bonheur avait été simple et vrai.
Ils semblaient créés l'un pour l'autre, et ils n'avaient jamais pensé l'un qu'à l'autre. Dans la société de Naples, de Rome, de Florence, on les citait comme le ménage le plus uni et le plus parfait. Aucune ombre n'avait passé sur leur félicité. Ils s'étaient séparés pour la première *ois depuis six semaines.
Et Luisa était la maîtresse d'un étranger.
« Je viens ! je viens ! ma femme bienaimée », disait la lettre. I
Le chevalier Belvidera était maintenant à Florence. Il racontait avec bonne humeur à sa femme les péripéties de sa visite à ses électeurs. Puis il donnait mille détails sur la maison, le jardin, les fruits, la
qu'une de ces dames se détériorait et qu'une large croûte s'était détachée de sa chevelure blonde; un scorpion, attribut symbolique, avait quitté la main d'un jeune homme, et on en avait trouvé sur le sol les débris réduits en poussière.
Ces petites choses avaient pour elle une insinuante éloquence, et, comme personne n'était venu à son secours en