‹ Le parfum des îles BorroméesChapitre 21 sur 53 · ET ENTRAINA LA JEUNE FEMME HORS DE TOUTE VUE · texte numérisé non relu

ET ENTRAINA LA JEUNE FEMME HORS DE TOUTE VUE

qui s^offrait à eux était d'une douce et avec affectation, laissaient pendrt leurs

grasse lithographie romantique. D'énormes languettes de pourpre fatiguées,

touffes de lierre pendaient de droite et/ Point d'être humain, pas un bruit,

de gauche sur les murailles calcinées, de — Oh ! oh ! voilà le palais d'abricot !...

lourdec guirlandes se croisaient au-dessus Et ce furent des exclamations à mesure

les Borromées

que l'on approchait de ce grand bâtiment dont le dos, coloré de loin, intrigue comme une chair vivante au milieu du feuillage . sorte de palais mystérieusement clos au milieu de cette île réputée un Eden !

Rien d'agréable et de joli comme la façade sur les jardins. L'entrée s'en dissimule sous un portique surmonté d'une loggia ouverte où les pampres, les lierres et les rosiers grimpants inondent les balustrades : et leurs lourds emmêlements, pardessus portes et fenêtres, se laissent choir comme d'opulentes et magnifiques défroques. Qui donc a revêtu ces oripeaux cette nuit? Quel bal paré a été donné ici ? Quels hôtes y sont encore endormis ? Des fées ! des fées ! C'est un palais de conte !

Quand les amants arrivèrent là, l'Ile était engourdie dans la paix du crépuscule. Ils osaient à peine marcher ; ils retenaient leur souffle. Les plantes exhalaient alors un tel parfum qu'on se fût cru au milieu de femmes dansant un ballet invisible.

— Venez !

Il lui caressa le bras et la mena jusqu'à une fenêtre entr'ouverte au rez-dechaussée. Elle se haussa sur la pointe des pieds, et regarda :

— Oh ! oh ! dit-elle, c'est trop joli, cela !

C'était une chambre ancienne, aux murs garnis de boiseries rococo, avec un lit dans l'ombre d'unç alcôve et un mobilier rustique et vieillot. On y avait vue d'un côté sur le lac, de l'autre sur les jardins tropicaux de l'île. Des fleurs fraîchement coupées, étalées un peu partout dans de larges paniers, pleuraient, sur les dalles, ïes gouttelettes du dernier arrosage.

Elle chantonna, à mi-voix :

— C'est là que je voudrais vivre...

— L'endroit est à vous !

Gabriel avait gagné les bonnes grâces du chef des jardiniers qui, en lui faisant visiter la maison, lui avait appris que cette pièce servait au dépôt des fleurs cueillies chaque soir, et que la belle Carlotta venait prendre, à la nuit, pour les vendre à Pallanza, à Baveno, à Stresa,

dans les villas et les hôtels. Touché par la passion que le jeune homme témoignait pour les fleurs, et par sa générosité, il lui avait donné toute permission de venir contempler les paniers, à son aise, jusqu'au moment de leur enlèvement par la.

marchande des Borromées. C'était le plus inattendu, le plus galant rendez-vous, d'amour.

Gabriel voulait entrer.

— Oh ! non ! fit-elle... promenons-nous au moins pendant qu'il fait jour encore !.., Tout est si beau !.. si beau !...

Il reprit amoureusement son bras, ety glissant la main sous la manche large et légère., il le parcourait du bout de ses doigts fins et de la paume délicate. La fraîcheur de la peau, trop exquise, lui faisait, par instants, souhaiter les lèvres ialors ils s'arrêtaiont, confondus.

Ils échangeaient des paroles désordonnées... Elle lui adressait subitement une question sur une plante exotique qu'elle remarquait au passage.

— Qu'est-ce que c'est ? demandaitelle.

— Qu'est-ce que cela peut bien vous faire ?Tui répondait-il en souriant.

— En effet !

Et elle riait, de son rire clair et magnifique, en renversant en arrière sa taillequ'il soutenait et portait avec enivrement.

Elle était toujours vêtue de ces toilettes claires qui enchantaient son amant. Et son grand chapeau de paille blanchevoilé de gazes et de dentelles faisait de toute sa personne la plus étonnante do ces fleurs aux noms inconnus, qui s'étalaient sur leur passage.

— Et vous, vous, qui ctes-vous? lui dit-il.

— Qu'est-ce que cela peut bien vous

faire ?

— En effet ! Je t'aime !

Et comme ils relevaient les yeux, une beauté nouvelle encore les éblouit.

Deux trouées, l'une dessinée par le bras musculeux d'un chêne géant, l'autre déchiquetée par le feuillage des camphriers et des houx, leur découvraient et la corne-

méridionale du lac, et Pallanza, la ville blanche assise au bord des eaux, comme une jolie fille paresseuse qui attendrait qu'elles fraîchissent "avant de s'y r baigner les pieds. Le soleil, à ce moment, derrière les montagnes, faisait sa chute prématurée ; line brise courut sur le lac, sans pénétrer jusqu'à l'intérieur de l'île; des nuages chargés d'or" 'élevèrent très haut, et Pallanza, animée tout à coup, prit le ton d'une rose tbé ou d'une chair de blonde. Les eaux semblaient devenir molles et épaisses comme du lait et elles en adoptaient la teinte bleuâtre. La crête des montagnes tomba soudain ; elle fondait; toutes les choses se résolurent en un gris de perle universel. L'heure avait des caresses trop douces.

Gabriel dit :

— Allons «chez nous» 3 rentrons !

Mais elle n'avait plus la force de faire un mouvement. Ils s'assirent sur un banc. La brise enfin parvint jusqu'à eux ; elle passa, comme une enfânt qui court, dans l'allée. La jeune femme s'en emplit, s'en gonfla la poitrine. Lui, brusquement, lui découvrit la gorge et la baisa.

Il balbutiait :

— Toute la beauté !

toutes les fleurs ! toute l'île enchantée !

Puis il pleura ; ils pleurèrent tous deux,

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