ELLE SE HAUSSA SUR LA POINTE DES PIEDS ET REGARDA
confondant admiration et amour. Enfin, ils se relevèrent pour gagner leur chambre fleurie.
C'était elle, à présent, la plus prompte. Elle courait, elle traversait les pelouses, elle sautait par-dessus les bordures. Elle s'arrêtait pour porter la main à son cœur, et sa bouche entr'ouverte aspirait et soufflait l'air enivrant.
— J'ai chaud !... disait-elle.
Les oiseaux se couchaient. Au-dessus de leur bruit d'émeute on discernait le cri étranglé des paons.
Par une majestueuse allée rectiligne descendant jusqu'au lac en de longues marches basses et velues, une dizaine de paons, importants dignitaires, remontaient. Les deux amants s'arrêtèrent pour les regarder, tant cette procession d'oiseaux hautains, en une allée monumentale, aux dernières lueurs du crépuscule, était étrange et féerique.
Cependant, dans l'ombre tombante, une forme humaine se glissait le long des hauts buis taillés. Quelqu'un évidemment cherchait à se dissimuler ; ce ne pouvait être un des jardiniers.
Luisa frissonna, s'arrêta; elle avait peur.
— C'est quelque gamin qui vient prendre des oiseaux, dit Gabriel ; il n'est pas dangereux pour nous, et c'est lui qui, en nous apercevant, va avoir une venette !... Ah ! tiens !... mais... c'est l'amoureux de la belle Carlotta !
— Comment ! ce gars sournois, de mauvais œil, qui ne la quittait pas d'une semelle, à Y Isola Bella?
— Il aime cette fille ; il est violent ; c'est bien naturel...
L'homme prit immédiatement une contre-allée et disparut.
Gabriel s'élança vers un lourd voile végétal qui obstruait à demi le portique où s'ouvrait la chambre des fleurs. Il le tenait relevé d'une main, pour permettre à la jeune femme de pénétrer dans leur refuge.
Il souleva le loquet en heurtant la porte. Elle était verrouillée de l'intérieur.
— C'est un peu fort, par exemple l
— Allons-nous-en, je vous en prie ! dit Luisa ; il y a quelqu'un ; j'ai peur !...
Elle avait déjà repassé le portique, quand il entendit que l'on remuait dans la chambre. Il demanda :
— Qui est là?
Puis il prononça le nom du chef- jardinier. On ne bougea plus et ne dit mot En l'entendant parler à quelqu'un, madame Belvidera s'était enfuie.
Il l'alla rejoindre sous un berceau de verdure où elle s'était réfugiée, tremblante. Il la rassura ; mais il était furieux... Quels importuns étaient venus s'emparer de « sa » chambre ?
— C'est quelqu'un qui a eu la même idée que vous, mon ami !
Ils ne purent s'empêcher de rire.
Au travers d'un groupe de bruyères | arborescentes, ils apercevaient l'entrée du portique, petite voûte obscure, dans l'ombre déjà environnante. Ils imaginaient l'agrément que les derniers reflets du ciel sur le lac devaient donner à cette chambre fleurie. Ils ne pouvaient détourner les yeux de cet endroit.
— Ne serait-ce pas les fées- qui sont rentrées chez elles?
Et ils regardaient les lourdes guirlandes lascives et parfumées, débordant des fenêtres : lambrequins somptueux du lit de la Belle au Bois-Dormant.
Que la maison était jolie ! que l'heure était favorable aux chimères !
Comme il soupirait cependant, elle lui dit, à demi souriante :
— Après tout, peut-être votre ami le poète anglais a-t:il raison : pourquoi vouloir donner à l'amour, dont nous ne sommes seulement pas dignes de prononcer le nom, une forme charnelle qui ne saurait que l'avilir?...
Il lui baisait les bras, et elle riait. Un peu de bruit vint du côté du portique } une main souleva le rideau de verdure.
Madame Belvidera émue serrait la main de Gabriel ; il attendait lui-même et non sans quelque anxiété. Le rideau fut écarté : une jolie tête parut, reconnaissante malgré le faible jour : c'était la belle Carlotta.
— Ah ! fit Gabriel, coquine de Carlotta!
— Attendez donc ! dit madame Belvidera, je crois qu'il
y a quelqu'un avec elle...
— Parbleu, je le crois bien ! et comme ce n'est pas son amoureux officiel, je comprends îa mauvaise mine que faisait celui-ci tout à l'heure, en longeant les buis.
— Ah ! je donnerais je ne sais quoi pour savoir qui est avec elle !
— : C'est quelqu'un que je ne plains pas, et qui a du goût assurément.
— Le fait est que cette fille est d'une beauté !...
Ah! ah! ah! s'écria-t-elle, prise tout à coup d'un rire fou, si violent que Gabriel dut lui poser une main sur la bouche de peur qu'elle ne se découvrît ; et elle lui indiquait un petit trou dans le feuillage :
— Regardez donc ! regardez donc !.,. C'est...
c'est votre ami Dante - Léonard -
vous avouerez que l'aventure n'est pas mauvaise : vous vous donnez la peine de préparer un joli nid, et c'est cet oiseau-la
LEE QUI SE FAISAIT EPINGLER A LA BOUTONN1EKE UNE MAGNIFIQUE FLEUB D'IRIS*
William Lee !
Il vit en effet Dante-Léonard- William Lee qui se faisait épingler à la boutonnière une magnifique fleur d'iris.
— Eh bien ! dit madame Belvidera,
qui vient l'occuper à votre place. Un ascète !... cela ne vous fait pas rire?
— Je suis abasourdi.
— Dites donc ! que pensez - vous de
la... « particularité » qui a fait prêcher le révérend et jaser tout l'hôtel ?
— Je pense que ce n'est pas celle-là qui le distingue du reste des hommes ; mais je couperais volontiers la gorge à ce monstre hypocrite !
— Ne plaisantez pas avec les couteaux dans ce pays-ci !... Tenez ! je pense à l'autre, à ce jaloux qui rôdait là... J'ai cru voir sa tête il n'y a qu'un instant, de l'autre côté des buis.
— Diable ! me faudrait-il maintenant prévenir Lee du danger qu'il court?
C'est le comble à lâ facétie ! Voyez-vous que nous ne soyons restés à la porte de la chambre crue pour veiller au salut de ce...'
— ■ Chut ! voilà Lee qui descend par le petit chemin qui nous a amenés ; il a sans doute une barque qui l'attend et il ne court aucun risque; mais c'est pour cette pauvre fille que j'ai peur.
Vous ne connaissez pas la violence de ces petits hommes-là, chez nous. Ce Paolo est très capable de la tuer...-
Ils sortirent de leur cachette et crurent devoir aller avertir Carlotta de la présence de son fiancé, derrière les buis.
Elle ne fut point troublée en les reconnaissant. Ils lui signalèrent le . garçon tapi là-bas avec une mine peu rassurante. Elle comprit très bien et se contenta de hausser les épaules.
— Vous n'avez donc pas peur?
Elle les regarda sans répondre. Toute sa figure exprimait la sérénité. Ses yeux splendides avaient la beauté tranquille du lac nocturne ; elle avait le cou dégagé, et, une main posée tranquillement sur la hanche, elle semblait défier l'univers.
Sans doute savait-elle qu'elle n'aurait qu'à regarder le malheureux garçon pour voir tomber sa colère. Sa puissance était si évidente qu'ils ne gardèrent aucune inquiétude.
..Par curiosité, tout au moins, ils voulurent la voir partir. Elle posa un des paniers de fleurs sur sa tête et en prit adroitement quatre autres qu'elle suspendit aux anses de ses bras. Ils descendirent derrière elle, dans son sillage
embaumé. Sa barque était amarrée dans le voisinage, ils allèrent rejoindre les leurs.
Ils n'avaient pas fait cent pas que le bruit d'une altercation les arrêta. Gabriel s'élançait, quand il vit très nettement la Carlotta renverser l'homme sur le rivage, sauter dans sa barque et s'éloigner à grands coups d'avirons. Le garçon se releva ; il ramassa une pierre et la lança dans la direction de Carlotta. On ne vit pas tomber la pierre dans l'eau : > les deux amants tremblaient, que la malheureuse ne fût atteinte. Le gars ramassa une autre pierre. Mais Carlotta éleva sa voix admirable et tranquille qui éveillaun écho au mur du palais et se répandit , sur le lac paisible. Elle ne précipitait déjà: plus sa course ; elle ramait avec son impassibilité ordinaire, et il n'y avait pas trace d'une émotion particulière dans le rythme de son chant impudique et candide. > ;
L'homme ne lança pas la secondepierre.
Gabriel et Luisa furent bercés tout le temps du retour par son chant ininterrompu.
*y xi
« Ne crois pas, mio, que je t'aie menti, quand tu m'as fait jurer, l'autre nuit, tu sais bien... Non, non, à ce moment-là, je pouvais dire encore qu'il n'y avait rien ; je t'assure que je n'avais qu'une appréhension. Hélas ! dès hier matin, ; chéri, notre sort était fixé. Mon mari m'annonçait son arrivée pour aujourd'hui, pour ce matin même, pour tout à l'heure. Quand on te remettra ce billet, il sera là. Ne m'attends donc pas à l'heure de la promenade que nous devions faire ce matin.
» J'aurais pu te prévenir dès hier :
mais à quoi bon ? Je te dirai même que c'est parce que je sentais tout perdu, qi*e j'ai accepté cette expédition d' Isola Madré, qui était, d'une grave imprudence; mais c'était le dernier jour où je t'avais, et j'aurais fait bien pis.
Tu ne m'en voudras pas de ne l'avoir pas prévenu, dis?
» Mio, j'ai passé la nuit à me demander si j'irais te dire de vive voix ce que je t'écris. J'étais partie, ce matin, vers quatre heures ; je risquais tout, mais je t'aurais vu encore, là, bien ; je t'aurais surpris dans ton sommeil... Mais je n'ai pas pu ; ne me demande pas