‹ Le parfum des îles BorroméesChapitre 25 sur 53 · AU COU UNE CHAINE D OR ET UN FORT BEAU BIJOU · texte numérisé non relu

AU COU UNE CHAINE D OR ET UN FORT BEAU BIJOU

comme dit Carlotta elle-même...

Et il entama avec le plus grand sérieux, à cause de la présence de Lee qui devait s'y entendre mieux que lui dans l'occasion présente, une courte conférence sur le commerce des fleurs .J

Il ne donnait à ses paroles que tout juste l'attention nécessaire à ne pas induire en erreur l'homme d'État, car madame Belvidera, qui était la seule personne avec lui, sans doute, à connaître la source des revenus de Carlotta, l'écoutait de loin en le regardant avec ces yeux étranges et terribles de la femme qui se réjouit d'un secret. Il parlait de la culture des lilas autour de Paris et de la prodigieuse consommation des roses ; et il se sentait très intimement effrayé du sombre plaisir que prenait sa maîtresse à savoir avec lui une chose que tous ignoraient. Il sentait que, pour une maladresse ou une simple imprudence commise en son présent discours, et touchant l'idylle de Lee et de Carlotta, il perdrait dans l'esprit de

Luisa le bénéfice même du souvenir de la journée amoureuse à Y Isola Madré, car toute l'attention de la jeune femme était portée sur la petite volupté qu'elle éprouvait à conserver ion intégrité à ce mystère.

« Qui sait, pensait-il à part lui, si ce qu'elle garde de plus cher de nos six semaines d'amour, n'est pas l'orgueil qu'elle se fait d'avoir un secret. N'est-ce pas là la maigre consolation de bien des femmes, après qu'elles ont commis contre leur maître un acte de révolte ? »

Lee fumait tranquillement, regardant fuir les rives mêmes de l'île où il vivait chaque jour l'aventure étonnante. Au loin, sur la droite, avant d'aborder Pallanza, il avait regardé d'un œil sec la grille de la grande allée aux marches douces, enfoncées sous les arbres, à l'extrémité de laquelle était le palais contenant la chambre des fleurs ! Et la Cârlotta, qui risquait sa vie, chaque soir, à lui épingler des iris à la boutonnière, était là, à trois pas de lui, à son ordre évidemment, pour qu'il ne fût pas une soirée privé d'elle ; et il lui semblait aussi étranger que le premier venu. Trouvait-il, dans la beauté de cette fille, l'occasion des rêves infinis de poésie que réclamait son espritexalté? Produisait-elle, par la perfection de son corps et la simplicité de son âme> sur le cerveau du poète, un effet analogue à celui dont il avait été témoin sur la petite place à' Isola Bella, lorsque Garlotta vêtue de loques inspirait au crayon de l'Anglais ces gracieuses arabesques idéales qu'il avouait ne pouvoir point composer sans le secours d'un être réel?

Dompierre avait tenté loyalement, tout d'abord, d'éviter M. Belvidera.

Ensuite, il avait mis sa main dans la sienne avec un plaisir d'une saveur inconnue de lui jusqu'alors. Il en rougissait. En réalité, il goûtait en cet homme une des plus nobles natures qu'il eût rencontrées, et il avait simultanément conscience de la trahir. Il la déchirait, la déchiquetait; il mordait à dents de loup dans cette beauté, dans cette franchise, dans cette vertu, et il secouait la tête en dépe-

çant les lambeaux sanglants avec voracité. « Je t'estime, était-il tenté de lui dire, en lui tendant la main ; tu es l'ami que j'aurais cherché toujours. Appuie-toi, confie-toi ; je m'appuierai, je me confierai moi-même ; ah ! comme j'en ai besoin \ comme il me manquait un ami !... Ah î ah ! sais-tu ce qu^ j'aurai à confier à ton amitié? Ceci, écoute bien : cette femme vers qui vont tous les yeux comme vers la lumière, cet être admirable, le seul sans doute qui t'ait fait tressaillir, — car tu es de ces hommes qui ne connaissent qu'une femme, — celle qui a été xa fiancée, qui t'a donné toutes les pures délices avant de te fournir les voluptés de l'amour, ta femme, la mère de ton enfant, eh bien ï voilà six semaines que je la tiens dans mes bras chaque nuit, qu'elle m'enivre de ses regards et de ses mots d'amour en face de tous les gens que tu vois là ; oui, oui, tous le savent, jusqu'à cette jeune fille blonde qui sourit à ta fillette, mais oui ! celle-là même nous a vus les bouches unies ! Bien mieux ! ta fille, tà fille qui n'a pas dix ans, dans la pénétration étonnante de son instinct, soupçonne sa mère de détourner d'elle et de toi son amour, et tu peux lui en voir sa jolie petite figure tout attristée, regarde !.., Ah ! comme je suis heureux d'avoir trouvé un ami !... »

L'Italien le cherchait, l'appelait à toute minute ; à la moindre occasion, il avait besoin de lui. Gabriel lui-même n'éprouvait le désir de causer qu'avec lui, dès que les idées générales de Lee commençaient à le fatiguer. Et la secrète douleur que lui causait son approche, à cause de l'inévitable retour sur soi-même, lui devenait un excitant puissant qui participait de sa passion contrariée, de sa rage contrainte, de toute la fièvre qui le dévorsit. Il se vautrait à corps perdu dans cette amitié, et, à mesure qu'elle s'affermissait, s'avivait de part et d'autre, il y puisait une sorte de cynisme, un goût violent d'en jouir et d'en abuser. Iî était guéri de l'espèce de paralysie que lui avait valu le premier contact avec le mari de sa maîtresse., de cette singulière

prostration respectueuse en face de la dignité d'un homme. Trois jours de privation de Luisa avaient suffi à lui bouleversef la raison, à lui exaspérer les nerfs et

Luisa à son mari. Il s'était juré que la nuit ne se passerait pas qu'il n'eût accompli son dessein.

Après le déjeuner de Lugano, au bord

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