M1STRESS LOVELY SOMNOLAIT SUR UN MAGAZINE
des hésitations, peut-être des réticences, entrecoupaient fréquemment. Ses gestes étaient désordonnés. Le « Malin », sous les^apparences de la damnable Herminie, Je faisait cruellement souffrir. Il s'agitait sur son siège, avec le malaise d'un débutant dans l'exercice de la galanterie ; et il s'efforçait de couvrir son embarras par une volubilité que brisait malheureusement, sa double inexpérience delà langue française et de la langue amoureuse. Madame de Chandoyseau, tantôt alan-
guie, improvisait une atmosphère troublante en agitant son éventail, levant son menton et offrant son cou et sa gorge à l'air agité ; tantôt penchée d'un brusque élan du côté du pauvre pasteur, l'accablait de sa perfide séduction.
Mistress Lovely somnolait sur un magazine anglais, à quelque distance de son mari. Sa tête à cheveux gris, d'une insigne laideur, avait à intervalles réguliers une défaillance en avant qui faisait glisser ses lunettes à l'extrémité de son nez, et la réveillait à demi. Elle relevait la taille, rajustait ses lunettes, et redressait la ■} revue dont elle semblait reprendre assidûment la wËm- '~: ' lecture. Mais l'édifice s'aff faissait presque aussitôt et le sommeil impitoyable semblait jouer comme un flr ; enfant cruel avec cette tête
disgracieuse.
f ■ Le salon s'était à peu
près dépeuplé. Le révérend était à bout de paroles ; madame de Chandoyseau flattait l'air mollement de son éventail quasi ferme.
Dans le silence, on entendit une grosse mouche se lever et faire une demi-douzaine , de zigzags en bourdonnant.
Non pas par la porte que anglais... tout le monde prenait communément pour entrer au salon et en sortir, mais par une porte donnant dans la salle à manger et située juste derrière Gabriel Dompierre, madame Belvidera entra. Elle eut la surprise de trouver le jeune homme sur ses pn's poussa un petit « ah ! » et dit aussitôt avec simplicité : —
— Qu'il fait sombre chez vous !
Son mari la suivait ; elle se retourne
vers lui et dit :
— Monsieur Dompierre, mon mari.
A cause de l'obscurité de la pièce.»
Iles Borromées
M, Balvidera ne devait apercevoir qu'imparfaitement Gabriel, mais celui-ci distinguait tous les traits du nouveau venu. Il reçut d'un seul coup l'impression que cet homme devait lui produire dans la suite. M. Belvidera avait un de ces caractères nets et délimités qu'il est inutile de se reprendre à deux fois pour connaître. Il avait une nature loyale et droite, un regard clair, tranchant, pur.
Il était de taille assez haute pour un Italien ; il portait une moustache forte et noire, ses cheveux grisonnaient à peine. Il était vêtu sans recherche, mais avec une certaine élégance naturelle.
C'était le caractère le plus propre à inspirer une prompte sympathie.
Sur un point, au moins, Gabriel était désormais rassuré : M. Belvidera ne pouvait pas soupçonner sa femme.
Quelqu'un ouvrit les volets d'une des portes-fenêtres. Le jour éclatant entra : les verdures, les fleurs, l'admirftble décor qui avait servi de cadre à l'amour de Gabriel et de Luisa.
Luisa et Gabriel causaient, en ce moment, avec le chevalier Belvidera. Ils étaient condamnés à lui décrire les charmes de ce pays de rêve.
— Isola Bella : les terrasses superposées, les oranges qui roulent sur le sol, les grottes, les colombes...
— Et là ? faisait le chevalier.
— Là, Isola Madré. Oh ! un paradis terrestre !...
On se soulagea en pariant de la belle Carlotta. ^
Pendant que l'on causait, madame Belvidera était demeurée debout contre la table du milieu, une de ses mains froissant la «ouverture d'une publication quelconque. Elle était vêtue d'une blouse de percale blanche avec un col d'homme et une cravate manve ; ses bras transparaissaient sous le tissu léger. Gabriel voyait s'agiter la pointe de son petit soulier de cuir jaune, et il était assez près d'el^ pour respirer l'odeur que tout son corps répandait. Il fut « envahi » comme au premier jour où il avait aperçu cette femme.
Il ne songeait plus à partir.
La présence de M. Belvidera fut l'occasion d'une animation extraordinaire. Absorbé durant l'année par les affaires politiques, par ses travaux de sociologie et par ses œuvres humanitaires, le député florentin, qui était en même temps ami de la bonne compagnie et des plaisirs, n'entendait pas rester inoccupé pendant les quelques semaines de loisir qu'il s'octroyait exceptionnellement.
C'étaii le matin, sur le pont du bateau à vapeur de Luino. M. Belvidera avait décidé tout le groupe de ses connaissances à faire une excursion au lac de Côme.
On devait prendre le chemin de fer à Luino et après une halte à Lugano, au bord du petit lac intermédiaire qui sert de transition, entre les deux grandes plaines d'eau enchanteresses du lac Majeur et du lac de Côme, on passerait quelques jours à Belîagio. Le temps était radieux ; dès huit heures du matin, on s'abritait sous la grande toiture de toile, et les jeunes femmes amoureuses de l'eau, ouvraient en se penchant leurs ombrelles multicolores.
Madame de Ghandoyseau enflammée instantanément pour le nouveau venu, confessait à madame Belvidera ellemême la passion qu'elle avait conçue pour son mari. Mrs. Lovely favorisait en sourdine cette dernière lubie de la Parisienne, dans l'espoir de l'éloigner du révérend Lovely. Celui-ci, tenu un peu en laisse par sa femme, s'efforçait de puiser une consolation dans la conversation de M. de Ghandoyseau, dont il y avait toujours chance qu'Herminie fît les frais.
Ghislaine était liée d'un attrait vraiment charmant avec la petite Luisa Belvidera ; elles se quittaient rarement l'une l'autre, et l'on ne pouvait s'empêcher d'admirer cette enfant brune et cette ) jeune fille aux cheveux d'or, assises côte à côte sur des pliants, ne faisant pas de bruit, et qui semblaient mettre en commun, sans se le dire, une sorte de mélancolie aux motifs secrets et délicats. Madame Belvidera, dont la grâce
tC Le Parfum des Ilec Borromées
Iriômpliante attirait les regards des hommes et des femmes, laissait par moments éclater son rire de déesse aux
sa caille, sa nuque, sa gorge, ses bras, ou sa figure animée par quelqu'un de ces mouvements familiers dont la particularité
confidences folles de madame de Chandoyseau. Toujours, invariablement, quand Gabrie\ la regardait et qu'il apercevait
est d'un effet si puissant sur le sens de l'amour, ses jambes ployaient; c'était comme une de ces lames sourdes, venues
des profondeur? de la mer et dont la force, perpétuéb jusque sur le rivage, vous jette un homme à bas.
Cependant, l'attention de tous était attiréé par la présence, à bord, de la Carîotta,«qui était montée à la station à' Isola Bella. On s'était écrié ; on avait battu des mains en l'apercevant sur l'embarcadère, et quoiqu'elle fût presque méconnaissable grâce à une toilette d'un luxe extravagant. L'admiration fut au comble lorsqu'on la vit s'installer délibérément non pas à l'avant, mais au meilleur endroit des premières, où elle s'assit et se croisa les bras, en répondant gentiment, d'un sourire aisé, aux bonjours et aux marques d'approbation des voyageurs. C'est alors qu'on remarqua qu'elle avait la tête garnie d'une résille de fort belle dentelle, au cou une chaîne d'or et un fort beau bijou, et, dans l'ombre épaisse de ses cheveux, une rose rouge.
Sa grande beauté, avivée par l'insolence de sa tenue, était si remarquable, que nombre d'étrangers qui ne la connaissaient pas se levèrent et s'approchèrent avec des mines béates.
— Ah çà ! ma belle, s'écria madame de Chandoyseau, tu as donc fait un héritage?
Carlotta, qui n'entendait pas le français, ne répondit mot. Quelqu'un lui ayant traduit l'étonnement de madame de Chandoyseau, elle se contenta de hausser l'épaule, avec la même indifférence dédaigneuse qu'elle avait eue lorsque madame
Belvidera et Dompierre l'avaient avertie des airs menaçants de son amoureux jaloux.
— Et où vas-tu comme cela? lui demanda-t-on.
— A l'aventure ! dit-elle.
— Monsieur le statisticien, dit en souriant -le chevalier Belvidera, gagne-t-on donc beaucoup d'argent dans le commerce des fleurs? Expliquez-moi ce qu'à Paris, par exemple, une honnête fille...
— Heu ! heu !... fît Dompierre, mon
Dieu, cela dépend,