‹ Le parfum des îles BorroméesChapitre 28 sur 53 · LES YEUX DE GABRIEL ETAIENT FIXES SUR LA BARQUE · texte numérisé non relu

LES YEUX DE GABRIEL ETAIENT FIXES SUR LA BARQUE

invité et aperçut à quelque cent mètres monsieur et madame Belvidera s'éloignant en barque, dans la direction de Cadenabbia, sur l'autre rive.

— Adieu ! adieu ! répétait derrière lui madame de Chandoyseau.

Fallait-il que le sort l'eût fait tomber si bas que sa compagnie devînt une gêne pour sa maîtresse, et que celle-ci employât la Chandoyseau à le retenir lorsqu'elle organisait une partie avec son nouvel amant, son mari !

Le Parfum des Hes Borromées

Cependant les yeux de Gabriel étaient fixés sur la barque qui se rapetissait en approchant de Gadenabbia. « Ils sont partis tous les deux, madame de Chandoyseau était prévenue, et à moi on n'a rien dit. Il y a bien là une intention... Voyons ! que diable ! je raisonne ; je ne suis pas halluciné : ils voulaient être seuls dans cette barque qui s'en va là-bas ! Ils voulaient être seuls suf^la rive délicieuse de Cadenabbia : ils s'y assoiront sous les grands platanes, au bord de l'eau, dans des chaises d'osier frais. Et là, ils se souriront,/ les yeux dans les yeux : « Quel plaisir de ne connaître personne ici!— Dînons-nous?

— Pourquoi pas ? — Et la petite Luisa qu3 tu n'as pas amenée ? — Elle dînera avec Ghislaine... » En effet, la petite Luisa est tranquille et reprend sa gaieté depuis le retour de son papa; il faut l'entendre répondre à qui s'informe près d'elle de sa mère : « Maman est avec papa ! ?

Mais, à ne plus les apercevoir côte à côte réunis comme des amants, son be-soin d'espoir le ressaisissait. « Pourquoi ?

mais pourquoi est-elle venue l'autre jour à ma prière ? pourquoi s'est-elle donnée encore à moi, si elle est reprise par l'amour de son mari ? Pourquoi s'est-elle donnée avec plus de passion même on' à l'ordinaire ?... »

La vue du révérend Lovely s' avançant à pas prudents du côté d'une tonnelle du jardin où madame de Chandoyseau s'était tenue toute la matinée, lui fournit uno distraction.

— Mon révérend ! mon révérend ! où allez- vous donc ? Je suis sûr que vous cherchez Mrs. Lovely ?... Mais elle est là-haut à la fenêtre du deuxième, et semble jouer à cache-cache avec vous, derrière le rideau de vitrage !...

Le révérend Lovely se retourna vivement et aperçut en effet sa femme qui l'épiait sans relâche. Il eut un mouvement de confusion qu'il essaya aussitôt de dissimuler.

— Nô, nô ! dit-il, je fais la promenade.

— Ne trouvez-vous pas le temps un peu lourd ?

— Yes, un peu lourd, en vérité.

— Aussi toutes ces dames sont rentrées.

— Aoh ?... en effet, il est meilleur au dedans. Je vais!...

Il n'était plus question de l'Évangile ; on ne lui entendait plus citer un verset. On eût dit que îe pauvre homme avait oublié Dieu. Du « Malin » lui-même, il ne soufflait mot, comme si celui-ci ne faisait sentir la vigueur de ses attaques que dans la période qui précède la chute, accordant une trêve hypocrite, un repos fallacieux, dès l'instant que le mal est accompli.

La vue du malheureux vieillard réduit par une passion sénile à mener l'existence d'un collégien, fuyant la surveillance, fouillant les chambres de l'hôtel, les allées du jardin, les berceaux d'ombrage où la femme qui le trouble a passé ; tombé jusqu'au mensonge, à la dissimulation du moindre de ses pas ; transformé au point d'oublier la pudeur et ia Bible qui furent toute la préoccupation de sa vie, mit le comble à la tristesse de Gabriel.

Mais, dès qu'il revoyait l'image de la femme, la figure, le corps affolant, et les gestes de tendresse, le ciel et la terre se confondaient au dedans de lui, en quelque substance sans nom dans la langue humaine, et dont la saveur, même imaginaire, le rendait ivre.

Malgré la température accablante de la journée orageuse, il voulait marcher, allez n'importe où, très loin, s'endormir par la fatigue, quand il se heurta, à la sortie de l'hôtel, à trois gamins portant sur leur tête des paniers de fleurs si admirables, qu'il se retourna malgré lui pour voir plus longtemps ces parterres ambulants, et eut la curiosité de savoir à qui de telles merveilles étaient destinées. N'osant interroger personne, il prit le parti de suivre tout simplement les porteurs.

Quelle ne fut pas sa stupéfaction, en les voyant frapper à la porte de l'appartement de Dante-Léonard- William ! Il s'arrêta sur le palier, un peu honteux de son indiscrétion, mais intrigué par la nouvelle fantaisie étrange de son ami l'Anglais.

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« Heureux homme ! fit-il à part lui, au moins celui-là s'amuse ! Pourquoi l'ai-je plaint tant de fois ? Pourquoi l'ai-je cru digne de commisération sous le prétexte qu'il n'aime pas, parce qu'il ne peut pas aimer ? Mais c'est l'être le plus fortuné du monde, puisqu'il ignore le tourment que je souffre ! » ) Il se hasarda à passer devant la porte

— Non ! je vous remercie ; par ces temps-là, dit Gabriel, en montrant le ciel qui s'assombrissait, vous savez que je fais un hôte détestable...

— Oh ! rassurez-vous ! on ne danse pas chez moi et j'ai même négligé de faire monter des rafraîchissements...

— Mais je n'ai pas le cœur à causer ; cela ne va pas ; j'aurais besoin d'être seul..,

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