LE JEUNE HOMME NE FIT QU UN SAUT
— N'aie pas peur, dit Gabriel, on ne nous appelle pas, mais viens, viens !
Et il l'entraîna à demi morte d'effroi.
ïls tombèrent presque aussitôt au milieu des jardiniers qui se précipitaient du côté
du sentier qui conduit à la porte dérobée par où les deux amants avaient pénétre un jour dans Y Isola Madré,
— Qu'est-ce qu'il y a ?
Mais les hommes bondissaient
sans répondre. Une de leurs femmes, le poing sur la hanche et hochant la tête, dit :
— Oh ! c'est Paolo. Il en veut à Carlotta. Il l'a peut-être bien tuée à l'heure qu'il est.
Gabriel ne put se tenir et s'élança à la suite des jardiniers en disant à Luisa de l'attendre ; il lui apporterait immédiatement des nouvelles.
Arrivé à la petite porte dissimulée sous les lianes fleuries, la petite porte des contes de fées, il rencontra un groupe de trois jardiniers contenant à grand'peine Paolo qui gesticulait et hurlait.
— Votre ceinture, signore, s!il vous plaît ! dirent-ils ; nous n'avons pas d& quoi le tenir !...
Iles Borromees
Gabriel défit sa ceinture, et on lia les mains au forcené.
— A la bonne heure ! dit Gabriel, comme cela !...
— Oh ! signore, malheureusement c'est trop tard !
— Comment ! c'est trop tard?...
Les trois hommes regardèrent tous dans la même direction, et, avec un geste résigné des bras :
— Ça y est !
— Grand Dieu ! il l'a tuée !
On voyait à une cinquantaine de mètres les lueurs vacillantes des lanternes que quelques-uns des hommes avaient songé à apporter; et on distinguait, tout autour, des gens courbés ou à genoux.
Le jeune homme ne fit qu'un saut.
On l'accueillit par le même mot simple et tragique :
— Ça y est !
Quelqu'un ajouta :
— Ça devait arriver.
Carlotta était couchée sur le sable.
Ses cheveux avaient été défaits dans une lutte corps à corps où elle avait dû se défendre désespérément ; une blessure à la tempe rougissait cette toison noire magnifique, presque à l'endroit où elle avait coutume d'y piquer des roses; sa bouche était entr'ouverte ; on apercevait l'arc d'ivoire de ses dents. On avait déchiré son corsage dans l'espoir qu'elle respirât encore, et sa pure poitrine de déesse demeurait immobile comme un marbre. On la recouvrit. Sa figure gardait, comme aux jours de son court bonheur, la sérénité puérile ou divine des chefsd'œuvre antiques. Avec sa lèvre relevée et ses bras demi-nus écartés en croix, elle n'était pas différente de ce qu'elle était dans sa barque lorsque, élargissant les bras pour saisir les avirons, elle commençait de chanter.
Les amis arrivèrent, ayant cessé le jeu en entendant les cris. Madame Belvidera slétait jointe à eux ; et les femmes des jardiniers étaient également descendues.
Tous vinrent grossir le groupe des hommes muets penchés sur le cadavre de la marchande de fleurs. Il se fit un remue-
ment. De courtes réflexions étaient étouffées dans les gorges crispées. Cela faisait des espèces de gloussements, émouvant langage de terreur.
Puis les femmes de l'île s'agenouillèrent une à une. Une vieille qui était courbée en deux se lamentait :
— Sa mère ! sa pauvre mère ! qu'est-ce qu'elle va dire?
Alors toutes les femmes se mirent à pleurer.
Un de ces hommes, rudes, en contemplant l'admirable morte, brandit le poing avec indignation :
— Quel malheur ! dit-il.
Tous sentirent l'injustice des choses.
L'extraordinaire beauté' de la jeune morte les touchait jusqu'au plus profond de leurs instincts, et ils sentaient qu'elle était faite pour charmer les regards et enchanter le monde. Ils ne pouvaient relever les yeux, tant la beauté qu'elle gardait dans la mort avait de puissance. Ils étaient tous en colère. Peu à peu ils firent comme les femmes, se mirent à genoux, demeurèrent longtemps ainsi, dans une sorte de stupéfaction religieuse, en face de cet outrage du ciel, qu'il fallait accepter.
Puis les étrangers s'éloignèrent, à l'heure du dîner.
On croisa dans l'ombre une barque où l'on reconnut Dante-Léonard- William.
Il avait son chapeau rabattu sur les yeux ; un manteau à grand col relevé l'enveloppait. Il allait probablement au-devant de Carlotta pour une de ces promenadesnocturnes qui étaient toujours demeurées mystérieuses. Peut-être se contentait-il, en ces entrevues, de s'asseoir à côté d'elle, et de dire des vers en regardant dans sesyeux la couleur bleue des montagnes?
Peut-être suivait-il sa barque dans le sillage embaumé des fleurs? Alors, ce soir, il allait mettre le pied dans le sable rougi du sang de sa jolie muse ; il l'attendrait sur la grève ; il l'appellerait doucement en disant plus haut certains vers auxquels l'oreille de la pauvre enfant était sensible! Dompierre, qui connaissait par cœur ces vers, tremblait à la pensée
que la voix du poète les prononcerait ce cette grève d' Isola Madré, désormais soir sans éveiller l'écho charmant de la muette et défleurie.
Lee ne répondit pas au mouvement que sa vue avait provoqué dans la barque. Il ne voulait pas être reconnu.
Quelqu'un dit :
— : Ne conviendrait-il pas de l'avertir ?
Dompierre hésita un moment ; puis, se ressouvenant du dédain de l'Anglais pour tout malheur particulier et pour les émotions de l'amour:
— Laissons-le donc, dit-il, que voulez-vous que cela lui fasse !
La barque du poète continua de filer dans l'ombre vers Y Isola Madré.